Le Proscrit De Delta
Chapitre VII
Une femme ? Certainement. Le rire était un peu nerveux et – Klaus s’en rendit compte à retardement – tranchait sur un bruit de fond, une sorte de grésillement entrecoupé de grincements auquel il n’avait guère prêté attention jusque-là dans l’angoisse de la lutte et de cette défaite quasi inéluctable. Mais cela devait provenir, il s’en apercevait à présent, des plantes elles-mêmes.
Il luttait, tous ses muscles bandés. Vainement. Les lianes étaient solides, l’étreinte se resserrait et la strangulation commençait à faire ses effets.
Privé du couteau, le poignet étroitement lié, le malheureux garçon chancela et tomba.
Il suffoquait. L’air lui manquait et il pensa curieusement qu’il ne devait pas être beau à voir, violacé, déjà noirâtre, les yeux révulsés.
Un voile rouge venu d’ailleurs glissait devant ses regards. Et cependant, il distingua une silhouette.
Dans une tunique claire évoquant celle du malheureux bonhomme englouti par ce terrain invraisemblable, elle avançait, très vite. Elle regardait la scène, cet homme en train de mourir.
L’appeler ? La supplier ? Klaus en était physiquement incapable. Et puis cela correspondait si peu à sa nature…
Dans sa détresse, il percevait cependant vaguement cette créature inattendue. A moins d’être aveugle, elle ne pouvait pas ne pas se rendre à l’évidence : les lianes vivantes étaient en train d’assassiner proprement Klaus Verdier. Et si elle appartenait à ce monde elle ne pouvait ignorer les réactions d’un tel végétal.
Que faisait-elle ?
Il lui sembla, éructant péniblement, serré de plus en plus à la gorge alors que parallèlement les lianes continuaient à s’enrouler autour de son corps, qu’elle manipulait un objet indéterminé, assez fébrilement même. Il crut distinguer un cliquetis. Un spasme l’agita. Le brouillard rouge s’intensifia et la forme de l’inconnue s’effaça dans ce néant de pourpre.
Klaus se mourait. Il avait l’impression d’une chute verticale. Une chute sans fin. Mais il entendait encore des sons. Le cliquetis vraisemblablement fruit des manigances de la femme. Le ronron ponctué de grincements issu des plantes agressives qui l’avaient mis dans cet état.
Et puis tout à coup un bruit bien différent, qui domina tous les autres.
Klaus sombrait dans des nuages d’écarlate tout en percevant avec une surprenante netteté cet ensemble de vibrations, cherchant encore vaguement à s’expliquer cette impression qui lui parvenait, évoquant des vastes coups de faux. Oui, c’était bien cela, on coupait, on tranchait, on fauchait. Et ce sur une grande échelle.
Il s’aperçut tout à coup, sortant de son cauchemar de mort, qu’il respirait mieux. Qu’il recommençait à vivre, qu’il remontait de l’abîme.
Qu’on ne l’étranglait plus !
Que les étreintes multiples qui le meurtrissaient se relâchaient et que ses membres meurtris et gonflés par l’action des liens végétaux pouvaient de nouveau s’étirer, se mouvoir…
Il vit soudain, penché sur lui, un visage.
Elle.
Qui était-elle ? Il ne savait mais elle lui parut angélique, sans qu’il puisse tout d’abord la détailler. Il ne comprenait pas ce qui survenait, d’autant que le bruit de fauche se poursuivait. Klaus fit effort et se dressa sur son séant.
Clignant des yeux, se remettant peu à peu, il aperçut alors ce qui provoquait de tels sons. Les feuilles larges et longues, très vertes et apparemment cirées d’un buisson proche s’étaient mises en mouvement. Et c’étaient elles qui, s’agitant avec violence, se courbant sur leurs tiges, formaient tranchoirs et coupaient, coupaient impitoyablement tout ce qui se trouvait sur leur trajectoire.
Elles taillaient les lianes fleuries qui avaient retenu Klaus. Inlassables, ces feuilles, dont la tranche devait être extrêmement fine et résistante, donc très coupante, faisaient office de glaives et avaient réduit en tronçons multiples les lianes agressives.
La sève rouge giclait de toutes parts et Klaus en était inondé.
Inondée aussi cette jeune femme, dont la tunique, les mains, le visage, se marbraient de taches écarlates. Elle riait, elle riait encore, toujours sur ce mode un peu nerveux, un peu agaçant il faut en convenir et d’un geste instinctif elle essuyait d’un revers de bras son visage souillé du sang des plantes.
Klaus se remit debout péniblement et put la détailler mieux.
Elle évoquait une Terrienne de trente ans à peu près. D’un joli blond cuivré, ses cheveux étaient retenus en chignon au sommet de son crâne découvrant un visage régulier à la peau dorée, animé de beaux yeux d’un gris-vert difficile à définir. Des lèvres bien charnues sous un nez légèrement retroussé, court, spirituel, tout concourait à un charme indéniable, n’eût été ce rire crispant.
Elle ne s’occupait pas de Klaus, présentement. Elle recommençait ses manipulations et il lui voyait entre les mains une sorte de cylindre muni de nombreux boutons luminescents qu’elle pressait les uns après les autres avec une incroyable vélocité, comme jouant d’un instrument de musique.
Klaus constata que les feuilles tranchantes cessaient leur jeu cruel. Un jeu auquel, il le comprit, il devait son salut.
Il comprit aussi qu’elle commandait aux végétaux grâce à cet appareil mystérieux. Elle avait déclenché l’action des feuilles coupantes, par bonheur placées près de la plante aux lianes maléfiques afin de libérer l’homme qui était en train de glisser de vie à trépas.
Il se demanda vaguement si ce n’était pas de la même façon que l’attaque des lianes avait été déclenchée. Il est vrai, le phénomène s’était déjà produit une fois, en dehors de toute présence humaine apparente et pouvait être classé dans les réactions naturelles à certains végétaux sensitifs.
Il entendait des gémissements et ne fut pas surpris. La plante mutilée se plaignait, tandis que son sang ruisselait, que ses tronçons, aux fleurs rougies sinistrement, se tordaient convulsivement sur le sol maculé.
Cependant Klaus qui se reprenait se tourna vers celle qui venait très simplement de le sauver. Il entendit alors qu’elle lui parlait. Dans une langue qu’il ignorait totalement. Ce n’était pas du Spalax, ce qui indiquait que ce monde était en dehors des confédérations diverses de la Galaxie où le code avait été accepté partout pour faciliter les échanges.
Évidemment, après une plongée subspatiale, sauf quand on dispose de coordonnées précises et d’un réglage minutieux, on ne sait jamais où on finit par échouer.
La jeune femme s’exprimait sur un ton bizarre, non dénué de charme, mais elle évoquait en parlant une speakerine de radio dont la voix reflète un peu le métal.
Klaus fit signe avec un sourire qu’il ne comprenait pas. Alors elle reprit le curieux cylindre attenu à son flanc par une courroie et fit virevolter ses doigts sur les boutons luminescents.
Stupéfait, Klaus se sentit touché en divers centres de nerfs : plexus, coudes, genoux, nuque. Ce fut très fugace car déjà c’était son cerveau qui réagissait.
Il avait à peine le temps de saisir au vol les clichés en forme d’idéogrammes qui lui étaient ainsi dépêchés par cette radio inattendue. Car de toute évidence l’émission lui parvenait du cylindre et jouait sur l’ensemble de son système nerveux.
Non pas des mots ni des phrases bien construites. Plutôt des idées spontanées qui jaillissaient d’elles-mêmes.
Elle l’interrogeait : Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ?
Il joua le jeu comme il le put, s’efforçant de penser fortement, sa seule façon possible de répondre :
— Moi, Terrien… Proscrit… Naufragé spatial…
Il voyait qu’elle devait percevoir les réponses car le joli visage avait pris un aspect songeur.
Cependant, il s’émerveillait du cylindre. C’était grâce à cette petite chose qu’elle commençait à communiquer avec lui. Et n’était-ce pas également par ce truchement qu’elle avait réussi à mettre en action les végétaux aux feuilles coupantes pour trancher les lianes agressives qui étaient proprement en train de stranguler le proscrit ?
Il évoqua quelque chose de magique. Il vit qu’elle avait dû saisir très vite sa pensée car elle pianota la réponse :
— Pas magie… Technique… Mécanique… Science !…
Klaus s’émerveillait. Il comprenait que dans ce petit appareil, des savants inconnus avaient réussi à enfermer un prodigieux système ondionique. Non seulement les radiations pouvaient toucher le cerveau humain et y faire naître des idées spontanées et parallèlement lire dans ce même cerveau au profit de l’émetteur mais encore, selon un certain mode, une certaine fréquence, agissaient sur des éléments naturels, biologiques, comme cela avait été le cas avec la plante au feuillage tranchant.
Des horizons vertigineux s’ouvraient devant Klaus. Mais la jeune femme devait trouver que le vis-à-vis s’éternisait. Il lui suffit de presser légèrement une touche pour qu’il entendît nettement en lui quelque chose signifiant :
— Suivez-moi… Vous avez besoin de repos, de sustentation…
Le proscrit n’avait vraiment plus rien à perdre. Il s’inclina légèrement en signe d’acquiescement et s’apprêta à emboîter le pas à cette créature salvatrice.
Elle se mit en route. Elle avançait d’un pas décidé, manquant peut-être un peu de souplesse aux yeux de Klaus lequel était pourtant sensible à sa beauté, la tunique flottante se plaquant par instants sur un corps svelte qui lui paraissait sans défauts.
Il marcha un bon moment derrière elle, constatant qu’on paraissait se diriger vers cette sorte de clairière, où peu auparavant, il avait eu la surprise horrifiée de voir le sol se découper pour engloutir un malheureux en détresse.
Brusquement, elle s’arrêta, tout en faisant très vite jouer quelques touches du cylindre, ce qui éclaira l’esprit de Klaus :
— Ne bougez pas !… Danger !…
Il comprit presque aussitôt. Les frondaisons s’écartaient et une curieuse créature apparaissait, au ras du sol.
Reptile ? Insecte énorme ? Une de ces chenilles géantes qu’il avait déjà entr’aperçues au moment de son réveil au sol de ce monde exceptionnel. Avec cette différence que ce petit monstre, d’un mètre environ, velu et coloré, avec des yeux multiples qui lui faisaient une face de cauchemar, possédait aussi une énorme queue, à peu près aussi volumineuse que son corps tout entier.
Un appendice flanqué de multiples piquants que la bête faisait balancer avec une fureur évidente en braquant ses regards à facettes sur les humains.
Cela rappelait quelque peu à Klaus les uromastix, vulgairement appelés fouette-queue, bien connus sur la planète Terre. Mais était-ce le moment de se remémorer les souvenirs de ses leçons de zoologie ? L’attitude de la jeune femme indiquait hautement qu’elle ne mésestimait pas le péril que représentait une pareille rencontre.
D’un coup d’œil, Klaus avait compris qu’il n’existait pas à portée de ces végétaux à feuilles de glaive, si utiles en certaines circonstances. La Providence ne va pas toujours jusqu’à donner la parade gratuitement quand danger il y a.
Klaus était embarrassé. Certes, il avait pris le temps de ramasser son couteau après le sauvetage. Mais c’était une arme dérisoire contre un tel monstre. Fouette-queue paraissait animé d’intentions peu amènes envers ces êtres auxquels il était hostile d’instinct. Il émit une sorte de sifflement et, rampant sur ses poils innombrables avec une rare vélocité, il se mit soudain en route vers eux.
Klaus était fasciné à la fois par cette bête hideuse, irradiant de couleurs sous les deux soleils, et la jeune femme qui lui paraissait plus belle que jamais avec sa tunique blanche encore maculée du rouge sang des plantes agressives.
Lui s’était rapproché d’elle, comme la nature y incite le mâle qui se veut toujours protecteur. Mais, d’un sourire, elle l’apaisa sans avoir besoin de faire appel au cylindre-truchement.
Elle en jouait, cependant, tandis que l’uromastix-chimère se rapprochait dangereusement.
Klaus, couteau en main, se disait qu’un corps-à-corps lui serait fatal car il lui serait difficile d’échapper aux coups de l’appendice caudal, vraisemblablement arme des plus dangereuses, peut-être non dénuée de venin.
Désespéré, il faisait à la jeune inconnue un rempart de son corps. Il s’attendait au pire, à l’attaque du démon. L’intervention le laissa coi.
Cela venait du ciel. Un oiseau ? Non ! Dix, vingt, cent oiseaux. Lourd comme des oies, empennés de blanc comme les volailles terrestres, avec cette différence que Klaus reconnut qu’ils étaient partiellement recouverts d’écailles constituant de curieuses carapaces, baudriers, brassards, cuissards aux étranges cottes de mailles.
Mais aussi munis de becs longs et acérés, qui fouillaient la chair de l’uromastix, qui perçaient l’armure de poils, qui crevaient les yeux et lardaient l’horrible queue dont les coups violents les atteignaient à peine.
Klaus regardait.
Il savait qu’une fois encore c’était la jeune et mystérieuse amie venue si opportunément à lui qui avait utilisé le cylindre fantastique. C’était elle qui avait appelé les oiseaux à la rescousse, elle qui ayant ainsi fait déblayer le terrain, se désintéressant du combat qui se poursuivait par la défaite inéluctable du monstre, se contentait de faire un signe d’appel à Klaus tout en se remettant calmement en route.
Il eut un dernier regard pour le fouette-queue agonisant, lacéré, déchiqueté par la harde empennée et, comme dans un rêve, suivit l’inconnue…
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