Le Proscrit De Delta

Maurice Limat · Chapitre 3 sur 22

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Le Proscrit De Delta

Chapitre II

 

M’Kar demeurait l’œil fixé au viseur panoramique, ce qui lui permettait de cerner rigoureusement la cible, le système à infrarouge se souciant peu des brumes qui stagnaient sur Delta IV.

L’astronef des flibustiers demeurait immobile, c’est-à-dire qu’il épousait de façon stricte le mouvement planétaire de façon à survoler en permanence un seul et même point.

M’Kar et les siens surveillaient le satellite de Delta. Ils avaient repéré l’astrobagne. Ce qui les inquiétait cependant, c’était la présence de deux cosmavisos qui avaient paru escorter le vaisseau transporteur de déportés. De deux choses l’une : ou l’astrobagne amenait un contingent important de marginaux, ou, plus communément, ils venaient installer une base dans une des planètes du Centaure.

De toute façon, leur présence ne convenait guère aux desseins des pirates. Car après les pertes subies au cours des dernières randonnées spatiales, avec son équipage décimé à la fois par plusieurs engagements avec les croiseurs de la flotte interplanétaire et aussi une épidémie de fièvre maligne, une de ces maladies spécifiques des aventuriers du grand vide, M’Kar avait estimé qu’il était urgent d’enrôler quelques gaillards décidés, voire des filles de même acabit, afin de renforcer l’équipe.

Et quel meilleur réservoir pour ce qu’il appelait la remonte que Delta IV, ce bagne étrange où les autorités du planéto-socialisme terrien abandonnaient purement et simplement leurs condamnés, les laissant dans le plus simple appareil, tout en prétendant (ce n’était pas une de leurs moindres hypocrisies) leur fournir ainsi une chance de se réadapter à la nature.

Ce sur un planétoïde désolé, comprenant une atmosphère à peu près convenable, mais où la faune et la flore étaient maigres, et le climat plutôt frais.

Mais les nouveaux dirigeants de l’humanité terrienne, au sommet d’une technologie qui leur avait ouvert la route des étoiles, désormais totalement dénués de toute préoccupation humanitaire ou philosophique, avaient ainsi prétendu abolir la peine de mort tout en vouant ceux qui ne leur convenaient pas à un sort effrayant.

Une expérience, avait-on dit. On laissait les déportés absolument libres. Et les résultats connus demeuraient assez épouvantables.

Deux fois déjà, M’Kar et les siens avaient fait des escales clandestines sur Delta IV. Ils avaient réussi à récupérer un certain nombres d’hommes et de femmes que la Terre rejetait. Il en existait encore plusieurs dans les rangs de l’équipage pirate. Et aussi des Centauriens, des natifs de Cassiopée, du Lion, du Cygne…

Tous antisociaux ! En majorité criminels à la base. Un joli ramassis de déclassés originaires de mondes bien diversifiés, mais qui avaient un point commun : la haine des sociétés organisées. Avec tout ce que cela peut comporter dans le domaine de la délinquance et du crime.

Koraa et Typoos se tenaient auprès de M’Kar. Koraa, une Centaurienne, était plus ou moins officiellement la compagne du chef de la bande. Typoos né, lui, sur Mars, métissé d’une Terrienne et d’un Andromédien, avait toute la confiance du capitaine, dans la mesure où ce dernier estimait que l’autre ne visait pas encore à lui ravir sa place.

À bord, ils n’étaient pas unis par l’amitié, mais par la complicité, comme cela existe dans toutes les associations de malfaiteurs du cosmos.

— Qu’est-ce que tu vois ?

— Bizarre ! Ce type est seul !

— L’astrobagne est venu jusqu’à Delta pour amener un seul déporté !

— Il s’agit donc d’un personnage important ! Un dirigeant déviationniste, peut-être ?… Ou quelque chef de la résistance !

— Et il leur aurait fallu deux cosmavisos escorteurs ?

— Ça ne va sûrement pas jusque-là ! Ce gars, sur Fastrobagne, ne pouvait pas grand-chose à lui tout seul… Et les avisos, eux, doivent être chargés de mission !

— Et si nous étions repérés ? S’ils venaient pour nous ?

Cette réflexion de Typoos jeta un froid. M’Kar finit par hausser les épaules.

— Et les brouilleurs de radar, qu’est-ce que tu en fais ?

— Ces cons-là ont peut-être trouvé un truc pour brouiller les brouilleurs !

M’Kar répondit posément, en cette langue Spalax interstellaire que tous ceux qui avaient à voyager dans l’espace connaissaient plus ou moins :

— Tu déconnes, Typoos…

Koraa jugea bon de changer l’orientation du dialogue :

— Tu me laisses voir ?

Elle prit place au viseur, découvrit la surface rocailleuse de Delta IV, les arbres maigres, les roches aiguës. Quelques mares gelées.

Et un homme, seul et nu, qui semblait avancer au hasard.

— Un beau gosse, fit-elle simplement, demeurant femme avant tout.

M’Kar la bouscula sans élégance.

— Dis donc… Garde ton admiration pour une autre occasion ! Et dis-nous ce qu’il fait.

— Il a l’air de chercher…

— Bien sûr. Comme tous ces pauvres mecs qu’on plante là, et qui se retrouvent paumés après l’envol de l’astrobagne.

Un long moment encore, les forbans scrutèrent le comportement du déporté.

Mais le réseau infrarouge commençait à leur révéler bien autre chose. Ce qui justement échappait au proscrit, lequel, comme tous les malheureux jetés solitaires sur le planétoïde maudit, cherchait instinctivement ceux qui l’avaient précédé, ceux qui avaient pu échapper aux pièges naturels et tenter de subsister Dieu savait comment sur ce monde désolé au climat hostile et au relief à peu près inconnu.

Ce que voyaient les forbans de l’astronef, c’était le cercle de ceux que recherchait le nouvel arrivant. Ils les distinguaient, rampant entre les rocs, se coulant derrière les troncs, se faufilant dans les buissons, formant petit à petit un étau vivant qui se refermait lentement sur celui qui n’en avait encore nulle conscience.

M’Kar, à son poste de vigie, eut un ricanement bref.

— S’il savait ce qu’ils attendent de lui…

Koraa demanda :

— Tu vas les laisser faire ?

— Non pas ! Ce type me paraît intéressant… Physiquement il sera incontestablement une bonne recrue. Mais il y a autre chose ! Si les planéto-socialistes l’ont relégué sur Delta, c’est qu’il est particulièrement dangereux… pour eux !

Il appela Typoos :

— Dispositif de récupération en place !

Typoos sortit pour faire le nécessaire. Il se heurta à un grand escogriffe à la peau verdâtre, un humanoïde de plus de deux mètres, très maigre, aux yeux enfoncés dans les orbites minces.

— Chef !… Le radar a repéré les cosmavisos ! Ils n’ont même pas pris la peine de créer le réseau d’invisibilité. Ils foncent sur nous !…

 

Klaus avançait.

Il était glacé. Une petite bruine coulait sur lui, le piquetant de milliers de petits baisers froids. Il progressait dans cet univers cotonneux que les rayons de l’étoile Delta ne perçaient que très relativement. Il distinguait de façon vague des formes qui étaient des amas végétaux, parfois des rochers entassés. Mais rien n’était net, tout se fondait dans la grisaille générale, sous un soleil fantôme.

L’homme dépouillé avait les pieds meurtris. Bientôt, il saignerait, et il commençait à renifler, à toussoter, les bronches envahies par l’air humide.

Il savait qu’il aurait bientôt faim et soif. Mais comment les apaiser ? Et il n’avait rien pour se couvrir.

Le sol caillouteux, sableux par endroits. Des touffes d’une herbe rêche, dure, des plantes indistinctes. Deux ou trois fois il vit une forme se dresser soudain devant lui. Mais ce n’étaient que des troncs. Les arbres enrobés de brume se dissimulaient jusqu’à ce qu’ils soient ainsi jetés comme des obstacles malins.

Klaus, à plusieurs reprises, avait appelé, hurlé, les mains en porte-voix. Il ne voulait pas croire qu’il était seul sur ce monde. D’autres, bien d’autres, avaient été déportés avant lui. Qu’étaient-ils devenus ? Certains avaient péri, sans nul doute. Mais pas tous ! Non ! Pas tous ! Klaus se refusait à l’admettre. Il croyait, il VOULAIT croire à tout prix, que plus d’un malheureux, ou d’une malheureuse, avait réussi à survivre. Il y avait eu des groupes de proscrits, ce qui supposait à ses yeux une fraternité spontanée. Alors’ils avaient dû très certainement mettre leurs efforts en commun, s’organiser, s’adapter. Perdus au départ dans leur nudité absolue comme c’était son cas, ces humains nécessairement luttaient de concert pour une vie autre, si dure, si pénible fût-elle.

Restait à savoir en quel point de la planète ils se trouvaient groupés, ces rescapés éventuels. Les Terriens, quand ils débarquaient leurs condamnés, ne les abandonnaient pas toujours obligatoirement au même point. Peut-être simplement au hasard.

Dans ce cas, la situation était terrifiante. Parce que Klaus pouvait fort bien se trouver maintenant aux antipodes du lieu où survivaient les proscrits, où il était persuadé qu’ils survivaient.

Il lutterait. Il marcherait, seul et nu, jusqu’à ce qu’il les rencontrât. Ils étaient ses frères de misère, ils l’accueilleraient, ils lui tendraient les bras, ils lui feraient une place auprès de leur foyer. Car ils avaient aussi réappris à faire du feu dans la nature, ils avaient construit des huttes, ou aménagé des cavernes, ou des abris arboricoles, qu’importait ! Mais ils étaient ! Et ils seraient chaleureux et compatissants pour ce malheureux qui n’était jamais qu’un des leurs.

Des voleurs, des assassins, des escrocs, des drogués, des saboteurs, des trafiquants de chair humaine. Et aussi les révoltés, les indignés d’un régime odieux, tous ceux qui n’avaient plus de place dans une société ultra-parfaite, au point qu’elle en était devenue monstrueuse, victime de ses propres excès.

Klaus marcha sur quelque chose, se baissa parce que cela était dur et lui avait meurtri la plante du pied, et que cela avait crissé et paru se briser sous son poids.

Penché, il l’effleura du doigt. C’était humide, poisseux sous la bruine.

Un os.

Et un os humain.

Il frémit et ce fut plus fort que lui, il chercha alentour.

L’horreur l’envahit. Il y avait à peu près toutes les pièces du squelette, dispersées en un assez petit espace.

Ainsi, un malheureux était venu mourir là. L’absence de tout débris autre qu’organique attestait bien que le disparu était nu, et démuni de tout. Un proscrit comme les autres !

Une pitié intense envahit l’âme de Klaus, chassant le dégoût. Il se sentait une profonde compassion pour ce pauvre gars qui avait péri là, avant lui.

Avant lui ?

Etait-il donc condamné, inéluctablement ? Ce malheureux avait-il lui aussi marché à la recherche « des autres », avant de tomber d’épuisement, de finir tué par la fatigue et la faim ?

Klaus tremblait quand il se releva.

Un instant il se demanda si ce qu’il sentait couler sur son front, sur son corps, était la bruine ou une sueur d’angoisse.

Et dans le mouvement, il distingua les ombres qui avançaient vers lui.

 

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