Le Proscrit De Delta
Chapitre IV
— Donne-lui de quoi s’habiller ! lança M’Kar entre deux déflagrations.
Les coups émanant du cosmaviso assaillant ne cessaient plus guère et l’engin des flibustiers encaissait de rudes secousses. En plusieurs endroits, la masse même du cockpit grésillait, ce qui inquiétait fort M’Kar et son équipage.
En effet, cela démontrait que les forces régulières utilisaient l’hypernapalm, cet élément susceptible de consumer jusqu’à la cellule du métal, ce qui lui avait fait donner le surnom de feu métallique. C’était le principe ancestral du feu grégeois, basé sur la combustibilité minérale subtilement traitée en laboratoire et mise à la disposition des militaires.
Dès que le proscrit, arraché à la barbarie des malheureux sauvages de Delta avait été hissé à bord, M’Kar estimant qu’il n’avait perdu que trop de temps venait de donner l’ordre de filer vers l’espace.
Il savait qu’il ne récupérerait cette fois qu’un seul homme. Il ne connaissait rien de lui mais son instinct lui disait qu’il s’agissait d’une bonne recrue. Seulement, profitant de l’escale de l’astrobagne pour tenter d’amener à lui quelques nouveaux pirates en puissance, il s’était imprudemment jeté sous les feux des deux cosmavisos escorteurs.
Décidé à s’emparer du proscrit qu’il voyait en danger dans le cercle des misérables, il s’était entêté jusqu’à ce que ce malheureux les eût rejoints. Maintenant il n’y avait d’autre salut que la fuite.
La soucoupe, vaisseau spatial de ces corsaires du grand vide, était susceptible de très grandes vitesses. Malheureusement, l’unité qui l’avait prise en chasse, elle aussi était extrêmement maniable. Après le départ de Delta IV, les forbans avaient pu remarquer qu’un seul des navires terro-centauriens les poursuivait, alors que les deux avaient tout d’abord attaqué.
Sans doute estimait-on qu’une unité était suffisante pour avoir raison de ce navire irrégulier. Le second vaisseau de ligne, lui, devait avoir mission de demeurer à portée de l’astro-bagne.
Un seul ! Mais un élément de grande classe, ultra-rapide, formidablement armé.
M’Kar tenait lui-même le pilotage. Typoos, à ses côtés, avait la main sur le tableau électronique et dirigeait l’astronef selon les directives de son chef.
Koraa et le grand humanoïde vert ramenaient Klaus. Y’pp, bâtard de deux races indéterminées, avait conduit le rescapé à une soute où il l’avait doté d’une tenue qui lui allait à peu près, une combinaison de bord. Koraa, auparavant, avait voulu panser les plaies de Klaus. Et le jeune homme avait été touché, réconforté, de cette délicatesse féminine. Koraa était brune, avec une peau incroyablement claire en opposition, des yeux d’un bleu-vert éclatant, des formes qui saillaient en dépit du disgracieux de sa combinaison masculine.
Qui étaient-ils ? Klaus était tellement abruti par ses épreuves qu’il réalisait assez mal. Tout ce qu’il avait pu déterminer depuis qu’il avait mis le pied à bord de cette grande soucoupe, c’était que l’équipage était incroyablement mélangé quant aux races et ce qu’il voyait là était un véritable échantillonnage de types galactiques. A part Koraa, il avait aperçu deux ou trois femmes qui étaient loin d’être aussi jolies et, il s’en rendait compte malgré tout, aussi désirables.
Les hommes ? Gnomes ou géants, torses ou noueux, macrocéphales ou pygmées, il y avait de tout.
On se battait présentement et tout ce monde s’affairait autour des engins de mort. Et les chocs violents attestaient que l’astronef était fortement bombardé.
Klaus avait aperçu aussi les manifestations du feu métallique que l’équipage se hâtait de contrer. Le tout dans l’éblouissement des éclairs émanant à la fois des armes du bord et des projectiles de l’ennemi. Un feu d’artifice incessant, aux coloris violents qui blessaient la rétine.
Déjà, Klaus avait l’impression que la situation était critique et que le vaisseau spatial ne tiendrait pas très longtemps à ce régime.
Suivant au viseur le déroulement de la poursuite, M’Kar sentit qu’on venait de lui ramener le proscrit.
Sans tourner la tête, tout en continuant à guider Typoos, il lança :
— Qui es-tu ?
— Un homme, et qui entendait le rester !
— Autrement dit tu n’étais pas d’accord avec l’autorité ?
Grondement d’inframauve. Atteinte de plein fouet, la soucoupe fit une embardée dans l’espace et Klaus faillit tomber. Il réussit à se maintenir, tout en soutenant Koraa qui l’avait accompagné.
— Dix degrés tribord… Montée luminique (cela s’adressait à Typoos). Toi, dis-moi… raisons de ton rejet sur Delta IV ?
— Le tort de croire que l’individu est à la fois à la base et au sommet de la collectivité, et non un rouage-esclave anonyme et remplaçable.
— Tu crois à l’homme ? (les canons thermiques tiraient et faisaient vibrer toute la membrure de la soucoupe). Un idéaliste, c’est ça ?
— Si tu veux !
— Redresse à bâbord… Quinze degrés… (M’Kar se penchait vers un interphone) Ozbeïm… Prépare une fusée !… On a une chance de la lui envoyer en pleine gueule !
Klaus devait admirer le sang-froid de cet étrange commandant de bord. Il continuait à diriger à la fois la route de son navire tout en donnant ses instructions aux combattants. Ce qui ne lui interdisait pas de poursuivre le dialogue :
— Ton crime… je veux dire : vis-à-vis de ces salopards ?
— Je préconisais le respect de la propriété sans lequel il ne saurait y avoir celui de la vie, de la personne humaine !
M’Kar lança quelques ordres, concernant à la fois le mouvement de l’astronef et la direction du tir.
— Tu dois faire partie de je ne sais quelle Église, toi…
— Aucune ! Je n’ai nul goût pour ceux qui prêchent l’amour divin tout en vous menaçant de l’enfer ! Et ne savent servir la Divinité qu’avec des simulacres !
M’Kar eut un gros rire :
— Un libéral absolu, je vois ça… C’est beau la liberté, je suis de ton avis !
— Oui. Mais elle n’existe ni dans l’anarchie, ni dans la contrainte !
Ozbeïm, le pirate qui était responsable des tirs, prévint M’Kar que la fusée était prête.
— Un instant !
Klaus le vit observer minutieusement l’espace. Il prononça quelques mots techniques relatifs à la balistique.
— Feu !
La soucoupe fut ébranlée violemment. Un petit temps. Et la voix d’Ozbeïm tinta dans le micro :
— Loupé !
M’Kar eut un geste d’humeur. Koraa, posément, déclara :
— C’était notre dernière chance !
— Toi, fous-moi…
Ils furent tous projetés les uns sur les autres. Le coup qui atteignait le vaisseau des pirates avait totalement renversé l’engin.
Quand Klaus se releva tant bien que mal, ainsi que M’Kar et la jeune femme, ils virent Typoos le nez sur le tableau de commandes. Immobile. Saignant du crâne.
Des cris éclataient. Ozbeïm et les autres demandaient des ordres. M’Kar, visiblement était embarrassé. Klaus bondit, repoussa le corps inerte de Typoos qui s’effondra. Et froidement le proscrit prit place devant le tableau :
— Je sais, dit-il à M’Kar. Guide-moi !
Le forban l’enveloppa d’un regard indéfinissable, ne fit aucun commentaire, recommença à donner les directives :
— Tribord cinq degrés… Doucement… Vérifie la gravitation… Relève de dix !… etc…
Un instant après, ce fut Y’pp qui apparut.
D’une voix étrange, claquant comme une lame de métal, en ce code Spalax que tous comprenaient, il lança :
— Feu métallique dans les soutes ! Feu métallique aux machines !
M’Kar ne répondit pas. Il continuait à suivre les évolutions du cosmaviso, lequel se rapprochait dangereusement. Maintenant, le tir ne cessait plus, les réguliers ayant sans doute décidé d’en finir avec les flibustiers de l’espace, sans faire de quartier.
Pendant quelques instants, on continua ainsi. M’Kar avait simplement ordonné la lutte contre le feu métallique, mais sans doute savait-il déjà que c’était inutile et que tout le cockpit finirait par se consumer, les avaries devenant rapidement irréversibles.
Klaus, qui en sa qualité d’ingénieur avait fait un stage spatial, se tirait fort bien de ses nouvelles fonctions et suivait scrupuleusement les injonctions du pirate. Lequel lui lança :
— Toi, tu me plais… mais tu n’imagines pas qu’on t’a sauvé pour tes beaux yeux ? Je viens sur Delta chercher des mecs qui en ont, parce que j’en ai besoin…
— Et tu as pensé que je ferais l’affaire ? Tu sais maintenant que je ne suis pas un truand !
— De toute façon, tu n’aurais pas eu le choix. De gré ou de force tu aurais été des nôtres, mais…
Il eut un geste fataliste. Tous savaient que c’en était fini de l’aventure.
Une odeur étrange se répandait. C’était la combustion minérale, dégageant des gaz nauséabonds et fortement toxiques. On signalait à bord plusieurs cas d’asphyxie.
M’Kar parut prendre une décision :
— Cadran III… Règle orient 393…
—La plongée ?
— Oui.
— C’est risqué, cria Koraa. Le feu est partout et dans le subespace, la coque ne tiendra pas le coup !
— C’est la dernière chance ! Pas de discussion !
Klaus, très calme, regarda le pirate :
— Prêt ! J’attends !
Une rafale atomique enveloppa la soucoupe qui chavira. Klaus appuya sur une commande.
Devant le cosmaviso, la soucoupe des forbans s’effaça littéralement, échappant par évasion dans le subespace.
Un rapport parvint aux autorités terro-centauriennes : « Pirates suicidés ! »
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