Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Dmitry Sergeyevich Merezhkovsky · Chapitre 123 sur 151

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Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Chapitre IV

—Jamais je n'ai vu tant de perles! Il y en a là au moins sept boisseaux?

—Huit et demi! rectifia le pape fièrement. On peut s'en enorgueillir, les perles sont de bel orient et de premier choix. Voilà vingt ans que je les collectionne. J'ai une fille qui adore les perles...

Et, clignant l'œil gauche, il eut un rire sourd et étrange.

—Elle sait, la maligne, ce qui lui sied. Je veux, ajouta-t-il solennellement, qu'après ma mort, ma Lucrezia ait les plus belles perles de l'Italie!

Et plongeant les deux mains dans le coffret, il remua les perles, admirant les cascades crémeuses des grains précieux.

—Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aimée! répétait-il presque balbutiant.

Et tout à coup dans ses yeux s'alluma une lueur qui glaça d'effroi le cœur de Giovanni, lui rappelant les monstrueuses orgies du vieux Borgia avec sa propre fille.

 

IV

On annonça César à Sa Sainteté.

Le pape l'avait fait mander pour affaire importante: le roi de France exprimait par l'entremise de son ambassadeur auprès du Vatican, son mécontentement des projets hostiles du duc de Valentino contre la République florentine placée sous le protectorat de la France, et accusait Alexandre VI de soutenir son fils.

Lorsqu'on lui eut annoncé l'arrivée de César, le pape jeta un regard furtif sur l'ambassadeur français, s'approcha de lui, le prit sous le bras, murmurant de vagues paroles à son oreille et, comme par hasard, l'amena ainsi auprès de la porte de la salle où l'attendait César; puis, il entra, laissant, toujours comme par hasard, cette porte entr'ouverte de façon que ceux qui se trouvaient auprès, l'ambassadeur de France particulièrement, pussent entendre la conversation.

Bientôt retentirent de violents jurons du pape.

César commença à répliquer avec calme et respect, mais le vieillard frappa des pieds et cria, furieux:

—Va-t'en, loin de mes yeux! Que tu crèves, fils de chien, fils de courtisane...

—Ah! mon Dieu! Vous entendez? murmura l'ambassadeur de France à son voisin, à «l'oratore» vénitien Antonio Giustiniani. Ils vont se battre, il le tuera!

Giustiniani haussa simplement les épaules. Il savait que ce serait plutôt le fils qui tuerait le père, que le père le fils. Depuis le meurtre du frère de César, le duc de Gandie, le pape tremblait devant César qu'il aimait encore davantage maintenant, d'une tendresse doublée d'orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait du jeune camérier Perotto qui, s'étant caché sous les vêtements du pape, pour échapper à la colère du duc, fut tué par César sur la poitrine même d'Alexandre VI.

Giustiniani se doutait également que la dispute présente n'était qu'une tromperie, que le père aussi bien que le fils cherchaient à égarer l'ambassadeur français en lui prouvant que, même si le duc avait de secrets projets contre la République florentine, le pape n'y participait pas. Giustiniani disait qu'ils s'entr'aidaient toujours: le père ne faisant jamais ce qu'il disait, le fils ne disant jamais ce qu'il faisait.

Après avoir menacé le duc qui sortait, de sa malédiction paternelle et de l'excommunication, le pape revint dans la salle d'audience, tremblant de rage, haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au fond de ses yeux brillait une étincelle de fine et gaie astuce.

S'approchant de l'ambassadeur de France, de nouveau il le prit à part dans une embrasure de porte donnant sur la cour du Belvédère. —Votre Sainteté, commença à s'excuser le galant Français, je ne voudrais pas être la cause d'une colère...