Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Dmitry Sergeyevich Merezhkovsky · Chapitre 144 sur 151

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Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Chapitre II

Mais le roi parti de nouveau, la petite ville se replongeait dans son silence; durant la semaine, elle semblait morte et ne s'éveillait que le dimanche à l'heure de la grand'messe ou les soirs d'été durant lesquels les enfants organisaient des rondes. Et lorsque la chanson se taisait, régnait un silence profond, troublé seulement par le son métallique de l'horloge sonnant les heures, au-dessus de la tour de l'Horloge, et les cris des cygnes sauvages sur les bancs de sable de la Loire qui reflétait, unie tel un miroir, le ciel d'un bleu vert.

A dix minutes du château, sur le chemin du moulin Saint-Thomas, se trouvait un tout petit castel, le Cloux, ayant appartenu jadis à l'armurier du roi Louis XII.

Une haute haie l'entourait d'un côté, de l'autre une petite rivière. Droit devant la maison s'étendait une pelouse; un pigeonnier émergeait entre les ifs et les noisetiers, dont l'ombre faisait paraître l'eau immobile comme l'eau d'un étang. Le sombre feuillage des marronniers et des ormes formait un fond propice au château de briques roses et de pierre blanche encadrant les croisées et les portes ogivales. Ce petit bâtiment à toit pointu et à tour octogonale tenait de la villa campagnarde et de la maison de ville. Reconstruit quarante ans auparavant, il semblait encore neuf, gai et hospitalier.

Tel était ce petit castel dans lequel François Ier installa Léonard de Vinci.

 

II

Le roi reçut affablement l'artiste, causa longuement avec lui de ses travaux passés et de ses projets futurs, l'appelant respectueusement «Mon père» et «Maître».

Léonard proposa de reconstruire le château d'Amboise et d'établir un énorme canal qui devait transformer les marais de la Sologne en un florissant jardin, réunir la Loire à la Saône près de Mâcon et traversant Lyon—le cœur de la France—rattacher la Touraine à l'Italie, ouvrant ainsi une nouvelle voie de l'Europe septentrionale à la mer Méditerranée.

Le roi approuva fort le projet de ce canal et dès son arrivée à Amboise, l'artiste explora le pays.

Tandis que François I er chassait, Léonard étudiait le terrain de la Sologne près de Romorantin, le courant des affluents de la Loire et du Cher, calculait le niveau des eaux, composait des dessins et des cartes.

Errant dans la région, il s'arrêta un jour à Loches. Là se trouvait un vieux château dans le donjon duquel pendant huit ans avait été incarcéré l'infortuné duc de Lombardie, Ludovic le More.

Le vieux geôlier raconta à Léonard comment, caché dans une charrette sous un tas de paille, Ludovic avait tenté de fuir; mais ignorant les chemins, il s'était égaré dans le bois, et le lendemain matin rejoint par les traqueurs, il avait été découvert par les chiens de chasse dans un buisson.

Le duc de Milan avait passé ses dernières années en des réflexions morales, alternées de prières et de lectures, particulièrement de la Divine Comédie du Dante. A cinquante ans, il paraissait déjà un vieillard. Seulement, lorsque parvenaient jusqu'à lui les nouvelles des changements politiques, dans ses yeux s'allumait l'ancienne flamme.

Le 17 mai 1508, après une courte maladie, il s'était doucement éteint.

Quelques mois avant sa mort, Ludovic s'était découvert une distraction: il avait sollicité des couleurs et des pinceaux et entrepris de peindre les murs et les plafonds de sa prison.

Sur les murs écaillés par l'humidité, Léonard retrouva quelques traces de ces peintures: des ornements compliqués, des étoiles, des rosaces et une tête de guerrier romain avec cette inscription en langue française estropiée: Je porte en prison pour ma devise que je m'arme de pacience par force de peines que l'on me fait porter.

Une autre inscription en lettres de trois coudées s'étalait sur le plafond, plus incorrecte encore: Celui qui—net pas contan.

En lisant ces pitoyables inscriptions, en examinant ces dessins maladroits, l'artiste se souvenait de Ludovic le More, admirant avec un bon sourire les cygnes qui voguaient dans les fossés du palais de Milan.

»Qui sait? songea Léonard, cet homme portait peut-être en soi l'amour de la beauté qui l'excusera au jugement suprême?»

Méditant sur le sort malheureux du duc, il se souvint des récits rapportés par un voyageur espagnol, au sujet de la mort de son autre protecteur, César Borgia. Le successeur d'Alexandre VI, Jules II, avait traîtreusement livré César à ses ennemis. Emmené en Castille et incarcéré dans la tour Medina del Campo, César s'était enfui avec une adresse et un courage incroyables, descendant, à l'aide d'une corde, d'une hauteur vertigineuse. Les geôliers eurent le temps de couper la corde. Il tomba, se blessa sérieusement, mais conserva assez de présence d'esprit pour, revenu à lui, ramper jusqu'aux chevaux préparés par ses complices et s'enfuir au galop. Puis, ayant gagné Pampelune, il s'était présenté à la cour de son beau-frère, le roi de Navarre, et prit du service comme condottiere.

A la nouvelle de la fuite de César, la terreur se répandit en Italie. Le pape tremblait. On mit la tête du duc au prix de dix mille ducats.

Durant l'hiver 1507, dans une rencontre avec les mercenaires du comte de Baumont, après avoir pénétré dans les rangs de l'ennemi, César, abandonné de ses hommes, fut traqué comme un fauve dans un ravin et, là, se défendant avec une vaillance désespérée, il était tombé, frappé de plus de vingt coups. Les mercenaires, tentés par ses armes et ses vêtements, après l'en avoir dépouillé, le laissèrent entièrement nu et expirant. La nuit, sortant du fort, les Navarrais l'avaient trouvé, mais sans pouvoir vraiment le reconnaître. Enfin, le petit page Juanito, retrouvant son seigneur, se jeta sur son cadavre, l'embrassant et sanglotant—il aimait César.