Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Dmitry Sergeyevich Merezhkovsky · Chapitre 87 sur 151

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Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Chapitre II

—Je vous prie, ne vous inquiétez pas de moi, fra Luca, lui dit Léonard. Allez chez maître Gilles; moi je saurai me débrouiller tout seul.

—Non, j'irai chez lui plus tard, murmura Paccioli intimidé. Ou bien encore... savez-vous? Je cours chez maître Gilles, je lui demande où il va, et je reviens. Vous, durant ce temps, allez directement chez le sire de La Trémoïlle...

Retroussant sa soutane brune, claquant des sandales, le moine courut rejoindre le «siffleur royal».

Léonard franchit la porte Battiponte et pénétra dans le Champ de Mars—cour intérieure du palais.

 

II

La matinée était brumeuse. Les braseros achevaient de se consumer. La place et les bâtiments voisins encombrés de canons, de bombes, d'ustensiles de campement, de bottes de foin, de tas de paille, de monceaux de fumier, étaient transformés en une immense caserne, moitié écurie, moitié cabaret. Autour des tentes et des fours de campagne, des tonneaux pleins et vides, renversés, servaient de table de jeu; de ce milieu, s'élevaient des cris, des rires, des jurons, en langues diverses, des chansons d'ivrognes. Par instants, tout se taisait quand passaient les chefs; les tambours battaient aux champs, les longues trompes des lansquenets souabes et rhénans résonnaient d'une façon métallique, les cornes des volontaires suisses répétaient en écho les mélodies mélancoliques des Alpes.

Se faufilant vers le milieu de la place, l'artiste aperçut son Colosse presque intact.

Le grand-duc, conquérant de la Lombardie, Francesco Attendolo Sforza, la tête chauve comme celle d'un empereur romain, avec une expression de force léonine et de ruse de renard, comme auparavant était sur son coursier qui se cabrait, et foulait sous ses pieds un guerrier.

Les arquebusiers souabes, les voltigeurs grenoblois, les frondeurs picards, les arbalétriers gascons, s'attroupaient autour de la statue et criaient. Ils se comprenaient mal entre eux et complétaient les mots par des gestes d'après lesquels Léonard comprit qu'il s'agissait d'une dispute entre deux archers, un Allemand et un Français. Chacun à son tour devait tirer, à une distance de cinquante pas, après avoir bu quatre chopes de vin épicé. La verrue, au centre de la joue du Colosse, servait de point de mire.

On mesura les pas, on tira au sort à qui commencerait. L'Allemand but coup sur coup, sans reprendre haleine, les quatre chopes convenues, s'éloigna, visa, tira et manqua le but. La flèche écorcha la joue, arracha un coin de l'oreille gauche, mais glissa près de la verrue sans l'atteindre.

Le Français épaula son arbalète, mais à ce moment un mouvement se produisit dans la foule. Les soldats s'écartèrent devant un détachement de fastueux hérauts qui accompagnaient un chevalier. Il passa sans prêter la moindre attention au divertissement des mercenaires.

—Qui est-ce? demanda Léonard à un arbalétrier.

—Le sire de La Trémoïlle.

—Il est temps encore! songea l'artiste. Je vais courir, le prier...

Mais il restait, sans bouger, sentant une telle incapacité d'action, une telle invincible torpeur, une telle absence de volonté qu'il lui semblait que même se fût-il agi de sauver sa vie, il n'eût pas remué un doigt de la main. La crainte, la honte, le dégoût, s'emparaient de lui à l'idée qu'il devrait, comme Luca Paccioli, supplier les varlets et les palefreniers et courir derrière les seigneurs.

Le Gascon tira. La flèche en sifflant se ficha dans la verrue.

—Bigorre! Bigorre! Montjoie Saint-Denis! criaient les soldats en agitant leurs bérets. La France a gagné!

D'autres tireurs reprirent la gageure.

Léonard voulait partir, mais cloué à la place, comme en un affreux et stupide rêve, il regardait, résigné, la destruction de l'œuvre à laquelle il avait consacré les seize plus belles années de sa vie, peut-être la plus grandiose production de la sculpture depuis Praxitèle et Phidias. Sous la pluie des balles, des flèches, des pierres, la terre s'effritait, se détachait par larges mottes, s'envolait en poussière, mettant à nu le bâti, tels les os d'un squelette de fer.

Le soleil se montra de derrière les nuages. Dans cette joyeuse éclaboussure de lumière, le Colosse démantelé apparaissait plus misérable encore, avec son héros décapité sur son cheval sans jambes, son sceptre brisé et son inscription Ecce Deus!

A ce moment, le commandant en chef du roi de France, le vieux maréchal Jean-Jacques Trivulce, traversa la place. Il regarda le Colosse, s'arrêta interdit, le regarda de nouveau en abritant de sa main ses yeux contre le soleil, puis se tournant vers les gens de sa suite:

—Qu'est-ce?

—Monseigneur, répondit obséquieusement un lieutenant, le capitaine Georges Cocqueburne a autorisé les arbalétriers, de sa propre initiative....

—Le tombeau de Sforza, s'écria le maréchal, l'œuvre de Léonard de Vinci, qui sert de cible aux arbalétriers gascons!

Il marcha vivement vers le groupe des soldats, saisit au collet un frondeur picard, le roula à terre et éclata en jurons.

Le visage du vieux maréchal s'était empourpré, les veines de son cou se gonflaient.

—Monseigneur, balbutiait le soldat agenouillé et tremblant, monseigneur, nous ne savions pas... Le capitaine Cocqueburne...

—Attendez, fils de chien! criait Trivulce, je vous montrerai le capitaine Cocqueburne... Je vous pendrai tous...

L'acier d'une épée brilla. Il la brandit et aurait frappé, mais au même instant, Léonard de sa main gauche saisit son poignet avec une force telle que le gantelet, la «bracciola» se gondola. Essayant en vain de se débarrasser de l'étreinte, le maréchal regarda Léonard avec étonnement.

—Qui es-tu? demanda-t-il.

—Léonard de Vinci, répondit celui-ci tranquillement.

—Comment oses-tu! commença le vieillard furieux.

Mais ayant rencontré le regard clair et doux de l'artiste, il se tut.

—Alors, c'est toi, Léonard, dit-il en le dévisageant. Lâche ma main. Tu as tordu mon gantelet... Quelle force! Tu es hardi, mon ami...

—Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fâchez pas, pardonnez-leur, murmura l'artiste respectueusement.

Le maréchal le contempla encore plus attentivement, sourit et secoua la tête:

—Original! Ils ont détruit ta plus belle œuvre et tu sollicites leur pardon?

—Excellence, si vous les pendez tous, quel profit en aurais-je et cela reconstituera-t-il mon œuvre? Ils ne savent pas ce qu'ils font.

Le vieillard resta un instant pensif. Tout à coup sa figure s'illumina. Ses yeux intelligents reflétèrent une grande bonté.

—Écoute, messer Leonardo, je ne comprends pas une chose. Comment se fait-il que tu restais là et regardais? Pourquoi n'as-tu rien dit, pourquoi ne t'es-tu pas plaint au sire de La Trémoïlle? Il a dû justement passer ici tout à l'heure?