Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Dmitry Sergeyevich Merezhkovsky · Chapitre 96 sur 151

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Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Chapitre II

Pendant que la jeune fille dressait le couvert, plaçait sur la table un pain sans levain plat comme une galette, une assiette de salade de laitue au vinaigre, un broc de vin et des figues sèches, Léonard monta par l'escalier grinçant, à l'étage supérieur. Là aussi rien n'était changé: au milieu de la chambre large et basse, l'énorme lit carré, pouvant abriter toute une famille et dans lequel la bonne grand'mère, monna Lucia, la femme d'Antonio da Vinci, jadis dormait avec le petit Léonard. Maintenant cette couche pieusement gardée avait échu par héritage à l'oncle Francesco. Sur le mur comme autrefois pendaient un crucifix, une image de la Madone, une coquille pour l'eau bénite, une poignée de «nebbia» séchée et une feuille de papier jauni sur laquelle était écrite une prière latine.

Il redescendit, s'assit au coin du feu, but du vin coupé d'eau dans une écuelle de bois sentant l'olivier, et, resté seul, se plongea dans de sereines et douces pensées.

 

II

Il songeait à son père, le notaire florentin, messer Pierro da Vinci, qu'il avait vu quelques jours auparavant, dans sa belle maison, vieillard septuagénaire plein de vigueur, avec un visage rouge et des cheveux blancs bouclés. Léonard n'avait jamais rencontré un homme aimant la vie d'un aussi naïf et presque indécent amour, comme messer Pierro. Jadis le notaire avait montré une grande tendresse pour son fils illégitime. Mais lorsque grandirent ses deux fils aînés, légitimes ceux-là, Antonio et Juliano, dans la crainte que le père ne fît une part dans l'héritage à l'aîné, ils cherchèrent mille moyens pour évincer Léonard. Lors de la dernière entrevue, celui-ci s'était senti étranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo, témoigna une particulière tristesse au sujet des bruits qui circulaient sur l'impiété de Léonard. Tout jeune, presque un gamin, ancien disciple de Savonarole, vertueux et économe, il était commis à la corporation des lainiers. A plusieurs reprises il amena, devant son père, la conversation avec l'artiste sur la religion chrétienne, la nécessité de la pénitence, de l'humilité, les opinions hérétiques des philosophes, et au moment des adieux lui fit cadeau d'un livre de sa composition.

Maintenant, assis auprès de la cheminée familiale, Léonard tira de sa poche ce livre écrit d'une fine écriture de commerçant appliqué:

Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo di ser Pierro da Vinci, fiorentino, mandata alla Nanna, mia cogniata.

(Livre de Confession, composé par moi Lorenzo de messer Pierre de Vinci, florentin, dédié à Nanna, ma belle-sœur.)

De ce livre émanait l'esprit de bourgeoise piété qui avait entouré les premières années de Léonard et régnait dans la famille, transmis de génération en génération.

Un siècle avant sa naissance, les fondateurs de la maison Vinci étaient déjà les mêmes, honnêtes, économes et dévots employés au service de la commune florentine, comme l'était son père messer Pierro.

Devant lui se dressait le souvenir de son aïeul Antonio, dont la sagesse était en tous points semblable à celle de son petit-fils Lorenzo.

Il apprenait aux enfants à n'aspirer à rien d'élevé—la gloire, les honneurs, les charges de l'État ou de la guerre—ni à la trop grande richesse, ni à la trop haute science.

«S'en tenir à la juste moyenne en tout, disait-il, voilà la voie la plus certaine.»

Après une absence de trente ans, assis sous le toit familial, écoutant hurler le vent et suivant des yeux l'agonie des tisons dans les cendres, l'artiste songeait que toute sa vie à lui n'avait été qu'une longue infraction à la sagesse de l'aïeul, le superflu illégal que, selon son frère Lorenzo, la déesse de la Modération devait trancher de ses ciseaux de fer.