Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Dmitry Sergeyevich Merezhkovsky · Chapitre 149 sur 151

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Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Chapitre VII

Un après-midi pourtant, tandis que tout le monde dans la maison s'adonnait à la sieste, Francesco désirant demander quelque chose au maître et ne le trouvant pas dans sa chambre, descendit à l'atelier dont il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps, Léonard, plus morne et plus sauvage que jamais, aimait à rester seul durant de longues heures et ne permettait pas qu'on entrât chez lui sans le demander, comme s'il craignait qu'on le surveillât.

Par la porte entre-bâillée, Francesco vit qu'il se tenait devant le Saint Jean, essayant de peindre avec la main malade: son visage était convulsé par l'effort désespéré; les coins des lèvres fortement serrées tombaient; les sourcils étaient sévèrement froncés; quelques mèches de cheveux blancs étaient collées au front par la sueur. Les doigts engourdis n'obéissaient pas: le pinceau tremblait dans la main du maître. Terrifié, Francesco regardait cette lutte dernière de l'âme vivante contre la matière morte.

 

VII

Cette année-là, l'hiver fut dur; le passage des glaçons avait brisé les ponts de la Loire; des gens mouraient gelés sur les routes; les loups venaient rôder jusque sous les fenêtres du château de Cloux: on ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux tombaient engourdis par le froid.

Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la neige, une hirondelle à demi gelée; il l'apporta au maître qui la ranima de son souffle et lui installa un nid derrière la haute cheminée, pour lui rendre la liberté au printemps.

Il n'essayait plus de travailler et avait caché dans un coin de l'atelier le Saint Jean inachevé, les dessins, les pinceaux et les couleurs. Les journées s'écoulaient vides. Parfois, le notaire, maître Guillaume, venait rendre visite à Léonard, parlait des récoltes, de la cherté du sel, ou expliquait à la cuisinière Mathurine à quoi on distinguait un lapereau d'un vieux lapin. De même venait souvent un moine franciscain, le frère Guillielmo, originaire d'Italie, mais depuis de longues années établi à Amboise—vieillard simple, gai et aimable; il avait le don de conter admirablement les nouvelles florentines les plus lestes. Léonard riait à ces récits d'aussi bon cœur que le narrateur.

Durant les interminables soirées d'hiver, ils jouaient aux échecs, aux cartes et aux jonchets.

Lorsque les hôtes avaient regagné leur logis, Léonard pendant des heures marchait de long en large, jetant de temps à autre un regard sur le mécanicien Zoroastro da Peretola. Maintenant, plus que jamais, cet infirme représentait pour lui le remords vivant, l'ironie de l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis dans un coin, les jambes repliées, il rabotait des planchettes ou taillait des toupies; ou encore, les yeux mi-clos, avec un sourire béat, agitait ses bras comme des ailes et marmonnait sa triste chanson.

Enfin, la nuit tombait tout à fait. Un grand silence régnait dans la maison; la tempête hurlait dehors, les hurlements des loups y répondaient. Francesco allumait un grand feu et Léonard s'asseyait devant.

Melzi jouait fort bien du luth et possédait une jolie voix. Pour dissiper les idées sombres du maître, il faisait parfois de la musique. Un jour il chanta la vieille romance de Laurent de Médicis, infiniment heureuse et triste mélodie que Léonard aimait parce qu'elle lui rappelait sa jeunesse:

Quant'è bella giovinezza, Che se fugge tuttavia, Chi vuol esser lieto, sia: Di doman no c'è certezza.

Le maître écoutait, la tête inclinée: il se souvenait de la nuit d'été, des ombres noires, du clair de lune dans la rue déserte, du son des mandolines devant la loggia de marbre, qui accompagnaient cette même romance—et ses méditations au sujet de la Joconde.