Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Dmitry Sergeyevich Merezhkovsky · Chapitre 74 sur 151

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Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Chapitre V

D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes, comme s'ils cherchaient quelque chose dans la boue, et grognaient:—La clef, la clef, qui a vu la clef de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont il parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait d'ouvrir le coffret secret des abominations romaines.

Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les petits inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et des œufs pourris. Ceux qui avaient pu s'avancer au premier rang de la foule, criaient à s'enrouer, répétant toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient se rassasier:

—Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier! Antechrist!

Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de la prison du Palazzo Vecchio. En guise d'adieu, au moment où frère Savonarole franchissait la porte du cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort, un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou dans le postérieur en criant:

—Voilà d'où sortaient ses prophéties! Egli ha la profezia nel forame!

Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent Florence.

Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail qu'il remettait depuis dix-huit ans, le visage du Christ dans la Sainte-Cène.

 

V

Le jour même du «duel du feu» manqué, le samedi des Rameaux, septième d'avril 1498, le roi de France, Charles VIII, mourut subitement.

Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur au trône qui devait prendre le nom de Louis XII, le duc d'Orléans, était le pire ennemi de la maison des Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti, fille du premier duc milanais, il se considérait comme l'unique héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir après avoir réduit en cendres «le repaire des brigands Sforza».

Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu à Milan, à la cour du duc, un «duel savant», scientifico duello, qui lui avait tellement plu, qu'il en avait fixé un second à deux mois plus tard. On supposait qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait la dispute, mais on se trompa, car le More avait calculé profitable pour lui de montrer à ses ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous le doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en Lombardie les beaux-arts, les belles-lettres et les sciences, «fruits d'une paix dorée»; que son trône était gardé non seulement par les armes, mais encore par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur des Muses.

Dans la grande salle du jeu de paume se réunirent donc les docteurs, les doyens, les licenciés de l'Université de Pavie, coiffés du bonnet carré rouge, portant l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine, gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture ornée d'aumonières brodées d'or. Les dames de la cour portaient des robes de bal. Aux pieds du duc de chaque côté du trône, étaient assises madonna Lucrezia et la comtesse Cecilia.

La séance débuta par un discours de Giorgio Merula qui, comparant le duc à Périclès, Epaminondas, Scipion, Caton, Auguste, Mécène, Trajan et Titus, prouvait que la nouvelle Athènes—Milan—avait dépassé l'antique.

Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée Conception, et la dispute médicale posa ces questions:

«Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les laides? La guérison de Tobie par la bile de poisson est-elle naturelle? La femme est-elle une création incomplète de la nature? Dans quelle partie du corps s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Christ lorsque sur la croix il fut percé d'un coup de lance? La femme est-elle plus voluptueuse que l'homme?»

Ensuite vint la dispute philosophique sur la question de savoir si la toute première matière était hétérogène ou homogène?