Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Chapitre VIII
—Combien de peuples, murmura Léonard pensif avec un doux sourire, combien de rois ont disparu depuis que ce poisson s'est endormi sous ces roches! Que de milliers d'années ont passé sur le monde, quelles transformations s'y sont opérées, tandis qu'il restait dans sa cachette, peu à peu effrité par le temps!
Il étendit la main vers la plaine.
—Tout ce que tu vois ici, Francesco, était jadis le fond d'un océan qui couvrait une partie de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. Les cimes des Apennins étaient des îles et là où planent maintenant les oiseaux, nageaient des poissons.
Ils regardèrent le nuage lointain criblé de petits feux, si minuscule, si rose sous le soleil couchant, qu'il était difficile de croire qu'un combat avait lieu, que des hommes s'entretuaient.
Une bande d'oiseaux zébra le ciel. Tout en les suivant du regard, Francesco cherchait à s'imaginer les poissons nageant jadis dans l'immense océan, aussi profond, aussi étranger aux gens, que le ciel.
Ils se taisaient. Mais à cet instant tous deux ressentaient la même chose: «N'était-il pas indifférent qui vaincrait, les Français les Lombards, ou les Lombards les Français, le roi ou le duc? La patrie, la politique, la gloire, la guerre, la chute des empires, les révoltes des peuples, tout ce qui paraît aux hommes grandiose et terrible, ne ressemblait donc pas à ce petit nuage de fumée perdu dans la lumière douce du crépuscule, parmi l'éternelle clarté de la nature?»
VIII
Non loin du village de Mandello, au pied du mont Campione, existait une mine de fer. Les habitants des environs racontaient que plusieurs années auparavant, une avalanche y avait enterré un nombre considérable d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se risquait à y descendre et qu'une pierre lancée dans le gouffre roulait avec un bruit continu, ce précipice n'ayant pas de fond.
Ces récits excitèrent la curiosité de Léonard. Il décida d'explorer la mine abandonnée. Mais les villageois qui supposaient qu'une force impure y résidait, refusèrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur s'offrit. Rapide, sombre, pareil à un puits, le chemin souterrain, avec ses marches rongées et glissantes, descendait vers le lac et conduisait vers la mine. Le guide qui tenait une lanterne marchait en avant. Léonard portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin, en dépit des supplications de son père et des refus du maître, avait voulu l'accompagner. Le chemin devenait de plus en plus étroit et raide. Ils avaient compté déjà deux cents marches et ne pouvaient prévoir encore le but.
Du fond montait une atmosphère suffocante.
Léonard frappait les murs avec un pic, écoutait le son, regardait les pierres, les couches différentes, les taches brillantes du granit.
—Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire, en sentant Francesco se serrer contre lui.
—Non, avec vous je n'ai pas peur, répondit l'enfant.
Puis, après un instant de silence, il ajouta doucement:
—Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez bientôt partir?
—Oui, Francesco.
—Où?
—Dans la Romagne, chez le duc de Valentino...
—C'est loin?
—A quelques jours d'ici.
—A quelques jours! répéta Francesco. Alors nous ne nous verrons plus?
—Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous dès qu'il me sera possible.
Le petit resta pensif. Puis, en un violent élan de tendresse, entourant le cou de Léonard de ses deux bras et se serrant contre lui, il murmura:
—Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi avec vous!
—Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la guerre là-bas.
—Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains rien... Je serai votre servant, je brosserai vos effets, je balaierai les chambres, je soignerai les chevaux; et puis je connais les coquillages et je sais reproduire les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le faisais très bien. Je ferai tout comme un homme, tout ce que vous m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi, messer Leonardo, ne m'abandonnez pas...
—Et ton père, messer Girolamo? Tu crois qu'il te laisserait partir?
—Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne refusera pas si je pleure... Et s'il refuse je m'en irai en cachette... Dites-moi seulement que oui...
—Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton père. Il est vieux, malade, malheureux et tu le plains...
—Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh! messer Leonardo, vous ne savez pas... vous croyez que je suis trop petit, un gamin. Et je sais tout. Ma tante Bonne dit que vous êtes un sorcier, et le maître d'école dom Lorenzo dit que vous êtes méchant et que je peux perdre mon âme avec vous. Et tous ils vous craignent. Et moi je ne vous crains pas, parce que vous êtes le meilleur de tous et que je veux toujours rester près de vous!
Léonard, sans répondre, caressait les cheveux de l'enfant.
Soudain les yeux de Francesco s'attristèrent, les coins de ses lèvres s'abaissèrent et il murmura:
—Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez pas me prendre avec vous. Vous ne m'aimez pas... Tandis que moi... moi...
Il sanglota éperdument.
—Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas honte? Écoute ce que je vais te dire. Quand tu seras grand, je te prendrai comme élève et nous vivrons ensemble et nous ne nous quitterons jamais.
Francesco leva les yeux sur lui.
—C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me consoler et après vous oublierez.
—Non, je te le promets, Francesco.
—Dans combien d'années?
—Quand tu auras atteint la quinzième année, dans huit ans...
—Huit. Et nous ne nous quitterons plus?
—Jusqu'à la mort.
—C'est bien. Dans huit ans?
—Oui, sois tranquille.
Francesco eut un sourire heureux et—caresse qui lui était particulière—frotta sa joue contre le visage du maître.
—Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant! Un jour, j'ai rêvé que je descendais dans l'obscurité de longs, longs escaliers, comme maintenant et il me semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un me portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais je savais que c'était maman. Je ne me souviens pas d'elle. J'étais trop petit quand elle est morte. Et voilà mon rêve qui se réalise. Seulement ce n'est plus maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec vous qu'avec elle. Et je n'ai pas peur.
Léonard regarda Francesco avec une infinie tendresse.