Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Dmitry Sergeyevich Merezhkovsky · Chapitre 56 sur 151

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Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Chapitre VIII

—Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis Israel.

La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les cloches de toutes les églises de Florence lui répondirent.

La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres des antiques manuscrits se tordaient comme si elles fussent vivantes. De la dernière marche sur laquelle étaient étalés les accessoires carnavalesques, une perruque en feu s'envola. La foule eut un murmure joyeux.

Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns riaient, sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons. D'autres prophétisaient.

—Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait un bancal. Tout s'effondrera, brûlera, comme ces vanités, dans le feu purificateur, tout, tout, tout,—l'église, les lois, les gouvernements, les arts, les sciences,—il ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos larmes et il n'y aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse, ni maladie! Viens, viens, Seigneur Jésus!...

Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par la misère, tomba à genoux et tendant ses bras vers le bûcher comme si elle y voyait le Christ, hurla de toutes ses forces:

—Viens, Seigneur Jésus! Amen! amen! Viens!...

 

VIII

Giovanni regardait un tableau éclairé par le feu, mais non léché encore par la flamme. C'était une œuvre de Léonard de Vinci. Léda, debout devant un lac, se mirait dans ses eaux. Un gigantesque cygne l'enlaçait de son aile, en tendant son cou, et emplissait l'air et les cieux de son cri d'amour triomphal. Aux pieds de Léda, parmi les plantes aquatiques, les insectes et les batraciens, les graines transies, les larves et les germes; dans les ténèbres chaudes, dans l'humidité asphyxiante, grouillaient les jumeaux nouveau-nés, demi-dieux, demi-fauves, Castor et Pollux, à peine éclos d'un énorme œuf. Et Léda admirait ses enfants en embrassant pudiquement le cygne.

Giovanni suivait les progrès de la flamme qui s'approchait toujours et frôlait maintenant le tableau,—et son cœur se glaçait d'effroi. A ce moment, les moines élevèrent une croix noire au milieu de la place et, se tenant par la main, formèrent une triple ronde à la gloire de la Trinité, exprimant ainsi la joie des fidèles à la destruction des «frivolités». Ils commencèrent une danse lente d'abord, puis de plus en plus vive, enfin tourbillonnante en chantant:

Ognun gridi, com'io grido, Sempe pazzo, pazzo, pazzo!

Il faut devant le Seigneur,

Tous nous réconcilier,

Et danser sans aucune crainte,

Comme devant l'arche sainte,

Le saint Roi David dansait.

Relevons tous nos soutanes,

Et que dans notre folle ronde,

Personne ne reste en panne.

Ivres d'amour du Seigneur,

Et du sang de ses blessures,

Gais, heureux et tapageurs,

Nous sommes ivres de l'amour,

De l'amour de Notre-Seigneur.

Les spectateurs de cette scène sentaient le vertige les saisir, leur tête tourner, leurs jambes frémir et, tout à coup, n'y tenant plus, enfants, vieillards, femmes et enfants, tous se mêlèrent à la ronde infernale. Un gros moine, ayant fait un saut maladroit, glissa, roula par terre et se fendit le front. A peine put-on le sauver du piétinement des furibonds. Le reflet pourpre illuminait les visages grimaçants. Le crucifix projetait une énorme ombre sur les danseurs.