Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Dmitry Sergeyevich Merezhkovsky · Chapitre 148 sur 151

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Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Chapitre VI

—Vous prenez son parti, madame Marguerite? Mais c'est un complot!

La princesse posa une main sur l'épaule de son frère et lui murmura à l'oreille:

—Comment ne le voyez-vous pas? Il l'aime encore maintenant.

—Mais elle est morte!

—Qu'importe! N'aime-t-on pas les morts? Vous avez dit vous-même qu'elle était vivante sur ce portrait. Soyez bon, frérot, laissez-lui ce souvenir, ne peinez pas ce vieillard!

Quelque chose d'à demi oublié s'éveilla dans le cerveau de François I er. Il voulut être magnanime.

—Allons, soit! maître Léonard, dit-il avec un sourire. Je vois que je ne te dominerai pas. Tu as su choisir ta défenderesse. Sois tranquille, j'accomplirai ton désir. Seulement, souviens-toi, le tableau m'appartient et tu peux en toucher l'argent immédiatement.

Quelque chose brilla dans les yeux de Léonard, de si enfantin et de si malheureux, que le roi sourit avec plus de bienveillance encore et lui frappa amicalement l'épaule.

—Ne crains rien, mon ami: je te donne ma parole, personne ne te séparera d'avec ta Joconde.

Une larme perla sur les cils de Marguerite; elle tendit la main à l'artiste, qui la baisa silencieusement.

La musique retentit, le bal commença. Et personne ne songea plus à l'étrange vieillard qui avait passé, telle une ombre, et disparaissait de nouveau dans la nuit profonde.

 

VI

Dès le départ du roi, le calme se rétablit à Amboise. Léonard continuait à travailler à son Saint Jean, toujours plus difficilement et plus lentement. Parfois il semblait à Francesco que le maître désirait l'impossible. Souvent, au crépuscule, relevant la draperie du portrait de la Joconde, il la contemplait longuement, la comparait avec le Précurseur. Et alors il semblait à son élève Melzi, peut-être à cause du jeu incertain du jour et de l'ombre, que l'expression des deux visages se transformait, qu'ils ressortaient de la toile comme des apparitions sous le regard fixe de l'artiste, s'animant d'une vie surnaturelle et que Jean ressemblait à monna Lisa et à Léonard comme un fils au père et à la mère.

La santé du maître faiblissait. En vain Melzi le suppliait d'interrompre son travail, de se reposer, Léonard ne voulait rien entendre et s'obstinait davantage. Un jour cependant il quitta son travail de meilleure heure et pria Francesco de le conduire à sa chambre située à l'étage supérieur: l'escalier tournant était raide et, par suite de fréquents étourdissements, il n'osait s'y risquer seul. Soutenu par Francesco, Léonard montait péniblement, s'arrêtant à toutes les marches. Tout à coup il chancela, s'effondrant de tout son poids sur son élève. Celui-ci comprenant qu'il s'évanouissait et craignant de ne pouvoir le soutenir, appela à l'aide son vieux serviteur Baptiste Villanis.

Refusant comme d'habitude toute espèce de soins, Léonard garda le lit six semaines. Tout le côté droit était paralysé, la main droite refusait tout service. Au début de l'hiver, il se sentit mieux, cependant, bien qu'il se rétablît difficilement.

Durant tout sa vie, Léonard s'était servi indifféremment des deux mains et toutes deux lui étaient nécessaires pour travailler: de la gauche, il dessinait, de la droite, il peignait, ce que faisait l'une, l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition de ces deux forces, résidait sa supériorité sur les autres artistes. Mais maintenant que les doigts de la main droite étaient morts, Léonard craignait que la peinture lui fût désormais impossible. Dans les premiers jours de décembre, il se leva, commença à marcher, puis à descendre à l'atelier, mais sans oser toucher à son tableau.