Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Dmitry Sergeyevich Merezhkovsky · Chapitre 147 sur 151

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Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Chapitre V

Léonard leva les yeux sur François Ier avec une expression d'une émotion infinie. Il était prêt à tomber à ses pieds, à le supplier, comme lorsqu'on demande grâce afin qu'il ne lui enlevât pas la Joconde er . François I prit cet émoi pour un élan de reconnaissance, se leva et, en adieu, embrassa le vieillard.

—C'est entendu? Quatre mille. Tu peux toucher la somme quand tu voudras. Demain j'enverrai prendre la Joconde. Sois tranquille, je lui choisirai une place digne d'elle. Je sais sa valeur et je saurai la conserver à la postérité.

Lorsque le roi fut sorti, Léonard s'affala dans un fauteuil. Il considérait la Joconde avec des yeux affolés. Des plans enfantins germaient dans son cerveau: il voulait cacher le portrait de façon que le roi ne pût le trouver, et ne le livrer même sous peine de mort; ou bien encore l'envoyer en Italie avec Francesco Melzi et fuir lui-même pour la suivre.

La nuit tomba. A plusieurs reprises Francesco avait entr'ouvert la porte de l'atelier, sans oser parler. Léonard restait toujours assis devant le portrait, son visage, dans l'obscurité, paraissait pâle et immobile comme celui d'un mort.

La nuit, il entra dans la chambre de Francesco.

—Lève-toi, lui dit-il. Allons au palais. Je dois voir le roi.

—Il est tard, maître. Vous êtes fatigué. Vous tomberez malade. Vraiment, remettez à demain.

—Non, de suite. Allume la lanterne et conduis-moi. Si tu ne veux pas, j'irai tout seul.

Sans répliquer, Francesco se leva, se vêtit à la hâte, et tous deux s'acheminèrent vers le palais.

 

V

Le château se trouvait à dix minutes de marche; mais la route était mauvaise et pénible. Léonard marchait lentement en s'appuyant sur le bras de Francesco.

Entre les branches secouées par la bourrasque, se voyaient les croisées illuminées du palais.

Le roi soupait en petit comité, s'amusant d'un passe-temps qui lui plaisait particulièrement. On forçait des jeunes filles à boire dans une coupe en argent sur laquelle se trouvaient gravés des sujets obscènes. Les unes riaient, les autres rougissaient et pleuraient de honte, ou se fâchaient, ou fermaient les yeux, ou encore feignaient de voir et de ne pas comprendre.

Parmi les dames, se trouvait la sœur du roi, la princesse Marguerite, «la perle des perles». Elle avait une réputation de beauté et d'érudition. L'art de plaire était pour elle plus important que «le pain quotidien». Mais charmant tout le monde, tout le monde lui était indifférent; elle n'aimait que son frère, d'un amour excessif, considérait ses défauts comme des qualités, ses vices comme des bravoures et son visage de faune comme celui d'Apollon. Elle était prête, non seulement à lui sacrifier sa vie, mais encore son âme. On murmurait qu'elle l'aimait d'un amour plus que fraternel. Dans tous les cas François abusait de cet amour, profitant de ses services autant dans les affaires difficiles que dans les maladies, les dangers et les aventures amoureuses.

Ce soir-là, le roi était fort gai. Lorsqu'on annonça Léonard, François ordonna de le recevoir et, avec Marguerite, s'avança au devant de lui.

Quand l'artiste intimidé traversa, la tête baissée, les salles brillamment éclairées, des regards étonnés et ironiques l'accompagnèrent: ce grand vieillard à longs cheveux blancs, aux yeux presque sauvages, produisait une impression réfrigérante, même sur les plus insouciants.

—Ah! maître Léonard! l'accueillit le roi. Quel hôte rare! Que puis-je t'offrir? Tu ne manges pas de viande. Veux-tu des légumes ou des fruits?

—Mille grâces, Majesté... excusez-moi... je voulais vous dire deux mots...

Le roi fixa sur lui un regard inquiet.

—Qu'as-tu, mon ami? Serais-tu malade?

Il l'emmena dans un coin écarté et lui demanda en désignant sa sœur:

—Elle ne nous gênera pas?

—Oh! non! répliqua l'artiste en s'inclinant. J'ose même espérer que Son Altesse voudra bien me protéger.

—Parle. Tu sais que je serai toujours heureux de te faire plaisir.

—Sire, c'est toujours au sujet du tableau que vous avez désiré m'acheter.

—Comment? Encore? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit de suite? Je pensais que nous étions d'accord.

—Ce n'est pas pour l'argent, Majesté.

—Alors?

Et Léonard sentit de nouveau qu'il lui serait impossible de parler de monna Lisa.

—Seigneur, prononça-t-il avec effort, soyez miséricordieux, ne m'enlevez pas ce portrait! Il est vôtre et je ne veux pas de votre argent. Mais laissez-le-moi—jusqu'à ma mort...

Il n'acheva pas et adressa à Marguerite un regard suppliant.

Le roi, haussant les épaules, fronça les sourcils.

—Sire, intervint la princesse, exaucez la prière de maître Léonard. Il le mérite... Soyez bon.