Le Serment des limbes
Chapitre 101
— Vous avez compris ce que cela voulait dire ?
— « Dina hou be’ovadâna ». La traduction littérale serait : « La loi est dans nos actes. »
— « La loi est ce que nous faisons », ça pourrait convenir ?
— Oui. Mais il n’existe pas de temps présent en araméen. Ce serait, disons, un présent universel.
La phrase d’Agostina. La phrase du Serment des Limbes, LA LOI EST CE QUE NOUS FAISONS. La liberté totale du mal, érigée en loi. Pourquoi Luc répétait-il ces mots ? Comment les connaissait-il ? Les avait-il vraiment entendus au fond du néant ? Chaque élément renforçait la logique de l’impossible.
— Dernière question, fis-je en me concentrant sur mes paroles, vous aviez parlé à Luc avant l’expérience de ce matin ?
— Il m’avait appelé, oui.
— Vous a-t-il demandé à être exorcisé ?
Il fit un geste de dénégation :
— Non. Au contraire.
— Au contraire ?
— Il semblait, comment dire, satisfait de son état. Il s’observe lui-même, voyez-vous. Il est le théâtre d’une expérience. Le sujet de sa propre damnation. Lux aeterna luceat eis, Domine !
101
DANS LA RUE, je vérifiai mon portable. Pas de message. Merde. Je retrouvai ma bagnole et décidai de rentrer directement chez moi. En route, je ne pouvais pas passer une vitesse sans la faire craquer. Je pilais pour freiner et calais pour démarrer. Chaque fois que je tournais le volant, ma douleur à l’épaule se réveillait. Il était temps que je me repose – une vraie nuit.
À la maison, nouvelle déception. Manon dormait encore. Je laissai tomber flingue et holster et me dirigeai vers la cuisine. Elle avait préparé un repas selon mes goûts. Pousses de bambou, haricots verts, huile de soja, riz blanc et graines de sésame. Un thermos de thé était rempli. Je contemplai le service et les couverts, soigneusement disposés sur le comptoir : le bol en bois de jujubier, les baguettes de laque, les coupelles, la tasse... Malgré moi, je vis derrière ces attentions délicates un sens caché. Toujours le même : « Va te faire foutre. »
J’attaquai mon repas debout, sans le moindre appétit. Mes idées sombres ne reculaient pas. Toute la journée, j’avais évolué parmi les dingues, mais je ne valais pas mieux qu’eux. Pourquoi avoir perdu douze heures au nom d’hypothèses foireuses ? Avoir passé tout ce temps sur les visions de Luc, simple mirage psychique ? J’aurais dû au contraire me concentrer sur l’enquête concrète : trouver l’assassin de Sylvie Simonis, puisque c’était la seule question importante.
Celle qui pouvait innocenter Manon.
Depuis mon retour, je n’avais pas avancé d’un pas dans ce sens. J’étais incapable de guider mes hommes vers des pistes constructives. Le Jura n’avait rien donné. Le Gabon non plus. Et pendant ce temps, de nouvelles affaires tombaient à la BC... Les gars de mon équipe revenaient aux dossiers en cours. Dumayet avait raison : j’étais hors sujet.
Je stoppai mon simulacre de dîner, plaçai la nourriture dans le réfrigérateur et glissai assiettes, bols et baguettes dans le lave-vaisselle. Je pris la bouteille de vodka au fond du congélateur et en remplis ma tasse. Je m’enfilai une rasade. Brûlure de chaudière. J’emportai la bouteille et m’écroulai sur le canapé.
Je n’avais pas allumé. Je restai dans la pénombre, observant les poutres noires du plafond. Je percevais, derrière les vitres, la rumeur de la pluie et de la circulation. Trouver des nouvelles voies d’enquête. Abandonner les visions de Luc et la soi-disant existence du diable. Dégoter des solutions pour avancer dans le Jura, sur les insectes, le lichen, les acides... Je devais circonscrire mon investigation. Après tout, je tenais une coupable en Italie. Un autre en Estonie. Il fallait me concentrer sur celui de Sartuis. Quand je tiendrais ma série de meurtriers, il serait toujours temps de faire de la métaphysique.
Je portai ma tasse à mes lèvres et m’arrêtai net. Une idée venait de me traverser l’esprit. Depuis longtemps – depuis que j’avais découvert l’existence des Sans-Lumière –, je soupçonnais un homme de l’ombre, une espèce de « coach » qui aidait et soutenait ces « visionnaires ». Au fond de moi, je n’avais jamais cru à la culpabilité complète d’Agostina, pas plus qu’à celle de Raïmo. Ni l’un ni l’autre n’avaient les compétences pour mener à bien le sacrifice aux insectes.
Mais je n’étais pas allé assez loin dans mon raisonnement.
Un homme caché, oui, mais pas seulement.
Un véritable tueur.
Un meurtrier qui assassinait à la place des Sans-Lumière et qui parvenait, d’une manière ou d’une autre, à les convaincre de leur culpabilité.
Van Dieterling avait évoqué un « supra meurtrier ».
Zamorski un « inspirateur ».
Mais ils parlaient chaque fois du diable en personne.
La vérité était différente : un homme, un simple mortel, tuait, dans l’ombre des Sans-Lumière. Un dément qui repérait les cas de survivants à travers l’Europe et les vengeait. L’inscription sur l’écorce, à Bienfaisance, ne disait-elle pas : « JE PROTÈGE LES SANS-LUMIÈRE » ?
Je ne devais pas chercher un coupable pour l’affaire Sylvie Simonis.
Mais un assassin pour les trois affaires – et sans doute d’autres encore !
Un meurtrier qui vivait dans le Jura, j’en étais certain, et qui rayonnait dans toute l’Europe. Non seulement un manipulateur d’acides et un éleveur d’insectes, mais aussi un homme capable de pénétrer dans le cerveau des Sans-Lumière pour leur faire croire qu’ils avaient tué à sa place...
Nouveau déclic en moi. Et si cet homme créait, tout simplement, chaque Sans-Lumière ? S’il parvenait à pénétrer dans leur inconscient et à leur imprimer ces visions négatives ?
Non pas un démon, mais un démiurge.
Un homme qui tirait les ficelles des trois meurtres.
Un homme orchestrait les visions qui semblaient les précéder.
Je trouvai un nom à mon « super-suspect ».
Le Visiteur des Limbes.
Oui, il fallait ramener tout ce théâtre maléfique sur terre. Le vieillard luminescent, l’ange carnassier, l’enfant écorché : ces visions composaient le visage d’un seul homme. Un fou qui se grimait, se déguisait et triturait les consciences. Un assassin qui torturait les corps et multipliait les marques du diable. Un dément qui se prenait pour Satan et fabriquait ses propres Sans-Lumière !
Nouvelle rasade de vodka.
Nouvelles réflexions brûlantes.
Comment faisait-il pour suggérer aux miraculés leurs visions ? Comment leur apparaissait-il ? Aucune réponse. Pourtant, je laissai se diluer en moi – onde chaleureuse, bienveillante – ma nouvelle certitude.
Le Visiteur des Limbes.
Un tel salopard existait et j’allais mettre la main dessus.
C’était lui qui m’avait écrit « JE T’ATTENDAIS » puis « TOI ET MOI SEULEMENT ». Ce diable attendait son Saint-Michel Archange pour le grand duel !
Je me servis un nouveau verre à la santé de mon concept.
La vibration de mon portable me fit sursauter.
Je pensai à Corine Magnan. C’était Svendsen.
— J’ai peut-être du nouveau.
— Sur quoi ?
— Les morsures.
J’avais vidé la moitié de la bouteille de vodka et j’avais encore la tête emplie de théories : je ne voyais pas de quoi mon légiste parlait. Au bout de quelques secondes, enfin, je compris. Des siècles que personne ne m’avait parlé de cet aspect spécifique des meurtres : les marques de dents. Par ma faute : j’avais toujours écarté cet indice, de peur de découvrir des preuves physiques de l’existence de Pazuzu, le diable à tête de chauve-souris.
Le légiste continua :
— Je sais peut-être comment il fait.
— Tu es à la Râpée ?
— Où veux-tu que je sois ?
— J’arrive.
Je me levai avec difficulté, replaçai la bouteille au congélateur puis attrapai mon imper et fixai mon holster à ma ceinture. Je contemplai la porte de la chambre. Je rédigeai un mot, expliquant que je devais partir « pour l’enquête », et le posai sur la table basse du salon. Je m’éclipsai sans un bruit.
Je traversai la rue et frappai à la fenêtre des gars en planque devant chez moi. Depuis notre arrivée à Paris, j’avais réquisitionné une équipe pour surveiller mon immeuble et les déplacements de Manon. La vitre s’abaissa. Odeurs de MacDo et de café froid.
— Je suis de retour dans une heure ou deux. Ouvrez l’œil.
Un flic au teint de papier mâché acquiesça, sans même user sa salive.
Je filai vers ma voiture. Machinalement, je levai les yeux vers mes fenêtres. Soudain, il me parut distinguer une forme, agile, rapide, qui bondissait derrière les rideaux de la chambre. J’observai les plis de toile en fronçant les sourcils. Manon s’était-elle réveillée ou était-ce un reflet ? Le passage de phares ?
J’attendis une bonne minute. Rien ne se passa. Je me remis en route, n’étant même plus sûr de ce que j’avais aperçu.
22 heures.
Circulation fluide, chaussée brillante. J’allumai une cigarette. Le goût de vodka s’évaporait, ma lucidité revenait. Cette sortie imprévue avait des airs de fête.
Pourtant, quand je pénétrai dans la morgue, le malaise me tomba dessus aussi sec. Svendsen m’attendait avec deux machettes posées devant lui, sur une table d’autopsie. Le Rwanda me remonta dans la gorge. Une brûlure acide, chargée de vodka et de terreur. Je m’appuyai contre une table roulante.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Ma voix était altérée. Le Suédois sourit :
— Ta solution. Démonstration.
Il attrapa un pot de glu industrielle puis en badigeonna une des lames. Ensuite, il attrapa une poignée de morceaux de verre qu’il répandit sur la colle. Enfin, il écrasa la deuxième machette sur l’ensemble, comme une tranche de pain sur le jambon d’un sandwich.
— Et voilà.
— Voilà quoi ?
Il entoura les deux manches de ruban adhésif jusqu’à les souder en une seule garde. Puis il se tourna vers une forme sous un drap. Sans hésiter, il dénuda le buste d’un vieil homme aux traits bouffis. Il leva son arme et l’abattit violemment sur le torse. J’étais sidéré. Svendsen était parfois incontrôlable.
Avec effort, il extirpa les crocs de verre de la chair puis ordonna :
— Approche.
Je ne bougeai pas.
— Approche, je te dis. T’en fais pas. Ce corps est ici depuis une semaine. Un SDF. Personne ne viendra se plaindre du préjudice.
À contrecœur, je fis un pas et observai la blessure. Elle simulait parfaitement des traces de morsures. Du moins : de « mes » morsures. Hyène ou fauve, déchaîné contre le cadavre de Sylvie Simonis.
— Tu as compris ?
Il brandissait avec fierté son double râtelier. Autour de nous, les murs d’acier brillaient faiblement sous les rampes d’éclairage.
— Et encore, reprit-il, si j’avais eu le temps de trouver de vraies dents de fauve, l’illusion aurait été parfaite.
La crête d’éclats de verre étincelait dans la lumière argentée. Le Rwanda s’effaça au profit d’autres horreurs. La double lame qui s’abat sur Sylvie Simonis. Les bruits mats des coups. Le ahan ! du tueur, à court de souffle. Les chairs de Sylvie meurtries, déchiquetées.
— D’où t’est venue cette idée ?
— Un règlement de comptes entre Blacks, à République. La forme des mutilations m’a incité à passer quelques coups de fil. Des toubibs, qui s’étaient farci les conflits récents. Rwanda, Sierra Leone, Soudan...
— Personne n’utilisait cette technique au Rwanda.
Il releva la tête :
— C’est vrai : tu connais. En fait, je te parle de la Sierra Leone. Je me suis renseigné. Les années quatre-vingt-dix. Les milices de Foday Sankoh. Certains groupes usaient de cette méthode pour faire croire aux populations qu’ils s’étaient adjoint l’aide des animaux de la forêt. T’es allé dans ces coins-là, je te fais pas un dessin.