Le Serment des limbes
Chapitre 18
Enjambant les canapés, j’atteignis le comptoir chargé de bouteilles. Un des barmen avait survécu à mes années d’absence. Je hurlai :
— Claude, il est pas là ?
— Qui ?
— CLAUDE !
— Doit être chez Pat. Y’a une fête ce soir.
Voilà pourquoi je ne rencontrais aucune tête connue. Tout le monde était là-bas.
— Pat ? Quel Pat ?
— L’épicier.
— À Saint-Denis ?
L’homme hocha la tête et se baissa pour attraper une poignée de glaçons. Son mouvement révéla, dans le miroir face à moi, une silhouette qui ne cadrait pas avec le décor. Un Blanc, visage livide, vêtu de noir. Je me retournai : personne. Hallucination ? Je glissai un billet au barman et décarrai, remontant ma propre fatigue.
18
J’ATTRAPAI le boulevard périphérique porte de Bercy et pris, juste après la porte de la Chapelle, l’autoroute A1. Au bout d’un kilomètre, j’aperçus les grandes plaines scintillantes de la banlieue, en contrebas.
3 heures du mutin.
Sur les quatre voies surélevées, il n’y avait plus une voiture. Je dépassai le panneau SAINT-DENIS CENTRE – STADE et m’engageai sur la bretelle de sortie SAINT-DENIS UNIVERSITÉ – PEYREFITTE. Juste à ce moment, je vis – ou crus voir – dans mon rétroviseur le visage blême que j’avais capté dans les lumières de l’Atlantis. Je braquai mon volant et fis une embardée, avant de reprendre le contrôle de ma voiture. Je ralentis et scrutai mon rétro : personne. Aucune voiture dans mon sillage.
Je plongeai sous le pont autoroutier et m’engageai à gauche, suivant l’axe de bitume au-dessus de moi. Très vite, les pavillons et les cités cédèrent la place aux grands murs des entrepôts et des usines éteintes. Leroy-Merlin, Gaz de France...
Je tournai à droite, puis encore à droite. Une ruelle, des lumières feutrées, des rassemblements devant les porches. J’éteignis mes phares et avançai, bringuebalant sur la chaussée défoncée. Des murs lépreux, des ouvertures colmatées avec des planches, des bagnoles posées sur leurs essieux, pas de parcmètres : la zone, la vraie.
Je dépassai les premiers groupes d’hommes : tous noirs. Au-dessus des immeubles, l’ombre de l’autoroute se dessinait comme un bras menaçant. La pluie était dans l’air. Je me garai discrètement et m’acheminai, plus discrètement encore, sentant que j’avançais désormais au cœur du pays black : 100 % africain, 100 % immunisé contre les lois françaises.
Je me glissai parmi les noctambules, dépassai le rideau de fer de l’épicerie de Pat, puis pénétrai dans l’immeuble suivant. Je connaissais les lieux : je ne marquai aucune hésitation. Je tombai sur une cour agitée de rumeurs et d’éclats de rire. Sur le perron de gauche, le portier me reconnut et me laissa passer. Rien que pour ce gain de temps et de salive, je lui filai vingt euros.
J’empruntai le couloir et atteignis l’arrière de l’épicerie, fermé par un rideau de coquillages. L’échoppe africaine la mieux fournie de Paris : manioc, sorgho, singe, antilope... Même des plantes magiques étaient en vente, garanties pour leur efficacité. Dans une salle annexe, Pat avait ouvert un maquis : un restaurant clandestin, où on se lavait les mains à l’Omo et dont l’aération laissait franchement à désirer.
Je traversai la boutique. Des Noirs devisaient, assis sur des caisses de Flag, la bière africaine, et des régimes de bananes plantains. Puis je me frayai un chemin dans le restaurant, plein à craquer. Aux regards qu’on me lançait, je compris que je n’étais pas le bienvenu. J’avais dépassé depuis longtemps la zone touristique.
J’atteignis un escalier. Le cœur du rythme provenait du sous-sol, faisant trembler le plancher. Je plongeai, sentant la musique et la chaleur monter en une bouffée entêtante. Des lampes grillagées éclairaient les marches. En bas, un cerbère en survêtement me barra la route, devant une porte de fer montée sur glissière. Je montrai mon insigne. L’homme tira à lui la paroi, à contrecœur, et je découvris une véritable hallucination. Une boîte de nuit aux dimensions réduites, sombre, vibrante, comme piquetée de lumière – une chair de poule phosphorescente sur une peau noire.
Les murs étaient peints en bleu-mauve, incrustés d’étoiles fluorescentes, des colonnes soutenaient un plafond qui semblait s’alourdir et se distendre. En plissant les yeux, je vis qu’on y avait tendu des filets de pêche. Aux portes de Paris, plusieurs mètres sous terre, on avait créé ici un bar marin. Des tables couvertes de nappes à carreaux supportaient des lampes-tempête. C’est du moins ce que je croyais deviner, car l’espace était rempli par une houle humaine, qui dansait sous les filets. Je songeai à une pêche miraculeuse de crânes noirs, de boubous bigarrés, de robes-fuseaux satinées...
Je taillai dans la meute, à la recherche de Claude.
Au fond, sur une scène striée de lumières roses et vertes, un groupe se déhanchait, scandant des accords répétitifs, obsessionnels. De la vraie musique africaine, gaie, raffinée, primitive. Dans un éclair, j’aperçus un guitariste qui faisait tourner sa tête comme sur un pivot ; à ses côtés, un Noir à la renverse extirpait des hurlements de son sax. Il n’était plus question ici de R&B ni de zouk antillais. Cette musique-là brisait les sens, secouait les entrailles, montait à la tête comme une incantation vaudoue.
Les couples dansaient, avec une subtile lenteur. Trempé de sueur, j’avançai encore, comme au fond d’un bassin épais. Au passage, je repérai des visages connus – ceux que j’avais en vain cherchés ailleurs. Le manager de Femi Kuti, le fils du président du Congo belge, des diplomates, des footballeurs, des animateurs radio... Tous réunis ici, sans distinction d’ethnie ni de nationalité.
Enfin, Claude au fond d’une alcôve, attablé avec d’autres gars. Je m’approchai, discernant mieux la gueule ambiguë de mon indic. Un nez épaté, qui lui mangeait toute la face ; des sourcils froncés, plissant un front miné, tracassé ; et de grands yeux étonnés, qui criaient en permanence « Je suis innocent ! » Il leva le bras :
— Mat ! Mon ami toubab ! Viens t’asseoir avec nous !
Je m’installai, adressant un signe de tête aux autres types de la table. Que des baraques – des géants, sans doute zaïrois –, et des colosses plus trapus — Congo français. Ils me saluèrent sans effusion. Tous avaient flairé le flic. Je rabattis le pan de mon manteau sur mon arme, en signe de paix.
— Tu bois un coup ?
J’acquiesçai, sans quitter des yeux les autres convives – un joint tournait, la fumée planait au-dessus des têtes en filaments bleutés. Un scotch se matérialisa dans ma main.
— Tu connais celle de Mamadou ?
Sans attendre ma réponse, Claude tira sur le cône et attaqua :
— C’est une jeune Blanche qui va se marier. Elle présente son fiancé à son père. Mamadou, un Black d’un mètre quatre-vingt-dix. Le père fait la gueule. Il cuisine le fiancé. Il l’interroge sur son boulot, ses études, ses revenus. Le Black, il a tout bon. Le père en peut plus. Finalement, il dit : « Je veux que ma fille soit heureuse au lit ! Je ne la donnerai qu’à un homme qui en aura une de trente centimètres ! » Le Noir répond, grand sourire : « Pas de problème, patron. Quand Mamadou aime, Mamadou coupe. »
Claude éclata de rire, passant le joint à son voisin. Je fis mine de sourire et bus une lampée de whisky, j’avais entendu la blague une bonne dizaine de fois. En signe de joie, Claude me frappa le dos, puis ouvrit son téléphone portable : les lumières du cadran se projetèrent sur son visage, colorant le blanc de ses yeux. Il referma le clapet et demanda :
— Qu’est-ce qui t’amène, toubab ?
— Larfaoui.
Le rire de Claude s’évapora :
— Chef, viens pas nous gâcher la soirée.
— Quand le Kabyle s’est fait buter, il était pas seul. Je cherche la fille.
Claude ne répondit pas. Une nouvelle fois, il ouvrit son cellulaire, paraissant lire un SMS. Sans doute un client. Mais son visage tracassé n’exprimait rien. On n’aurait pu deviner si l’appel était important ou non. Il referma le téléphone.
— Où est-elle ? dis-je après avoir vidé mon verre. Où est la pute ?
— J’en sais rien, toubab. J’te jure. Je sais que dalle sur cette histoire.
— C’est pas toi qui fournissais Larfaoui ?
— J’avais pas le genre d’articles qui l’intéressait. J’interrogeai, redoutant le pire :
— Pour quoi bandait-il ?
— La jeunette. Pour Larfaoui, passé quatorze ans, t’étais une vieille dame.
Je fus presque soulagé. Je m’attendais à ce qu’on me parle d’animaux ou de merde mangée à la petite cuillère. Mais c’était aussi une mauvaise nouvelle. On basculait dans un autre monde, celui des Anglophones. Seules ces régions exportent des mineures. Dans des pays en guerre comme le Liberia ou surpeuplés comme le Nigeria, tout est bon pour gagner quelques devises. Je connaissais mal ce milieu, complètement fermé. Les putes y vivaient en autarcie, ne parlant pas un mot de français, ni même d’anglais, très souvent.
— Qui le fournissait ?
— Je connais pas ces filières.
Faisant tourner mon verre entre mes paumes, j’observai les autres Blacks. Le pan de mon manteau s’était ouvert sur la crosse du 9 mm. Le joint passait toujours de main en main.
— Mon petit Claude, je sens que je vais vraiment gâcher ta soirée.
Le Noir transpirait à grosses gouttes. Les projecteurs de la scène produisaient sur sa figure un pétillement coloré. Il stoppa mon geste circulaire, m’attrapant le poignet :
— Va voir Foxy. Elle peut te filer un tuyau.
La prostitution africaine a une particularité : les proxénètes ne sont pas des hommes mais des femmes : les « mammas ». Souvent des anciennes putes, montées en grade. Des femmes énormes, au cuir dur, au visage scarifié, qui ne sortent jamais de leur appartement. J’avais croisé Foxy une fois ou deux. Une Ghanéenne. La maquerelle la plus puissante de Paris.
— Où elle crèche maintenant ?
— 56, rue Myrrha. Escalier A. Troisième étage.
Je me levai quand Claude m’arrêta :
— Fais gaffe à toi. Foxy, c’est une sorcière. Une mangeuse d’âmes. Vrrrraiment dangereuse !
Les maquerelles africaines ne tiennent pas leurs filles par la violence, mais par la magie. En cas de désobéissance, elles les menacent d’envoyer un sort à leur famille, restée au pays, ou à elles-mêmes. Les mammas détiennent toujours des rognures d’ongles, des poils pubiens ou du linge souillé appartenant à leurs filles. Aux yeux de ces dernières, cette menace est plus terrifiante que n’importe quels sévices physiques.
J’imaginai soudain des masques africains grimaçants, aux yeux bordés de rouge. La musique, la chaleur, les effluves d’herbe convergeaient sous mon crâne. Les stridences du sax commençaient à ressembler aux raclements des machettes sur la route, aux coups de sifflets des Hutu assoiffés de sang...
J’allais perdre l’équilibre quand des danseurs reculèrent dans l’alcôve, me poussant contre la table. Le scotch jaillit des verres. Claude se brûla avec le joint :
— Putain !
La manche trempée d’alcool, je me tournai vers la piste : hommes et femmes s’écartaient, comme si un serpent venait de tomber des filets. Je me hissai sur la pointe des pieds et aperçus, au centre, un Noir à terre, secoué de convulsions. Ses yeux étaient blancs, la bave moussait à ses lèvres. L’homme était mûr pour les urgences, mais personne ne l’approchait.
La musique continuait. Elle se résumait à un martèlement de peaux et à des déchirements de cuivre. Les danseurs reprirent leurs circonvolutions, évitant de frôler le type en transe ; d’autres frappaient dans leurs mains, comme s’ils voulaient faire jaillir le mal hors du possédé. Je jouai des coudes pour lui donner les premiers secours mais Claude me retint.