Le Serment des limbes

Jean-Christophe Grangé · Chapitre 6 sur 122

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Le Serment des limbes

Chapitre 6

 

J’AURAIS PU me rendre à Vernay les yeux fermés. L’A6 d’abord, porte de Châtillon, direction Nantes-Bordeaux, l’A10, vers Orléans, puis l’A11, en suivant les panneaux de Chartres.

Les voitures fonçaient mais la pluie retenait leurs phares, traçant des lignes distinctes, des traits de lumière semblables aux filaments à l’intérieur d’une ampoule. À 7 heures du matin, le jour n’était pas encore levé.

Je réfléchissais aux informations que j’avais collectées à l’aube. Après un sommeil en pointillé, je m’étais réveillé pour de bon à 4 heures du matin. Sur Google, j’avais frappé les quatre lettres fatidiques : COMA. Des milliers d’articles étaient sortis. Histoire d’installer une note d’espoir dans ma recherche, et de la limiter, j’avais ajouté un autre mot : REVEIL.

Pendant deux heures, j’avais lu des témoignages de réveils soudains, de retours progressifs à la conscience, et aussi d’expériences de mort imminente. J’étais surpris par la fréquence de ce phénomène. Sur cinq victimes d’infarctus ayant entraîné un coma momentané, au moins une subissait cette « mort temporaire », marquée d’abord par une sensation de décorporation, puis la vision d’un long tunnel et d’une lumière blanche, que beaucoup assimilaient au Christ lui-même. Luc avait-il éprouvé ce grand flash ? Reviendrait-il un jour à la conscience pour nous le raconter ?

Je dépassai la cathédrale de Chartres, avec ses deux flèches asymétriques. La plaine de la Beauce se déroulait à perte de vue. Je sentais des fourmillements dans les mains – je me rapprochais de la maison de Vernay. Roulant encore une cinquantaine de kilomètres, j’empruntai la bretelle de sortie de Nogent-le-Rotrou et m’engageai sur la nationale. Alors, je plongeai dans la véritable campagne, au moment même où le soleil émergeait.

Les collines s’élevaient, les vallons se creusaient, et les champs noirs, couverts de givre, scintillaient dans la clarté matinale. Je baissai ma vitre et respirai les parfums de feuilles, les odeurs d’engrais, l’air froid de la nuit qui ne voulait pas reculer.

Trente kilomètres encore. Je contournai Nogent-le-Rotrou et pris une départementale, à la frontière de l’Orne et de l’Eure-et-Loir. À gauche, après dix kilomètres, un panneau apparut : PETIT-VERNAY. Je m’engageai dans l’étroit chemin et roulai trois cents mètres. Au premier virage, un portail de bois blanc apparut. Je regardai ma montre : huit heures moins le quart. J’allais pouvoir mener ma reconstitution, à la seconde près.

Je garai ma voiture et continuai à pied. Le Petit-Vernay était un ancien moulin à eau composé de plusieurs bâtiments dispersés le long de la rivière. L’édifice principal n’était qu’une ruine, mais ses dépendances avaient été rénovées en résidences secondaires. La troisième sur la droite était celle de Luc.

Deux cents mètres carrés au sol, un terrain raisonnable, le tout situé à cent trente kilomètres de Paris. Combien une telle baraque avait-elle coûté à Luc, six ans auparavant ? Un million de francs de l’époque ? Plus encore ? La région du Perche était de plus en plus cotée. Où Luc avait-il trouvé ce pognon ? Je me souvenais d’un film de Fritz Lang, The Big Heat, qui débutait par le suicide d’un flic. On découvrait plus tard que l’homme était corrompu. C’était sa résidence secondaire, trop chère, trop belle, qui l’avait trahi. J’entendis la voix de Doudou : « Si tu remues la merde, tout le monde sera éclaboussé. » Luc, dans la peau du flic mouillé ? Impossible.

Je dépassai la maison et ses trois lucarnes, puis me dirigeai vers la rivière. L’herbe trempée embaumait. Le vent fouettait mon visage. Je bouclai mon trench-coat et marchai encore. Une barrière de charmilles cachait le cours d’eau. Seul, son bruissement léger m’atteignait, à la manière d’un rire d’enfant.

— Qu’est-c’que vous faites là ?

Un homme jaillit des buissons. Un mètre quatre-vingts, une coupe en brosse, un costume noir de toile épaisse. Mal rasé, sourcils en bataille, il était plus proche du clodo que du paysan.

— Qui vous êtes ? insista-t-il en s’approchant.

Il ne portait qu’un pull troué sous sa veste. J’agitai ma carte tricolore au soleil :

— Je viens de Paris. Je suis un ami de Luc Soubeyras.

L’homme parut rasséréné. Ses petits yeux étaient d’un vert-gris très dense.

— J’vous avais pris pour un notaire. Ou un avocat. Un de ces salauds qui se font du beurre sur les cadavres.

— Luc n’est pas mort.

— Grâce à moi. (Il se gratta la nuque.) Je suis Philippe, le jardinier. C’est moi qui l’ai sauvé. Je lui serrai la main. Ses doigts étaient tachés de nicotine et de brins d’herbe. Il sentait la glaise et la cendre froide. Je distinguai aussi une odeur d’alcool. Pas du vin, plutôt du calva ou un autre truc qui cogne. Je la jouai complice :

— Vous n’avez rien à boire ?

Son visage se ferma. Je regrettai ma ruse – trop rapide. Je sortis mes Camel et lui en proposai une. L’homme fit « non » de la tête, m’étudiant toujours du coin de l’œil. Il finit par allumer une de ses Gitanes maïs.

— Pour picoler, grogna-t-il, c’est un peu tôt, non ?

— Pas pour moi.

Il eut un rire goguenard et extirpa de sa poche une flasque rouillée. Il me la tendit. Sans hésitation, j’avalai une lampée. La brûlure s’infiltra jusque dans mes pectoraux. L’homme testait mon endurance. Il parut satisfait par ma réaction et s’enfila à son tour une rasade. Faisant claquer sa langue, il rempocha le tord-boyaux :

— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

— Je veux des détails.

Philippe soupira et alla s’asseoir sur une souche, près de l’eau. Je le suivis. Le chant des oiseaux montait dans l’air de givre.

— Je l’aimais bien, m’sieur Soubeyras. Je comprends pas ce qui s’est passé dans sa tête.

Je m’adossai contre l’arbre le plus proche :

— Vous venez travailler ici tous les jours ?

— Le lundi et le mardi seulement. Je suis venu aujourd’hui, comme d’habitude : on m’a rien dit.

— Racontez-moi.

Il plongea sa main dans sa poche, saisit sa flasque, me la tendit. Je déclinai l’offre. Il but une nouvelle gorgée.

— En arrivant près de la rivière, je l’ai tout de suite repéré. J’ai plongé et je l’ai repêché. La rivière est pas profonde par là.

— Ça s’est passé où exactement ?

— Où on est. À quelques mètres de l’écluse. J’ai appelé les gendarmes. Ils étaient là en dix minutes. C’était moins une. Si j’étais arrivé une minute après, le courant l’aurait emporté et j’aurais rien vu.

Je scrutai la surface de l’eau. Totalement immobile.

— Le courant ?

— Y en a pas ce matin, parce que l’écluse est fermée.

— Hier, elle était ouverte ?

— C’est m’sieur Soubeyras qui l’avait ouverte. Il avait tout prévu. Y voulait sans doute être emporté...

— On m’a dit qu’il s’était lesté avec des pierres.

— J’ai eu un mal fou à le sortir de la flotte à cause de ça. Il pesait des tonnes. Il s’était entouré la taille de parpaings.

— Comment avait-il fait ?

Philippe se leva :

— Venez avec moi.

Il remonta la haie. Au fond du jardin, une cabane de bois noir s’encastrait entre le sous-bois et la rangée de charmilles. Des bûches, sous une bâche plastique, étaient accotées au mur de planches. D’un coup d’épaule, mon guide ouvrit la porte. Il s’effaça pour me laisser voir l’intérieur :

— Le week-end dernier, m’sieur Soubeyras m’avait demandé d’entreposer là des vieux parpaings, qui traînaient depuis des lustres, de l’autre côté de la rivière. Il m’a même demandé d’en scier plusieurs en deux. J’ai pas trop compris pourquoi. Maintenant, je sais : il voulait se lester avec. Il avait calculé le poids dont il avait besoin pour couler. Je glissai un regard dans le réduit, sans m’attarder. Il était temps d’accepter le suicide de Luc. Je reculai, sonné.

— Comment a-t-il fixé ces pierres ?

— Avec du fil de fer qu’il a triplé pour qu’ça soit bien solide. À l’arrivée, ça lui faisait une espèce de ceinture de plomb, comme celles des plongeurs.

J’inspirai une grande bouffée d’air froid. Mon ventre était torturé par des morsures acides. La faim, le tord-boyaux, et aussi l’angoisse. Qu’était-il arrivé à Luc ? Qu’avait-il découvert pour vouloir en finir ? Pour abandonner sa famille et sa doctrine chrétienne ?

Le paysan referma la porte et demanda :

— Tout d’même, c’était votre pote, non ?

— Mon meilleur ami, répondis-je d’un ton absent.

— Vous aviez pas remarqué qu’il déprimait ?

— Non.

Je n’osai pas avouer à cet inconnu que je n’avais pas parlé à Luc – réellement parlé – depuis plusieurs mois, alors qu’un seul étage nous séparait. En conclusion, je demandai à tout hasard :