Le Serment des limbes

Jean-Christophe Grangé · Chapitre 8 sur 122

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Le Serment des limbes

Chapitre 8

— Elle est restée dans ma poche.

L’objet brillait d’un éclat mat au creux de sa paume. Une pièce de monnaie en bronze, patinée, érodée, à l’aspect très ancien. Je me penchai. En un coup d’œil, je sus de quoi il s’agissait.

La médaille était gravée à l’effigie de Saint-Michel Archange, prince des anges, porte-enseigne du Christ, trois fois victorieux de Satan. Représenté dans le style de La Légende dorée de Jacques de Voragine, le héros portait une armure et tenait son glaive dans sa main droite, la lance du Christ dans sa main gauche. De son pied droit, il écrasait le dragon ancestral.

Le toubib parlait encore mais je ne l’écoutais plus. Les mots de l’Apocalypse de Jean résonnaient sous mon crâne :

Il y eut alors un grand combat dans le ciel. Michel et ses anges combattaient contre le dragon, et le dragon combattait avec ses anges.

Mais ceux-ci furent les plus faibles, et leur place ne se trouva plus dans le ciel.

Et ce grand dragon, l’ancien serpent appelé le Diable et Satan qui séduit toute la terre habitable, fut précipité en terre, et ses anges avec lui.

La vérité était claire.

Avant de chuter en enfer, Luc s’était protégé contre le diable.

 

8

 

Décembre 1991.

Deux ans que je n’avais pas vu Luc. Deux ans que je suivais ma propre voie, planchant sur les auteurs paléochrétiens, vivant avec l’Apologeticum de Tertullien et l’Octavius de Minucius Felix. Depuis le mois de septembre, j’avais intégré le Séminaire pontifical français de Rome.

La période la plus heureuse de ma vie. L’édifice aux murs roses du 42, via Santa Chiara. La grande cour cernée d’une galerie ocre clair. Ma petite chambre aux murs jaunes, que j’appréhendais comme un refuge pour mon cœur et ma conscience. La salle des exercices où nous répétions déjà les gestes liturgiques. « Benedictus es, Domine, deus universi... » Et la terrasse du bâtiment, ouverte à cent quatre-vingts degrés sur les dômes de Saint-Pierre, du Panthéon, de l’église du Gesù...

Pour Noël, mes parents avaient insisté pour que je rentre à Paris : il était important, « essentiel », disait ma mère, que nous fêtions la fin d’année ensemble. Lorsque j’avais atterri à Roissy, la situation avait évolué : mes géniteurs étaient finalement partis en croisière aux Bahamas, à bord du voilier d’un partenaire financier de mon père.

On était le 24 décembre au soir, et j’étais plutôt soulagé. Je déposai mon sac dans l’hôtel particulier de mes parents, avenue Victor-Hugo, puis me mis à marcher dans Paris. Tout simplement. Mes pas me guidèrent jusqu’à Notre-Dame. Juste à temps pour assister à la messe de minuit.

Ce fut à peine si je pus pénétrer dans la cathédrale bondée. Je me glissai sur la droite. Spectacle inouï : les milliers de têtes dressées, les visages recueillis, le grand silence enveloppé d’encens et de résonances. Anonyme parmi les anonymes, je savourais cette ferveur d’un soir, oubliant, juste un moment, le déclin de la foi catholique, le recul des vocations, la désertion des églises.

— Mathieu !

Je tournai la tête, sans reconnaître de visage dans la foule.

— Mathieu !

Je levai les yeux. Installé sur la base d’une colonne, Luc surplombait la masse des fidèles. Son visage blanc, éclaboussé de taches de cuivre, brillait à la manière d’un cierge solitaire. Il plongea dans la foule. Une seconde plus tard, il me tirait par le bras :

— Viens. On se casse.

— La messe vient de commencer...

Au fond du chœur, le prêtre déclamait :

« En toi, Seigneur, mon espérance !

Sans ton appui, je suis perdu... »

Luc prit le relais :

— ... « Mais rendu fort par ta puissance, je ne serai jamais déçu... » On la connaît, celle-là, non ?

Le ton railleur avait encore gagné en agressivité. Autour de nous, on commençait à protester. Pour éviter le scandale, j’acceptai de le suivre. Parvenu près du mur, je l’attrapai par l’épaule :

— Tu es de retour en France ?

Luc me fit un clin d’œil :

— Je profite du spectacle.

Derrière ses verres, son regard était plus allumé encore que jadis. Ses traits creusés dessinaient des ombres sur ses joues. Je ne l’aurais pas si bien connu, j’aurais pensé qu’il se défonçait.

Luc se faufila parmi les rangs serrés et s’arrêta près du pupitre du confesseur, le long de la vitre protectrice. Il ouvrit la porte transparente et me poussa de l’autre côté :

— Entre.

— Ça va pas, non ? Tu...

— Entre, je te dis !

J’atterris dans le confessionnal. Luc passa par l’autre porte, côté prêtre, et rabattit les deux rideaux. En une seconde, nous étions coupés de la foule, des chants, de la messe. La voix de Luc filtra par les mailles de bois :

— Je l’ai vu, Mat. Je l’ai vu de mes yeux.

— Qui ?

— Le diable. En live.

Je me penchai, tentant de distinguer son visage à travers le treillis.

Presque phosphorescent. Ses traits frémissaient. Il ne cessait de se mordre la lèvre inférieure.

— Tu veux dire : au Soudan ?

Luc s’enfonça dans l’obscurité, sans répondre. On n’aurait pu dire s’il allait pleurer ou éclater de rire. Ces deux dernières années, on avait seulement échangé quelques lettres. Je lui avais annoncé que j’étais admis au séminaire de Rome. Il m’avait répondu qu’il poursuivait son « boulot », descendant toujours plus au sud, où les rebelles chrétiens livraient bataille aux troupes régulières. Ses lettres étaient étranges, froides, neutres – impossible de percer son état d’esprit.

— Au Soudan, ricana-t-il, je n’ai vu que l’empreinte du diable. La famine. La maladie. La mort. À Vukovar, en Yougoslavie, j’ai vu la bête en action.

Je savais, par les journaux, que la ville croate venait de tomber entre les mains des Serbes, après un siège de trois mois.

— Des bébés décapités par les bombes. Des mômes aux yeux arrachés. Des femmes enceintes éventrées, avant d’être brûlées vives. Des blessés abattus à bout portant, au sein même de l’hôpital. Des ados qu’on forçait à violer leur mère... Tout ça, je l’ai vu. Le mal à l’état pur. Une force libérée, à l’intérieur des hommes.

Je m’imaginais, moi, par contraste, dans ma cellule jaune. Chaque matin, j’écoutais les nouvelles sur Radio Vatican. Au chaud et à l’abri. Je demandai :

— Comment... comment tu t’en es sorti ?

— Un miracle.

— Tu travaillais pour quelle association ?

— Aucune.

Il ricana encore, s’approchant de la paroi qui nous séparait :

— J’ai pris les armes, Mat.

— Quoi ?

— Soldat bénévole. La seule solution pour survivre là-bas.

J’eus l’idée tout à coup que Luc se confessait mais j’avais tort : il ne regrettait rien. Il était fier au contraire d’être passé à l’acte. Je devins agressif :

— Comment as-tu pu ?

Luc se recroquevilla de nouveau dans le noir. Les chants s’arrêtèrent dans la cathédrale. J’entendis alors un bruit beaucoup plus proche : les sanglots de Luc. Il pleurait, le visage plongé dans ses mains. Je changeai aussitôt de ton :

— Il faut que tu oublies tout ça. Ce qu’ils ont fait, ce que tu as fait... Tu ne peux juger l’humanité sur ce paroxysme. Tu étais dans la pire situation, là où l’homme devient un monstre. Tu...

Luc releva la tête et s’avança à nouveau. Sur ses pommettes, les larmes brillaient, mais il souriait. Un demi-sourire qui lui déformait le visage :

— Et toi, toujours au séminaire ?

— Depuis trois mois.

— T’es pas venu en soutane ? T’es incognito ?

— Ne me charrie pas.

Il rit, en reniflant :

— Toujours ton hôpital de bien-portants ?

— À quoi tu joues ? Tu as attendu d’avoir vingt-quatre ans pour découvrir la violence ? Il te fallait Vukovar pour mesurer la cruauté humaine ? Et maintenant, qu’est-ce que tu vas faire ? Partir sur un autre front ? La lumière est en nous, Luc. Souviens-toi de l’évangile de Saint-Jean : « Le fils de Dieu est apparu précisément pour détruire les œuvres du diable. »

— Il est arrivé trop tard.

— Si tu penses ça, c’est que tu as perdu la foi. Notre rôle n’est pas d’être fascinés par le mal, mais d’appeler au bien, de guider...

— T’es un planqué, Mat. T’es cool, mais t’es un planqué. Un petit-bourgeois de la foi.

J’agrippai le treillis. Sous la nef, les cantiques avaient repris.

— Qu’est-ce que tu cherches ? Qu’est-ce que tu veux ?

— Poursuivre l’action.

— Tu repars en Yougoslavie ?

— Je suis inscrit à Cannes-Ecluse.

— Où ?

— L’école des Officiers de Police. Session de janvier. Je deviens flic. Dans deux ans, je serai dans la rue. Il n’y a pas d’autre solution, le veux affronter le diable sur son terrain. Je veux me salir les mains. Tu piges ?

Sa voix était calme, déterminée. Au fond de moi, quelque chose s’effondrait au contraire. Saint Jean, encore une fois : « Nous savons que nous sommes nés de Dieu, mais le monde tout entier gît sous l’empire du Mauvais. » Je fermai les yeux et nous revis, Luc et moi, adossés aux colonnes de l’abbaye de Saint-Michel-de-Sèze. Nous allions changer l’Eglise, changer le monde...

— Joyeux Noël, Mat.

Quand j’ouvris les paupières, le confessionnal était vide.

L’onde de choc dura des mois.

Au séminaire, le cœur n’y était plus. Les sacrements, la liturgie, la prière, l’administration, la confession... J’écoutais sans entendre, je répétais les gestes sans volonté. Sur Radio Vatican, les nouvelles de la Yougoslavie me parvenaient. À chaque massacre, à chaque horreur, je priais, ou jeûnais. Je me dégoûtais moi-même. Un planqué. Un petit-bourgeois de la foi.

Je ne cessais de penser à Luc. Comment cet intellectuel, ce fou de théologie, pouvait-il devenir simple flic ? Je n’avais aucune réponse. Mais ses sarcasmes ne quittaient plus mes tympans. Chaque jour, je croyais un peu moins à ma mission. Ma formation me paraissait stérile. Et tellement confortable ! J’avais choisi l’ascèse mais je vivais comme un pacha. Nourri, logé, protégé, priant tranquillement et me consacrant à ce que j’aimais le plus : les livres.

Je visualisai ma carrière. Je ne serais jamais un curé de campagne. Au terme de mon séminaire et de ma thèse, je resterais à Rome et intégrerais l’université grégorienne ou l’Académie pontificale – l’ENA ecclésiastique. Après quelques postes dans des nonciatures européennes, je gravirais les échelons au sein de la théocratie jusqu’à accéder aux plus prestigieux degrés de la Curie romaine. Une vraie « situation », sous le signe de l’aisance, du pouvoir. Tout ce que j’avais haï chez mes parents me rattrapait maintenant, sous une autre forme.

Je révélai mes doutes à mes pères supérieurs. Je ne récoltai que des réponses académiques, l’habituelle langue de bois des religieux, baume insipide posé sur les tourments de l’âme. Le 29 juin 1992, le jour même de l’intromission des futurs prêtres « dans le corps de la sainte Église catholique, apostolique et romaine », je rendis ma soutane.

Luc se trompait, je n’étais pas dans un hôpital de bien-portants.

J’étais dans un cimetière.

Tout le monde ici était mort.

Y compris moi.

Je rentrai à Paris et fonçai à l’archevêché de Paris. La liste des organisations humanitaires religieuses était longue. Je m’arrêtai sur la première qui initiait des missions dans le continent que je m’étais choisi : l’Afrique. « Terres d’espoir », une association de franciscains belges qui acceptait dans ses rangs des travailleurs laïques, me parut parfaite. C’était le groupe qui s’enfonçait le plus loin dans les territoires à risques.