Le Serment des limbes

Jean-Christophe Grangé · Chapitre 78 sur 122

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Le Serment des limbes

Chapitre 78

Lumière crue sur l’horreur. Sarrazin n’avait plus de visage : il était écorché des sourcils au menton. Les doigts de sa main étaient brûlés. Son buste était ouvert du sternum jusqu’au pubis, qu’on devinait béant dans les flots sombres. Ses viscères s’étaient déroulés contre ses flancs et ses jambes repliées, offrant l’illusion d’une eau noire. Au-dessus, les mouches grondaient en vapeur incessante.

Je me reculai. Mes tremblements se transformaient en spasmes et je ne trouvais plus en moi aucune concentration, aucune acuité pour analyser la scène de crime. Je n’avais qu’un désir : foutre le camp. Mais je me forçai à regarder encore.

J’aperçus près de la baignoire un débris sans équivoque : le sexe de Sarrazin. Le tueur avait castré le militaire. Maintenant, avec le recul, je contemplai à nouveau les marques sur le mur de faïence. Elles dessinaient une phrase, en lettres de sang : le meurtrier avait utilisé le sexe de sa victime comme un pinceau. En longues capitales, il avait inscrit :

TOI ET MOI SEULEMENT.

L’écriture était celle du confessionnal.

Et j’étais certain que le message, encore une fois, s’adressait à moi.

 

78

JE M’ÉLOIGNAI à pleine vitesse de Besançon. Une seule idée maintenant sous mon crâne : le tueur ne pourrait expier ses crimes qu’avec son propre sang. C’était désormais la loi du talion. Œil pour œil. Sang contre sang.

Dans un village endormi, je repérai une cabine téléphonique. Je m’arrêtai et contactai le Centre Opérationnel de Gendarmerie de Besançon. Appel anonyme. Un nouveau nom sur la nécro du dossier. Presque une routine.

Puis la route à fond.

Mes pensées viraient au pur cauchemar. Le diable voulait que je suive sa trace – moi, et moi seul. Et il m’attendait, quelque part dans une vallée du Jura, JE PROTÈGE LES SANS-LUMIÈRE. Un diable qui veillait sur ses créatures et qui les vengeait de la pire façon, éliminant maintenant Sarrazin, enquêteur trop curieux.

Un hôtel, en urgence.

Une chambre, un lieu scellé, où prier pour le salut du gendarme et, peut-être, dormir quelques heures. Je repérai en bord de route un bâtiment surmonté d’un néon éteint. Je ralentis. C’était bien un hôtel, sans style, mangé par du mauvais lierre. Un deux-étoiles pour voyageurs de commerce.

Je réveillai l’hôtelier et me fis guider jusqu’à ma chambre. J’ôtai mes vêtements, plongeai sous la douche puis priai en caleçon dans l’obscurité. Je priai et priai encore pour Sarrazin. Sans parvenir à effacer mes soupçons. Malgré son agonie, malgré notre accord, je suspectais encore chez le gendarme un versant caché. Les fameux 30 % de culpabilité...

Je redoublai de ferveur dans ma prière, jusqu’à ce que mes genoux, sur le tapis élimé, me fassent mal. Alors seulement, je me glissai dans les draps. J’éteignis la lumière et laissai mes pensées courir, sans ordre ni logique.

Les questions surgissaient dans ma conscience comme les grains de verre colorié d’un kaléidoscope. À chaque seconde, les motifs changeaient, dessinant des vérités contradictoires, des interrogations en abîme, des angoisses démultipliées.

Puis le sujet Manon réapparut et s’amplifia, au point d’occuper tout mon esprit. Je me concentrai sur elle, pour mieux écarter les autres énigmes. Si elle était réellement vivante, quelle pouvait avoir été sa vie ?

Je m’enfonçai encore dans mes pensées, quittant Manon pour rejoindre Luc. Était-il allé plus loin que moi encore ? Avait-il retrouvé Manon, vivante, âgée de vingt-deux ans ? Était-ce cette découverte qui l’avait poussé au suicide ?

Je me réveillai avec la lumière du jour.

8 h 30. Je m’habillai et fourrai mes fringues de la veille au fond de mon sac. Puis descendis boire un café dans le restaurant vide de l’hôtel, jetant un coup d’œil aux journaux du matin. Rien sur les meurtres de Bucholz et de Moraz – on était à près de mille kilomètres de Lourdes. Rien sur le corps de Sarrazin : trop tôt.

Une journée de sursis pour appliquer ma stratégie.

Remonter l’histoire du sauvetage de Manon.

Trente minutes plus tard, je stoppai devant la caserne des pompiers de Sartuis. Le ciel était bleu, les nuages blancs. Tout semblait calme. La nouvelle de la mort de Sarrazin n’était toujours pas parvenue. Personne ne bavardait dans la cour, personne n’écoutait son cellulaire, les yeux exorbités.

Juste un samedi comme un autre.

Je contournai le hangar principal en grelottant. Sur l’aile droite, un jeune pompier coiffé en brosse promenait sans enthousiasme un jet d’eau sur la dalle de ciment. Je l’interpellai. Il arrêta son Karcher, s’y reprenant à plusieurs fois pour stopper le déluge, puis demanda d’une voix de fausset, les yeux fixés sur ma carte de flic :

— C’est pour quoi ?

— Une vieille histoire. Manon Simonis. Une petite fille noyée, en novembre 1988. Je cherche les sauveteurs qui ont récupéré le corps.

— Pour ça, il faudrait voir le commandant, il...

— Qu’est-ce qui se passe ici ?

Un homme corpulent apparut derrière le pompier. Cinquante ans, bien marqués sur le visage, des cheveux coiffés au râteau, un nez en patate. Des galons d’argent brillaient sur les épaulettes de son pull.

— Commandant Mathieu Durey, fis-je d’une voix martiale. J’enquête sur le meurtre de Manon Simonis.

— En quel honneur ? Il y a prescription depuis longtemps.

— Il y a des faits nouveaux.

— Tiens donc. Lesquels ?

— Je ne peux rien dire.

J’étais en train de me griller mais il me fallait l’information, coûte que coûte. Le reste était accessoire. L’officier fronçait les sourcils dans la clarté matinale. Mille rides convergeaient autour de ses yeux. Il demanda d’un ton intrigué :

— Pourquoi venir chez nous ?

— Je voudrais interroger les pompiers qui ont participé à l’émersion de l’enfant.

— J’étais de l’équipe. Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

— Vous vous souvenez de l’état du corps ?

— Je ne suis pas médecin.

— La petite fille était bien morte ?

Le gradé lança un coup d’œil étonné à l’aspirant. J’insistai :

— Il n’y a aucune chance pour que Manon ait été réanimée ?

Il paraissait maintenant déçu : il venait d’accorder son attention à un fou.

— La petite avait passé au moins une heure dans l’eau, répondit-il. La température de son corps était descendue sous la barre des vingt degrés.

— Son cœur ne battait plus ?

— Quand on l’a repêchée, elle ne présentait plus le moindre signe d’activité physiologique. Peau cyanosée. Pupilles dilatées. Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?

Je n’arrêtais pas de frissonner dans mon trench-coat. Je demandai encore :

— Où le corps a-t-il été transféré ?

— Je ne sais pas.

— Vous n’avez pas parlé avec les urgentistes ?

Son regard fit la navette entre moi et son acolyte puis il admit :

— Tout s’est passé très vite. Le Samu avait un hélicoptère.

Je remontai mentalement les images et les fis défiler à bonne vitesse. 12 novembre 1988, 19 heures. Pluie battante. Les gendarmes découvrent le corps, sur le site d’épuration. Les pompiers plongent aussitôt dans le puits. La civière remonte à la lueur des projecteurs et des gyrophares. Alors, les urgentistes décident d’utiliser un hélicoptère. Pourquoi ? Où avaient-ils emmené Manon ? L’officier proposa :

— Ils ont dû la transporter à Besançon. Pour l’autopsie.

— L’hélicoptère du Samu, demandai-je, où stationne-t-il ? À Besançon ?

L’homme me dévisageait, comme pour déceler un sens caché dans mes questions. Il déclara, en secouant la tête :

— Pour ce genre de transports, on fait appel à une boîte privée, à Morteau.

— Quel nom ?

— Codelia. Mais je ne suis pas sûr que ce soit eux qui...

Je remerciai les deux pompiers d’un signe de tête et courus vers ma voiture.

Un quart d’heure plus tard, je retrouvais la capitale de la saucisse, tassée au fond de sa petite vallée. L’héliport se situait à la sortie de la ville, sur la route de Pontarlier. Un entrepôt de tôle ondulée, s’ouvrant sur une piste d’atterrissage circulaire. Un seul hélicoptère attendait sur le tarmac.

Je stoppai cent mètres avant et réfléchis. C’était quitte ou double : soit les hommes de permanence étaient de bonne composition et m’ouvraient leurs archives, soit ma carte de flic ne suffisait pas et ma piste se fermait d’elle-même. Je ne pouvais pas prendre ce risque.

Je redémarrai, dépassai l’héliport puis me rangeai après le premier virage, sous les arbres. Je revins à pied, abordant le hangar par l’arrière. Je lançai un regard sur le côté. Trois hommes discutaient sur la piste, près de l’hélicoptère. Avec un peu de chance, les bureaux seraient vides.

Je longeai le mur et pénétrai dans l’entrepôt. Mille mètres carrés d’un seul tenant. Deux hélicoptères, à moitié démontés, évoquant des insectes aux ailes démantibulées. Personne. Surplombant l’atelier, à gauche, une mezzanine abritait une salle vitrée. Pas un mouvement là-haut non plus.

Je grimpai les marches et poussai la porte de verre. Un ordinateur était en veille sur le bureau principal. J’appuyai sur la touche d’espacement. L’écran s’alluma, avec sa série d’icônes. J’étais en veine. Tout était là, soigneusement titré : les déplacements, les clients, les moyennes de consommation de kérosène, les carnets d’entretien, les factures...

Pas de mot de passe, pas de listings labyrinthiques, pas de logiciels inconnus. Une superveine. Je cliquai sur le document « Urgences », et trouvai un dossier pour chaque année.

Bref regard par la baie vitrée : toujours personne en vue. J’ouvris « 1988 » et fis défiler la liste jusqu’à novembre. Les missions dans la région n’étaient pas nombreuses. Je repérai la feuille de route qui m’intéressait :

Jet-Ranger 04

18 novembre 1988, 19 h 22, APPEL XM 2453 : SAMU/Hôpital Sartuis. DESTINATION : Site d’épuration Sartuis.

Carburant : 70 %.

18 novembre 1988, 19 h 44, TRANSFERT XM 2454 : SAMU/Hôpital Sartuis. DESTINATION : annexe des Champs-Pierres du CHU Vaudois (CHUV) Lausanne, Service de Chirurgie Cardiovasculaire. CONTACT : Moritz Beltreïn, chef de service.

Carburant : 40 %.

J’accusai le coup. Manon n’avait pas été transférée dans un hôpital de Besançon. L’hélicoptère avait franchi la frontière suisse et s’était directement rendu à Lausanne. Pourquoi là-bas ? Pourquoi ce service – chirurgie cardiovasculaire – pour accueillir une enfant noyée ?

Les synapses de mon cerveau fonctionnaient à la vitesse du son. Je devais rencontrer l’urgentiste qui avait assuré le transfert de Manon Simonis. L’idée de cette destination ne pouvait venir que de lui.

— Qu’est-ce que vous foutez là ?

Une ombre entra dans mon champ de vision, sur la gauche.

— Je vais vous expliquer, fis-je avec un large sourire.

— Ça va être difficile.

L’homme serrait les poings. Un mètre quatre-vingt-dix, cent kilos minimum. Pilote ou technicien. Un colosse capable de déplacer un hélicoptère à mains nues.

— Je suis policier.

— Va falloir trouver mieux, mon gars.

— Laissez-moi vous montrer ma carte.

— Tu bouges, je t’assomme. Qu’est-ce que tu fous dans notre bureau ?

Malgré la tension, je ne songeai qu’à ma découverte. Le CHUV de Lausanne, chirurgie cardiovasculaire. Pourquoi cette destination ? Y avait-il dans ce département un magicien susceptible de réanimer Manon ?

Le type s’approcha du bureau et attrapa le téléphone :

— Si t’es vraiment flic, on va appeler tes collègues de la gendarmerie.

— Aucun problème.

Je pensai au gâchis de temps : les explications au quartier-général de Morteau, les appels à Paris, la nouvelle de la mort de Sarrazin qui viendrait ajouter à la confusion. Au moins trois heures de grillées. Je ravalai ma colère derrière mon sourire.

Avant que le gaillard ne décroche, le téléphone sonna. Il porta le combiné à son oreille. Son expression changea. Il attrapa un bloc, nota des coordonnées puis marmonna :

— On arrive.

Il raccrocha et posa les yeux sur moi.

— On peut dire que t’as du bol. (Il désigna la porte.) Tire-toi.

Sauvé par le gong. Une urgence qui tombait à pic. Je partis à reculons vers le seuil et plongeai dans l’escalier. À mi-course, le gus me dépassa. Il sauta sur le sol puis bondit dehors, tenant une feuille à la main, son autre bras mimant l’hélice au-dessus de sa tête. Aussitôt, les autres types foncèrent vers l’hélicoptère. Quand les pales entrèrent en mouvement, j’avais déjà franchi le portail de l’héliport.

L’engin décolla alors que je continuais à marcher. Il frôla les cimes du sous-bois, arrachant les dernières feuilles rouges aux arbres. Je levai les yeux – il me sembla que le pilote, le colosse du bureau, m’observait à travers la vitre du cockpit.

Je démarrai à mon tour, dans le tourbillon de feuilles et de brindilles propulsé dans les airs. Lausanne.

La clé de l’affaire était là-bas.