Le Serment des limbes
Chapitre 68
LE PREMIER TEXTE numérisé datait du VIIe siècle avant notre ère. D’après les commentaires d’introduction, c’était un fragment d’une tablette d’argile découverte parmi les ruines du temple de Ninive, ancienne ville d’Assyrie, aujourd’hui située en Irak. Une version tardive d’un épisode de l’épopée de Gilgamesh, héros sumérien, roi d’Uruk. Le programme proposait une image scannée de l’extrait, rédigé en écriture cunéiforme, et une transcription en italien moderne.
Dans cet épisode, Gilgamesh voyageait hors de son corps puis chutait dans un gouffre noir, au fond duquel brillait une lumière rouge, bourdonnante de mouches et de visages. Un démon l’attendait dans ces ténèbres. Le fragment d’argile s’achevait au moment où Gilgamesh dialoguait avec la créature.
Je cliquai sur le second nom de la liste. La photographie d’une fresque. D’après la légende, cette série de dessins décoraient la chambre funéraire d’une reine, à Napata, ville sacrée du nord du Soudan, située sur le Nil. La civilisation koushite s’était développée à l’ombre des Égyptiens, aux environs du VI e siècle avant notre ère. Le commentaire précisait que ces dynasties de rois, surnommés les « Pharaons noirs », étaient encore mal connues. Mais la fresque, du point de vue des « Sans-Lumière », n’offrait aucune ambiguïté.
On distinguait une femme noire allongée, au-dessus de laquelle émergeait une autre femme, plus petite. Symbole évident : la décorporation. La seconde silhouette s’acheminait dans un couloir sombre, où étaient dessinés, en tracés plus clairs, des visages. Au bout du passage, un tourbillon rouge, une sorte de siphon, s’ouvrait sur un œil noir.
Je passai au troisième document, comprenant que les témoignages de Sans-Lumière étaient apparus avec l’art et l’écriture. Peut-être trouverait-on un jour un dessin rupestre évoquant la funeste expérience... Le nouveau texte était un palimpseste : le texte grec avait été effacé pour laisser place à un extrait des épîtres aux Romains de Saint-Paul, rédigé en latin. Récupérées, les lignes initiales dataient du I er siècle avant notre ère.
Je tentai d’abord de lire le fragment en langue originale mais mes connaissances en grec ancien étaient trop limitées. Je m’attachai à la traduction en italien moderne. Le texte racontait l’histoire d’un homme qui, pris pour mort, avait failli être enterré à Tyr et s’était réveillé à l’ultime moment. L’homme décrivait son expérience dans le néant :
« Je ne voyais plus aucun des objets que j’avais coutume de voir mais une vallée d’une prodigieuse profondeur. Au fond, je discernais des visages et des cris... »
Je ne pouvais ouvrir tous les documents – la liste était longue et le temps courait. Je fis descendre mon curseur et cliquai sur la dixième ligne, enjambant d’un coup plusieurs siècles. La reproduction d’une fresque de bois peint de la chapelle des Moines, à Sercis-la-Ville (Saône-et-Loire), datant du X e siècle. Une représentation, en plusieurs vignettes, du miracle de Saint-Théophile. Je connaissais la légende, très populaire au Moyen Âge. L’histoire d’un économe, en Asie Mineure, qui avait vendu son âme au diable. Pris par le remords, l’homme avait prié la Vierge, qui avait arraché le contrat à Satan et l’avait rendu au pécheur repenti, devenu un saint.
Sur cette fresque, la scène du dialogue avec Satan ne représentait pas Théophile en train d’écrire la charte avec son sang, comme dans le récit habituel. Théophile volait dans les airs, les yeux clos, au-dessus d’un couloir tapissé de visages. Au fond, on distinguait une figure grimaçante, fissurée, dont les traits affleuraient un tourbillon. Aucun doute : l’artiste s’était inspiré d’une expérience de mort imminente négative, vécue ou rapportée.
Je sautai encore plusieurs extraits pour m’arrêter sur un poème du XIV e siècle, signé par un certain Villeneuve, disciple de Guillaume de Machaut. Poète et théoricien de la cour de Charles V, puis de Charles VI, précisait le commentaire, Villeneuve avait failli être enterré vivant, à la suite d’un accident de cheval. Il s’était réveillé le jour de ses funérailles et n’avait pas voulu évoquer son expérience. Pourtant, dans l’un de ses poèmes, on notait ce passage, traduit de l’ancien français en ancien italien par les scribes du Vatican :
« ... je connais lieux ténébreux sans clarté ni
lumière ni cieux ni limbe ni enfer mon âme du corps
se deppart et sans fin vole dans le noir... »
Une note était ajoutée. Les annales juridiques de Reims attestaient que Villeneuve, onze ans après cet accident, en 1356, avait été pendu pour avoir assassiné trois prostituées. La confirmation de l’exposé de van Dieterling : ceux qui vivaient l’expérience inversée devenaient des êtres de violence et de cruauté.
Attesté encore par l’exemple suivant, tiré des Archives du Saint-Office de Lisbonne. Le fragment, de 1541, retraçait l’interrogatoire d’un dénommé Diogo Corvelho. J’avais étudié cette période. Au XVIe siècle, l’Inquisition était revenue en force dans l’empire de Charles Quint. Il ne s’agissait plus de poursuivre des possédés mais des hérétiques d’une autre espèce : des juifs convertis au catholicisme, soupçonnés de poursuivre leur culte d’origine en secret.
L’extrait rapportait toutefois l’interrogatoire d’un véritable possédé – un natif de Lisbonne, accusé de commerce avec le diable, mais aussi de mutilations et de meurtres sur des enfants. Un extrait était retranscrit en italien.
Diogo Corvelho évoquait une « blessure du corps... par laquelle son âme s’était échappée ». Il parlait d’un « puits de ténèbres animées » et d’un « démon, prisonnier dans des glaces rougeâtres ». Les Inquisiteurs étaient revenus sur ce point – ils étaient plutôt habitués à des aveux stéréotypés, du type « flammes de l’enfer » et « bête aux yeux de braise ». Mais Corvelho avait répété, variant les termes : « glace », « givre », « croûte ». Il décrivait aussi, derrière cette paroi, un « visage blessé, laiteux, percé d’éclairs, et comme recouvert d’une membrane... »
Au passage, je remarquai que tous ces termes se retrouvaient dans les écrits apocryphes des premiers siècles chrétiens qui décrivaient l’enfer – avaient-ils, eux aussi, été influencés par les visions des Sans-Lumière ?
Corvelho avait été exécuté dans le deuxième autodafé de Lisbonne, en 1542, avec des centaines de juifs accusés d’hérésie. Une note à son sujet avait été expédiée au Saint-Siège. Le Palais Apostolique regroupait déjà les auteurs de ces témoignages sous le nom de « Sans-Lumière ». On les appelait aussi les « passagers des Limbes ».
Je regardai ma montre : presque 14 heures. Je devais accélérer. Je parcourus rapidement les témoignages des XVIIe e et XVIII siècles. Désormais, les hommes du Saint-Office cherchaient toujours à connaître le destin du témoin. Chaque fois, c’était la même chute. Viols, tortures, meurtres. De la chair à gibet ou à échafaud.
Les passagers des limbes.
Une armée d’assassins à travers l’histoire.
Je m’arrêtai au hasard sur une citation plus longue, datant du XIXe siècle. Dans les années 1870, un médecin criminologue français, Simon Boucherie, avait recueilli les témoignages de nombreux assassins emprisonnés. Il espérait constituer des archives sur la déviance et découvrir les causes de la pulsion de meurtre. Boucherie en identifia deux principales, apparemment contradictoires : le fait social : « on ne naît pas criminel, on le devient, à cause de la société et de l’éducation », et le facteur héréditaire : « on naît criminel : un mauvais réglage dans le sang porte à la violence ».
Je connaissais ce criminologue et ses théories fumeuses. Ce que j’ignorais, c’était que l’homme, à la fin de sa vie, s’était consacré à une troisième voie : celle de la « visite ».
Son cas d’école était Paul Ribes, incarcéré en 1882 à la prison Saint-Paul de Lyon. Tueur multirécidiviste, Ribes avait été arrêté pour le meurtre d’Emilie Nobécourt – il avait poignardé sa victime, l’avait dépecée, puis sectionnée en douze parties. Sous les verrous, l’homme avait avoué huit autres meurtres, toujours perpétrés dans le quartier de la Villette à Lyon.
Quand Boucherie lui demanda d’écrire son expérience criminelle, Ribes insista sur ce qu’il appelait la « source de son malheur » - un évanouissement prolongé, à la suite d’un traumatisme crânien, à l’âge de vingt ans. Les enquêteurs pontificaux s’étaient procuré l’original du témoignage. Mon dossier comportait l’échantillon scanné du texte manuscrit – je choisis de le lire ainsi, rédigé par la main maladroite du tueur lyonnais :
« ... Pendant que j’étais sans conscience, j’ai rêvé. Les docteurs me disent que c’est impossible, mais je le jure : j’ai rêvé. [...] Je suis parti de mon corps. Quand j’écris cela, moi-même je ne peux pas l’expliquer mais je n’étais plus dans mon corps. Je flottais dans la salle du dispensaire. Je me rapprochais du plafond et j’éprouvais une peur qui m’entourait comme un brouillard... Je me souviens : j’entendais le souffle des lampes à gaz, je sentais leur odeur...
« ... Puis j’ai traversé le plafond. Je ne savais plus où j’étais. Tout était noir. Au bout d’un certain temps, j’ai repéré un orifice, un puits, juste en dessous de moi. Je pouvais voir les pierres des parois. C’étaient des visages. Des gens qui hurlaient en silence. C’était affreux. En regardant le fond du puits, j’ai été pris d’un vertige et je suis tombé...
« Je voulais crier mais la vitesse m’en empêchait – de toute façon, je n’avais plus de visage, plus de bouche, plus rien... Et puis, peu à peu, les gémissements m’ont bercé, les visages, dans leur souffrance, m’ont apaisé... Ces têtes sanglantes (elles étaient blessées) devenaient des vêtements chauds, doux, réconfortants...
« Alors, je l’ai vu. Sous une croûte rouge, il était là, rôdant, tournant, tout près de la paroi... Il m’a parlé. Je ne pourrais pas dire quel langage il a utilisé mais je l’ai compris, oh oui, je l’ai compris, au fond de moi. Ma vie entière, depuis ma naissance, est devenue pure, transparente – et plus encore ce que j’allais vivre, ce que j’allais faire... Je ne peux pas dire plus, mais je supplie ceux qui me liront de me croire : quoi que j’aie fait, je n’avais pas le choix. Je n’ai plus jamais eu le choix... »
Paul Ribes avait été transféré en mai 1883 à Riom. De là, il avait été emprisonné à Saint-Martin-de-Ré, sur l’île de Ré, puis envoyé au bagne de Cayenne. Il y était mort cinq ans plus tard, en août 1888, de la malaria. D’après un rapport du médecin du bagne, Ribes avait dit durant son agonie : « Je n’ai pas peur de la mort. J’en viens. »
Les enquêteurs du Saint-Siège avaient ajouté une deuxième note. Le Dr Boucherie lui-même avait été assassiné en 1891, alors qu’il travaillait toujours sur la « troisième voie », cherchant à travers le monde de nouveaux témoignages. Il avait été poignardé dans les environs de la prison de Piedras Negras, près de Lima, au Pérou.
Je songeai à Luc. Il aurait apprécié ces témoignages. Et une vérité m’apparaissait maintenant. Un pivot capital de mon enquête. « J’ai trouvé la gorge », avait-il dit à Laure. Il parlait de cette Expérience de Mort Imminente négative. Il aurait pu aussi dire : « J’ai trouvé le puits » ou « le gouffre », un des termes utilisés par ces miraculés. Oui, Luc avait découvert la trace des Sans-Lumière. Était-il venu ici ? Avait-il passé un accord avec van Dieterling ? Non. Dans ce cas, le cardinal n’aurait pas été intéressé par mon dossier. Quelle voie avait-il empruntée ? Comment avait-il découvert l’armée des limbes ?
Je survolai les dossiers suivants, dont l’extrait d’un ouvrage anglais Phantasms of the Living (1906), qui reprenait un passage du Journal de l’aumônier de la prison de Birmingham dans les West Midlands. Le religieux, paniqué, évoquait le cas d’un possédé dans l’établissement, « un homme qui avait voyagé hors de son corps et avait rencontré le démon ». Il sollicitait pour le détenu une place au Manchester Royal Lunatic Hospital, un important établissement psychiatrique de l’époque.
Je m’arrêtai sur un cas similaire, signalé trente ans plus tard par un couple de chercheurs américains, Joseph Banks et Louisa Rhine, les pionniers de la parapsychologie scientifique. Ces chercheurs de l’université de Duke, en Caroline du Nord, avaient collecté des milliers de déclarations sur des expériences inexpliquées. Ils citaient, dans leurs archives, le cas de Martha Battle, déclarée morte puis ranimée, en 1927, à Minneapolis, Minnesota. Selon ses proches, la femme à son réveil avait perdu la raison. Elle prétendait avoir voyagé dans une « vallée obscure », où « Satan l’attendait pour lui faire l’amour ». Martha avait été arrêtée deux ans plus tard, après avoir empoisonné ses sept enfants, puis avait été exécutée par pendaison dans l’État du Missouri.
Je m’attendais, d’un instant à l’autre, à voir la porte de la salle s’ouvrir. Je lus pourtant un autre témoignage. Un chapitre des carnets personnels de John Goldblum, psychiatre américain qui, dans le cadre du tribunal militaire de Nuremberg, en janvier 1946, avait interrogé des chefs nazis, en vue d’expertises psychiatriques.
Parmi les officiers interrogés, le médecin Karl Lierbermann, qui avait sévi dans les camps de Sachsenhausen et d’Auschwitz, répondait au profil typique du Sans-Lumière. Les censeurs du Saint-Office avaient traduit un passage de son interrogatoire par Goldblum :
« Je ne travaillais pas pour le Führer, ni pour le III e Reich.
— Pour qui alors ?
— Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait sur son ordre.
— De qui parlez-vous ?
— Dans ma jeunesse, avant la guerre, j’ai eu une expérience.
— Quelle expérience ?
— Un accident cérébral. Je suis mort et j’ai ressuscité.
— Quel rapport avec vos... travaux ?
— Lorsque j’étais mort, il est entré en contact avec moi.
— Qui est «il » ?
— Satan. La Bête. Le Tentateur. Le Mauvais. Appelez-le comme vous voudrez. Chaque nom ne sera qu’un mensonge de plus. Une tentative manquée pour le caractériser.
(Silence.)
— C’est tout ce que vous avez trouvé, comme système de défense ?
— Je n’ai pas à me défendre. (Silence.)
— Ce diable, comment était-il ?
— Il n’a pas d’apparence. Il n’en a pas besoin. Il est en nous.
— Que vous a dit ce diable ?
— Il ne s’est pas exprimé. Pas au sens où vous l’entendez.
— Que voulait-il ? Comment décrire ce qu’il voulait ?
— Vous voulez connaître sa volonté ? Regardez ce que j’ai fait dans les camps. Regardez ce que mes mains ont injecté. Avant ma mort cérébrale, ma vie était une question. Après, ma vie a été la réponse. »
La conclusion du dossier précisait :
«Karl Liebermann a été condamné à mort et exécuté en mars 1947, notamment pour sa responsabilité dans la série d’expériences humaines réalisées avec le gaz mortel « ypérite » à Sachsenhausen, en 1940, puis pour sa contribution aux expériences sur les basses températures et sa participation au programme de stérilisation, incluant la castration et l’exposition aux rayons X, dans le camp d’Auschwitz. »
Les passagers des limbes. La légion des ténèbres. Pas seulement des assassins, mais des tortionnaires, des sadiques, des manipulateurs, agissant dans tous les registres du mal. À la manière d’anges noirs, qui multiplieraient les visages...
Je me cramponnais à l’idée que ces hommes et ces femmes avaient subi un traumatisme psychique, point final. Mais la tentation était grande de conclure qu’ils avaient croisé le diable, le vrai, entre la vie et la mort. Un diable qui guettait ses candidats aux confins de la conscience humaine. Une puissance négative qui attendait que la porte s’ouvre pour happer les âmes, comme les trous noirs aspirent la lumière dans leur champ cosmique.
16 heures.
Il restait encore de nombreux témoignages, dont les dates étaient de plus en plus resserrées. J’en survolai quelques-uns. Une femme chypriote en service de réanimation qui s’était sentie fondre dans un bloc de glace alors que ses mains brûlaient, jusqu’au moment où elle avait vu jaillir une « lumière rose »... Un homme ayant subi un infarctus, qui assimilait les poches de perfusion suspendues à des crochets de boucher. Après la décorporation, il avait plongé dans un tunnel où une voix l’avait averti : « Tu vas mourir. » Alors seulement, le calme était survenu et il avait vu apparaître une forme zoomorphe derrière une croûte rougeâtre...
Je cliquai au hasard sur l’extrait d’un rapport de la police fédérale de Saint Louis, Missouri, États-Unis, daté du 2 mai 1992, signé du détective Sam Hill. Le rapport concernait le décès d’Andy Knightley, seize ans, abattu à bout portant, à une heure du matin, dans le quartier du Septième District. « Le dernier », me dis-je pour moi-même.
Andy avait été retrouvé mort, frappé à la poitrine par une décharge de fusil à pompe calibre 12 dans le Septième District. La note précisait qu’il s’agissait d’un ghetto de Saint Louis, 100 % noir, où s’affrontaient deux gangs, les Crips et les Bloods. Andy Knightley était donc un Afro-Américain pur jus.
La suite du texte était plus étonnante. Les urgentistes avaient réussi à réanimer Andy (le détective Hill l’appelait « deadman »). Au sixième électrochoc, le cœur avait battu de nouveau. Placé sous oxygénation et perfusion, Andy avait été transféré au service de réanimation de l’hôpital baptiste de Saint Louis. Dix jours plus tard, le voyou, menotté à son lit d’hosto, était interrogé par Sam Hill.
Le dossier informatique proposait un enregistrement sonore, envoyé par les services de police de Saint Louis. Un commentaire mettait toutefois en garde contre l’accent afro-américain du jeune « gangsta », ainsi qu’une particularité liée aux gangs — Andy Knightley, en tant que membre des Crips, n’avait pas le droit de prononcer la lettre « B », la lettre de l’ennemi – les Bloods. Il avalait donc chaque fois cette consonne.
Je tentai ma chance avec l’enregistrement audio. Je ne pouvais résister à la tentation d’entendre de vive voix un témoignage vécu, le passai en vitesse rapide l’interrogatoire jusqu’au passage-clé :
« Mec, je me suis senti partir.
— Tu t’es senti mourir ?
— Non, mec. J’ai quitté mon corps.
— Comment ça ?
— J’peux pas t’expliquer. Mais j’étais plus dans mon corps. Je volais au-dessus de la rue, alors que les flics arrivaient avec leurs bagnoles. J’pouvais voir tournoyer leurs lumières, et tout mon quartier. Mec, un vrai trip : comme dans un hélicoptère.
— Tu étais réveillé ?
(Ricanements.)
— Mec, j’étais mort. J’le savais et j’m’en foutais. Le phare m’appelait.
— Quel phare ?
— Le phare rouge, au fond du trou.
— Tu avais pris de la drogue.
— J’étais mort et le phare était au fond du trou. Tu piges ?
— Continue.
— Je flottais là-dedans. Comme dans un canyon, avec des parois qui bougeaient. Et y avait des voix qui pleuraient.
— Quelles voix ?
— Des visages. C’était sombre, mais on pouvait les voir quand même. Comme une télé mal réglée.
— Qu’est-ce que disaient ces... visages ?
— Y pleuraient, c’est tout. J’en ai reconnu pas mal... Y avait même ma mère.
— Ils pleuraient parce que tu étais mort ?
(Ricanements.)
— J’crois pas que ma mère pleurera le jour de ma mort.
— Pourquoi pleuraient-ils ?
— Ils avaient mal. Ils avaient peur.
— De qui ?
— Du phare. La lumière rouge se rapprochait. Comme un œil.
— Un œil ?
— Ouais, mec. Un œil sanglant, qui... respirait. Et me disait des trucs...
— Quels trucs ?
— Impossible de te dire.
— Tu ne comprenais pas ?
— Je comprenais. Mais c’est un secret.
— Qui te parlait ? Une présence... divine ?
(Eclats de rire.)
— Mec, t’as pas compris : celui qui me parlait, c’était Lucifer.
— Le diable ?
— Oh ouais, l’œil, le sang et la voix. J’ai bien compris le message.
— Quel message ?
— Mec, je suis sur la bonne route. T’as rien d’autre à savoir. »