Le Serment des limbes
Chapitre 84
— Malheureusement, oui. Le phénomène est récent. Des faits divers se multiplient dans notre ville, révélateurs de leur présence.
Des clochards torturés, démembrés, brûlés vifs. Des animaux mutilés, sacrifiés. Ce sillage de sang est leur marque.
— Savent-ils que Manon est à Cracovie ?
— Ils sont là pour elle, Mathieu. Malgré nos précautions, ils l’ont localisée.
— Ils sont donc convaincus qu’elle est une Sans-Lumière ? Zamorski observait les lumières qui scintillaient sous l’aile du Falcon :
— Nous arrivons.
— Répondez-moi : pour les Asservis, Manon est une Sans-Lumière ?
Son regard se posa sur moi, plus dur qu’une sonde plantée dans le permafrost :
— Ils pensent qu’elle est l’Antéchrist en personne. Qu’elle est revenue des ténèbres pour clamer la prophétie du diable.
84
CRACOVIE, sculptée dans les ténèbres. Ses murs étaient fissurés, ses routes crevassées – des écharpes de brouillard s’effilochaient sur ses tours et ses clochers. Tout semblait prêt pour une « Walpurgisnacht ». Il ne manquait plus que les loups et les sorcières. Je voguais dans une nouvelle limousine comme dans un bateau fantôme. Toujours prisonnier de cette étrange sensation de confortable détachement.
La voiture stoppa au pied d’un grand bâtiment sombre, bordé par un jardin public, près d’une zone piétonnière aux ruelles étroites. Des prêtres nous attendaient. Ils prirent nos bagages, ouvrirent des portes. Leurs cols blancs s’animaient dans la nuit comme des feux follets. Je suivis le mouvement.
À l’intérieur, je distinguai un patio aux jardins taillés, des galeries de colonnes, des voûtes noires. On emprunta un escalier extérieur, sur la droite – les galoches des prêtres produisaient un raffut de guerre. Impossible de ne pas penser à une forteresse militaire accueillant des renforts nocturnes.
On m’ouvrit une cellule. Murs de granit, décorés d’un crucifix. Un lit, un bureau et une table de chevet aussi noirs que les murs. Dans un coin, derrière un paravent de jute, une minuscule salle d’eau donnait froid dans le dos.
Mes guides me laissèrent seul. Je me brossai les dents, évitant mon reflet dans le miroir, puis m’enfonçai dans les draps humides. Avant que mon corps ne se réchauffe, je dormais sans rêve ni conscience.
Quand je me réveillai, une ligne de lumière traversait la chambre, chargée de particules immobiles. Je remontai à sa source : une petite fenêtre à meneaux verticaux, éclaboussée de soleil. Les deux battants de verre, incrustés de bulles translucides, amplifiaient cette clarté comme une loupe.
Je regardai ma montre : 11 heures du matin.
Je bondis hors du lit et restai figé par le froid de la pièce. Tout me revint. Le rendez-vous de Zamorski. Le voyage en jet privé. L’arrivée dans cette citadelle noire, quelque part en ville inconnue.
Je plongeai la tête sous l’eau glacée, endossai des vêtements propres puis sortis. Un couloir, aux larges lattes de parquet. Des tableaux sombres, aux reflets mordorés, des saints tourmentés, taillés dans du bois, des vierges hallucinées, polies dans du marbre. Je marchai jusqu’à une haute porte au cadre sculpté. Des anges déployaient leurs ailes, des martyrs, traversés de flèches ou portant leur tête sous le bras, bénissaient leurs bourreaux. Je songeai à la Porte de l’Enfer de Rodin.
Je tournai la poignée et me retrouvai dehors.
Quatre bâtiments fermaient le patio, partagé en pelouses régulières et bosquets coupés. Du solide. Un bastion de foi, qui avait dû tenir tête aux bombardements nazis et aux assauts socialistes. Chaque bloc de deux étages était ajouré en une série d’arcades aux balustrades pleines. Je me trouvais dans la partie du fond, au premier étage. Je remontai la galerie jusqu’à un escalier. Des lanternes et des barres de fer ponctuaient chaque voûte.
Tout était désert. Pas la moindre soutane en vue. J’avais à peine foulé les graviers de la cour que les cloches se mirent à sonner. Je souris et inspirai la lumière blanche et froide. Je voulais me remplir de cet instant si pur, qui tenait du prodige.
Les jardins évoquaient la Renaissance : des buissons élagués formaient carrés et rectangles, des cyprès se groupaient au centre, autour d’une place circulaire. Des bancs longeaient les galeries et, au fond des voûtes, des fenêtres à vitraux luisaient de reflets détourés. Je traversai la cour. Un brouhaha assourdi me parvint. Je bifurquai et poussai une nouvelle porte.
Le réfectoire était baigné de clarté, sillonné de longues tables. Des brocs d’eau étincelaient, des plats d’inox fumaient comme des locomotives. Attablés par groupes de huit, des prêtres mangeaient et buvaient. Leurs uniformes impeccables, austérité blanche et noire, contrastaient avec leurs éclats de rire et les bruits de ripaille. Il régnait ici une atmosphère débonnaire, de jeunesse et de bonne chère. On disait que les prêtres polonais, durant la guerre froide, avaient été les seuls à bien manger – grâce à leur potager.
Un bras se leva dans l’assistance. Zamorski, installé à une table solitaire, Je me faufilai parmi les groupes et le rejoignis. Les autres ne me prêtaient aucune attention.
— Bien dormi ?
Le Polonais me désigna le siège devant lui. Je m’assis, regrettant déjà de n’avoir pas grillé une cigarette dans les jardins. Maintenant, il était trop tard. Je baissai les yeux sur le déjeuner. La table, dressée pour deux, était recouverte d’une nappe damassée, sur laquelle brillaient verres de cristal et couverts d’argent. Je me passai la main sur le visage :
— Je suis désolé, dis-je, confus. Je n’ai pas vu l’heure...
— Je viens de me lever, moi aussi. Nous avons raté la messe. Sers-toi.
Le tutoiement, ce matin, sonnait juste. Je ne savais pas quoi choisir. C’était un menu slave. Poissons marinés, disposés en fines lamelles, caviar agglutiné en cônes, pain noir et pain blanc, assortis de malossols, et une multitude de fruits rouges : mûres, airelles, framboises. Je me demandais où les prêtres avaient pu dénicher de tels fruits en cette saison.
— Vodka ? Ou il est trop tôt ?
— Café, plutôt.
Le nonce eut un geste. Un prêtre sortit de l’ombre et me servit avec une discrétion de fantôme.
— Où sommes-nous ?
— Au couvent Scholastyka, dans la vieille ville. Le fief des bénédictines.
— Des bénédictines ?
Zamorski se pencha. Son nez pincé brillait au soleil :
— C’est l’heure de la sexte, dit-il sur un ton de confidence. Pendant que les sœurs prient dans la chapelle, nous en profitons pour déjeuner.
— Vous partagez le monastère ?
Il ouvrit un œuf à la coque d’un coup de cuillère :
— Une stricte cohabitation. Nous ne pouvons pratiquer aucune activité ensemble.
— Ce n’est pas très... orthodoxe.
Il creusa le blanc de la coquille qu’il tenait entre deux doigts :
— Justement. Qui chercherait des religieux, surtout de notre genre, dans un couvent de bénédictines ?
— Quel est votre genre ?
— Mange. Ce qui ne tue pas engraisse, comme on dit chez nous.
— Quel est votre genre ?
Le nonce soupira :
— Tu es décidément un janséniste. Tu ne sais pas profiter de la vie.
Il vida son œuf en quelques cuillerées puis recula sa chaise :
— Prends ta tasse. Tu mangeras plus tard.
Je préférai boire mon café d’un trait. La brûlure explosa au fond de ma gorge. Le temps que j’encaisse la sensation, Zamorski franchissait déjà le seuil de la salle.
Dans la galerie, les rais du soleil et les ombres des piliers formaient un tableau en blanc et noir. Le froid, mystérieusement, aiguisait cette bichromie. Le prélat tourna sous un porche et emprunta un escalier qui paraissait descendre directement vers le Moyen Âge.
— Nous avons installé nos bureaux au sous-sol.
Un tunnel s’ouvrit, éclairé de manière uniforme, sans qu’aucune source de lumière soit visible. Les murs de pierre étaient patinés par les siècles. Pourtant, l’atmosphère de modernité et de technologie était plus forte. Quand Zamorski plaça son index sur une plaque d’analyse biométrique, je n’eus plus de doute. J’avais eu une vue de surface de la forteresse. J’allais découvrir son cœur.
Une paroi d’acier s’ouvrit sur une grande pièce aux plafonds voûtés, qui ressemblait à une salle de rédaction de journal. Des écrans d’ordinateurs scintillaient ; des imprimantes bourdonnaient au pied des colonnes ; téléphones, fax, téléscripteurs sonnaient et vibraient partout. Des prêtres s’agitaient, en bras de chemise. Je songeai à une annexe de L’Osservatore romano, l’organe officiel de la Cité Pontificale, mais il flottait ici une ambiance militaire, un goût de Secret Défense.
— La salle de surveillance ! confirma Zamorski.
— Surveillance de quoi ?
— De notre monde. L’univers catholique ne cesse d’être menacé, agressé. Nous veillons, nous voyons, nous réagissons.
Le prélat s’engagea dans l’allée centrale. On pouvait sentir la chaleur des ordinateurs et le souffle des systèmes de ventilation. Des hommes en col blanc parlaient au téléphone, en arabe. Zamorski expliqua :
— Notre foi est confrontée à des ennemis de toutes sortes. Il n’est pas toujours possible de régler les problèmes avec la prière ou la diplomatie.
— S’il vous plaît : parlez plus clairement.
— Par exemple, ces prêtres sont en contact permanent avec les troupes rebelles du Soudan. Des animistes, qui sont aussi, j’espère, un peu chrétiens. Nous leur donnons un coup de main. Et pas seulement en sacs de riz. (Il dressa son index vers le plafond.) Faire reculer l’islam : rien d’autre ne compte !
— Cela me paraît un point de vue simpliste.
— Nous sommes en guerre. Et la guerre est un point de vue simpliste sur le monde.
Le nonce s’exprimait sans acrimonie, avec bonne humeur. La lutte dont il parlait allait de soi. C’était dans l’ordre naturel des choses. Sur notre droite, quatre prêtres s’exprimaient en espagnol :
— Ceux-là travaillent sur les territoires d’Amérique du Sud, où la situation est complexe. Là-bas, nous ne pouvons entrer en conflit avec ceux qui détiennent le pouvoir, celui de la drogue, des armes, de la corruption. Il nous faut négocier, temporiser, et parfois même nous allier avec les pires voyous. Ad Majorent Dei Gloriam !
Il s’approcha d’un autre groupe, qui lisait des journaux en langue slave :
— Un plus sale boulot encore, en Croatie. Protéger des tortionnaires, des bourreaux, des exécuteurs. Ils sont chrétiens et ils nous ont appelés. Le Seigneur n’a jamais refusé son aide, n’est-ce pas ?
Des coupures de presse me revenaient en mémoire. Les juges du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie soupçonnaient le Vatican et l’Eglise Croate de cacher des généraux accusés de crimes contre l’humanité dans des monastères franciscains. Ainsi, tout était vrai. Zamorski temporisa :
— Ne fais pas cette tête. Après tout, nous faisons tous les deux le même boulot, chacun à notre mesure. Tu n’es pas le seul à te salir les mains.
— Qui vous a dit que j’avais les mains sales ?
— Ton ami Luc m’a expliqué votre petite théorie sur le métier de flic.
— Ce n’est qu’une théorie.
— Eh bien, j’adhère à ce point de vue. Il faut bien que certains exécutent les basses besognes pour que les autres – tous les autres – puissent vivre l’âme pure.
— Je peux fumer ?
— Sortons alors.
Nous nous installâmes sous les voûtes noires, à quelques jets de pierre des jardins. Odeurs de résine, de feuilles humides, de cailloux chauffés par le soleil. Je tirai sur ma Camel et expirai la fumée avec jouissance. La première clope du jour... Une renaissance chaque fois intacte.
— Hier, repris-je, vous m’avez parlé du K.U.K. Vous m’avez dit que vous apparteniez à une branche spéciale. Quel est son nom ?
— Pas de nom. Le meilleur moyen de garder un secret, c’est qu’il n’y ait pas de secret. Nous sommes des moines-chevaliers, les héritiers des milites Christi, qui protégeaient la Terre Sainte, mais nous n’avons pas d’ordre établi.
Des images, encore une fois. Des couvents-forteresses, dans l’Espagne de la Reconquista, au XIIe siècle, des châteaux dressés dans les déserts de Palestine, remplis de croisés suivant une règle monastique. Le cloître où je me trouvais appartenait à cette lignée.
— Vous vous chargez donc aussi des problèmes de satanisme ?
— Nos ennemis sont multiples, Mathieu, mais le principal, le plus dangereux, le plus... permanent, est celui qui a réussi à nous faire croire qu’il n’existait plus.
Je ne relevai pas. La sempiternelle citation de Charles Baudelaire, tirée du « Spleen de Paris » : « La plus belle ruse du Diable est de faire croire qu’il n’existe pas. » Mais Zamorski déclama un autre texte :
— « Le mal n’est plus seulement une déficience, il est le fait d’un être vivant, spirituel, perverti et pervertisseur. Terrible, mystérieuse et redoutable réalité. » Sais-tu qui a écrit cela ?
— Paul VI, dans son audience générale du 15 novembre 1972. Le passage a fait beaucoup de bruit, à l’époque.
— Exactement. Le Vatican prenait déjà le diable au sérieux mais avec l’avènement de Jean-Paul II, notre position s’est encore renforcée. Tu sais que Karol Wojtyla a pratiqué lui-même des exorcismes ? (Il eut un bref sourire.) Tout ce que tu as vu en bas est financé par lui. Et la majeure partie de nos crédits sont consacrés à la lutte contre le diable. Car en somme, c’est le combat central. L’œil du cyclone.
Je me plaçai sur le seuil de la galerie, dos au soleil. Zamorski s’était assis sur un angle de pierre, taché de lichen. Depuis que je visitais ce bunker, une question me taraudait :
— Luc Soubeyras est venu ici ?
— Une fois.
— Le lieu a dû lui plaire.
— Luc était un vrai soldat. Mais je te le répète : il manquait de rigueur, de discipline. Il croyait trop au démon pour le combattre efficacement. Je songeai aux objets sataniques découverts par Laure. Le prélat poursuivit :
— Pour lutter contre Satan, il faut savoir le garder à distance. Ne jamais le croire, ne jamais l’écouter. C’est un paradoxe, mais pour l’affronter, dans toute sa réalité, il faut le traiter comme une chimère, un mirage.
J’écrasai ma cigarette contre la pierre, puis fourrai le mégot dans ma poche. Zamorski se tenait droit contre une colonne. Sa carrure, son col blanc, sa brosse grise : tout en lui distillait une netteté, une puissance de guerrier. On éprouvait à son contact une secrète fascination. Et un étrange sentiment de sécurité. Je demandai :
— Et vous, vous croyez au diable ? Je veux dire : à sa réalité physique et spirituelle ?
Il éclata de rire :
— Pour te répondre, il me faudrait la journée. Et peut-être même la nuit prochaine. Tu as lu Le Salaire de la peur ?
— Il y a longtemps.
— Tu te souviens de la citation en exergue ?
— Non.
— Georges Arnaud écrit en substance : « L’exactitude géographique n’est jamais qu’un leurre : le Guatemala par exemple, n’existe pas. Je le sais : j’y ai vécu. » Je pourrais te répondre la même chose sur le diable. « Le Malin n’existe pas. Je le sais : cela fait quarante ans que je lutte contre lui. »
— Vous jouez avec les mots.
Zamorski se leva et libéra ses poumons en un long souffle, marquant ainsi sa lassitude :
— La réalité du démon est partout, Mathieu... Dans toutes ces sectes, où les pires valeurs sont incarnées par des hommes et des femmes corrompus. Dans les asiles psychiatriques, où des schizophrènes sont persuadés d’être possédés. Mais surtout en chacun de nous, à chaque détour de l’âme, quand le désir, la volonté, l’inconscient, choisit l’abîme. Ne peut-on pas en déduire qu’une force magnétique réelle, une sorte de trou noir immanent, aspire nos esprits ?
— Vous croyez donc à une figure maléfique qui préexisterait au monde ? Une puissance incréée, transcendante, qui serait la source du mal dans l’univers ?
Zamorski eut un sourire discret, furtif, comme tourné vers lui-même. Il fit quelques pas et revint vers moi :
— Je crois surtout qu’on a beaucoup de pain sur la planche. Viens. (Il regarda sa montre.) Ton rendez-vous approche.
— Quel rendez-vous ?
— À 17 heures, Manon t’attendra ici même, dans les jardins. Sur le banc que tu vois là-bas.