Le Serment des limbes

Jean-Christophe Grangé · Chapitre 64 sur 122

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Le Serment des limbes

Chapitre 64

 

ROME.

Enfin une terre familière.

20 heures. Je donnai au chauffeur de taxi l’adresse de mon hôtel et lui indiquai un itinéraire précis. Je voulais qu’il passe par le Colisée, puis qu’il remonte la via dei Fori Imperiali jusqu’à la piazza Venezia. Ensuite, c’était le labyrinthe des petites rues et des églises jusqu’au Panthéon, où se trouvait mon hôtel, non loin du séminaire français de Rome. Ce trajet n’était pas fait pour gagner du temps, mais seulement pour retrouver mes marques.

Rome, mes meilleures années.

Les seules qui se soient écoulées sous le signe d’une relative quiétude.

Rome était ma ville – peut-être plus encore que Paris. Une cité où l’espace et le temps se télescopaient, au point qu’en changeant de rue, on changeait de siècle, en tournant le regard, on inversait le cours du temps. Ruines antiques, sculptures Renaissance, fresques baroques, monuments mussoliniens...

— C’est là.

Je jaillis du taxi, presque surpris de ne pas voir mes pas entravés par ma soutane. Cette robe que je n’avais portée que quelques mois dans ma vie. Maintenant, j’étais expert en vices humains et je pouvais atteindre une cible à cent mètres, en position de tir-riposte. Une autre école.

Mon hôtel était une pension toute simple. J’y étais descendu plusieurs fois, lors de mes premières recherches à la bibliothèque vaticane, avant le séminaire. J’avais choisi ce lieu pour rester discret. Les tueurs ne m’avaient pas suivi jusqu’à Catane : ils m’y avaient précédé. Pour une raison inconnue, ils parvenaient à anticiper mes déplacements. Peut-être étaient-ils déjà à Rome...

Comptoir de bois verni, porte-parapluies laqué, lumières anémiques : le vestibule de la pension était déjà tout un programme. Langage universel du confort bourgeois et de la simplicité bienveillante... Je montai dans ma chambre.

J’avais plusieurs contacts à la curie romaine. L’un d’eux était un ami de séminaire. Nous conservions encore aujourd’hui un lien en pointillé, à coups de mails et de SMS. Gian-Maria Sandrini, un petit génie sorti major de l’Académie Pontificale. Il occupait maintenant un poste important au Secrétariat d’État, section des Affaires générales. Je composai son numéro :

— C’est Mathieu, fis-je en français. Mathieu Durey.

Le prêtre répondit dans la même langue :

— Mathieu ? Tu avais envie d’entendre ma voix ?

— Je suis à Rome pour une enquête. Je dois rencontrer un cardinal.

— Qui ?

— Casimir van Dieterling.

Bref silence. Van Dieterling ne semblait pas être le premier venu.

— De quelle enquête s’agit-il ?

— Trop long à t’expliquer. Tu peux m’aider ?

— C’est un gros bonnet. Je ne sais pas s’il aura le temps de...

— Quand il connaîtra l’objet de mon enquête, il me recevra, crois-moi. Peux-tu lui faire parvenir une lettre ?

— Pas de problème.

— Ce soir ?

Nouveau silence. Je jouais pleinement mon rôle d’oiseau de mauvais augure.

— Si je t’appelle en urgence, c’est qu’il s’agit d’un truc important.

— Tu es toujours à la Brigade Criminelle ?

— Oui.

— Je ne vois pas ce que la curie peut...

— Van Dieterling verra, lui.

— Je t’envoie un diacre. J’aurais aimé passer moi-même mais on a une réunion ce soir et...

— Laisse tomber. On se verra dans des conditions plus sereines.

Je lui donnai les coordonnées de mon hôtel puis me mis au boulot, après m’être procuré à la réception papier à lettres et enveloppes. J’écrivis en italien. Je commençai par évoquer le cas Agostina puis décrivis l’affaire Simonis, en détail, mettant en évidence les points communs entre les meurtres. Je bluffai ensuite sur mon statut de flic international, missionné par Interpol, chargé d’établir des liens entre ces cas spécifiques.

En guise de conclusion, je le remerciai d’avance de m’accorder une, audience immédiate et laissai les coordonnées de mon portable et celles de la pension. Je relus une fois mon texte, espérant avoir assez insisté sur l’urgence de ma requête.

Je tentai de me détendre sous la douche, une cabine de plastique qui ressemblait à un sas de désinfection, puis passai mes vêtements au sèche-cheveux pour en expulser toute la cendre. J’achevais mon grand nettoyage quand le téléphone sonna. On m’attendait en bas.

Le diacre faisait les cent pas dans le vestibule. Sa soutane cadrait parfaitement avec les tapis élimés et les gros porte-clés en laiton de la réception. La scène aurait pu se passer au XIX e e siècle, ou même au XVIII. L’homme glissa la lettre sous sa robe et repartit aussi sec.

21 heures : je n’avais toujours pas faim. Je ne sentais pas mon estomac, ni même mon corps. Ma fatigue était telle qu’elle se transformait en une sorte d’ivresse qui annulait toute autre sensation. En remontant dans ma chambre, je vérifiai mon téléphone mobile. Un SMS, signé Foucault. « APPELLE-MOI. URGENT. » Son numéro en mémoire. Mon adjoint ne me laissa pas le temps de parler.

— J’en ai un autre.

— Quoi ?

— Un meurtre, avec utilisation d’acides, injections d’insectes et tout le bordel.

Je m’effondrai sur le lit.

— Où ?

— À Tallinn, en Estonie. Le coup date de 1999.

— T’es sûr des points communs ?

— Certain.

— Comment l’as-tu trouvé ?

— Svendsen. Il a appelé tous les légistes qu’il connaît en Europe. Il y en a un à Tallinn qui s’est souvenu d’une histoire similaire. J’ai vérifié de mon côté. Les services de police, dans le cadre de la coopération européenne, ont fourni leurs dossiers les plus chauds au bureau central, à Bruxelles, pour constituer le SALVAC. Il y a bien un cas en Estonie qui ressemble à ton cadavre du Jura. En fait, c’est exactement le même crime.

— Donne-moi des précisions. Les faits. Le contexte.

— Le coupable est identifié : un mec du nom de Raïmo Rihiimäki. Musicien gothique, vingt-trois ans. La victime est son père. Ça s’est passé au mois de mai 99. L’enquête n’a pas posé de problème. Il y avait les empreintes de Raïmo sur le corps et dans la cabane de pêcheur où le vieux a été torturé.

— Ton Raïmo, il a avoué ?

— Pas eu le temps. Après avoir tué son père, il est parti dans une espèce de virée meurtrière à travers le pays. Les flics l’ont eu en novembre. Raïmo était armé. Il a été descendu pendant l’opération.

Trois meurtres semblables à travers l’Europe. 1999, Estonie. 2000, Italie. 2002, France. Le cauchemar se déployait sur la carte de la Communauté européenne. Et ce n’était qu’un début, je le savais, le repris :

— Tu as parlé avec les flics estoniens ?

— Oui et non.

— Comment ça ?

— C’est-à-dire... On a parlé en anglais. Et moi, l’anglais...

— Ils t’envoient le dossier ?

— Je l’attends. Ils ont une version anglaise.

Sur une intuition, je demandai :

— Ton Estonien, avant le meurtre, il n’aurait pas eu un accident ou une maladie grave ?

— Comment tu le sais ?

— Raconte.

— Deux mois avant les faits, Raïmo Rihiimäki s’est battu avec son père. Des sacrés pochetrons. Ça s’est passé sur la barque du paternel – il était pêcheur. Raïmo est tombé à la flotte. Quand on l’a repêché, il était noyé. Ou plutôt : surgelé. Ils ont réussi à le ranimer à l’hôpital principal de Tallinn. Un effet de l’eau glacée, j’ai pas bien compris...

— Ensuite ?

— Quand il s’est réveillé, il était différent.

— Dans quel sens ?

— Agressif, fermé, violent. Avant tout ça, c’était juste un bassiste inoffensif. Il jouait dans un groupe de néo-métal satanique, Dark Age, et... Je n’écoutais plus, agrippé par les similitudes avec l’affaire Agostina. Comme elle, l’Estonien avait échappé à une tentative d’homicide. Comme elle, il avait sombré dans le coma. Comme elle, il était revenu de la mort et s’était vengé de celui qui avait tenté de le tuer. Ce n’était pas seulement le même meurtre. C’était la même affaire, de bout en bout. Etait-il lui aussi un « miraculé du diable » ? Je remerciai Foucault et lui demandai de m’envoyer, par e-mail, le rapport dès qu’il le recevrait. Je renonçai à l’interroger sur les autres fronts de l’enquête – j’avais ma dose pour ce soir.