Le Serment des limbes

Jean-Christophe Grangé · Chapitre 5 sur 122

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Le Serment des limbes

Chapitre 5

Elle disparut dans l’escalier. Sa silhouette de daim et d’étoffe collait parfaitement à la brillance des feuilles, à la blancheur de la peinture. C’était la même fraîcheur, la même netteté. D’un coup, ce fut moi qui me sentis vieux. Je fis volte-face vers le couloir où luisait ma porte vert émeraude.

 

5

 

EN QUATRE ANS, je n’avais toujours pas fini d’emménager. Les cartons de livres et de CD encombraient encore le vestibule et faisaient maintenant partie du décor. Je posai dessus mon arme, laissai tomber mon imperméable et ôtai mes chaussures – mes éternels mocassins Sebago, le même modèle depuis l’adolescence.

J’allumai la salle de bains, croisant mon reflet dans le miroir. Silhouette familière : costume sombre, de marque, usé jusqu’à la trame ; chemise claire et cravate gris foncé, élimées aussi. J’avais plutôt l’air d’un avocat que d’un flic de terrain. Un avocat à la dérive, qui aurait trop longtemps frayé avec des voyous.

Je m’approchai de la glace. Mon visage évoquait une lande tourmentée, une forêt secouée de vent – un paysage à la Turner. Une tête de fanatique, avec des yeux clairs enfoncés et des boucles brunes fissurant le front. Je passai ma figure sous l’eau, méditant encore l’étrange coïncidence de la soirée. Le coma de Luc et la visite de ma mère.

Dans la cuisine, je me servis une tasse de thé vert – le Thermos était prêt depuis le matin. Puis je plaçai au micro-ondes un bol du riz que je cuisinais le week-end pour toute la semaine. En matière d’ascétisme, j’avais opté pour la tendance zen. Je détestais les odeurs organiques – ni viandes, ni fruits, ni cuisson. Tout mon appartement baignait dans les fumées d’encens que je brûlais en permanence. Mais surtout, le riz me permettait de manger avec des baguettes de bois. Je ne supportais ni le bruit ni le contact des couverts en métal. Pour cette raison, je n’étais pas vraiment client des restaurants ni des dîners en ville.

Ce soir, impossible de manger. Au bout de deux bouchées, je balançai le contenu du bol à la poubelle et me servis un café, provenant d’un deuxième Thermos.

Mon appartement se distribuait en un salon, une chambre, un bureau. Le triptyque classique du célibataire parisien. Tout était blanc, sauf les sols, en parquet noir, et le plafond du salon aux poutres apparentes. Sans allumer, je passai directement dans ma chambre et m’allongeai, laissant libre cours à mes pensées.

Luc, bien sûr.

Mais plutôt que de réfléchir à son état – une impasse – ou à la raison de son acte – une autre impasse –, je choisis un souvenir. Un de ceux qui reflétaient l’un des traits les plus étranges de mon ami.

Sa passion pour le diable.

Octobre 1989.

Vingt-deux ans, Institut Catholique de Paris.

Après quatre années à la Sorbonne, je venais d’achever une maîtrise - « Le dépassement du manichéisme chez Saint-Augustin » - et continuais sur ma lancée. J’étais en route pour m’inscrire à l’Institut. Je visais un doctorat canonique en théologie. Le sujet de ma thèse, « La formation du christianisme à travers les premiers auteurs chrétiens latins », allait me permettre de vivre plusieurs années auprès de mes auteurs préférés : Tertullien, Minucius Felix, Cyprien...

À cette époque, j’observais déjà les trois vœux monastiques : obéissance, pauvreté, chasteté. Autant dire que je ne coûtais pas grand-chose à mes parents. Mon père désapprouvait mon attitude. « La consommation, c’est la religion de l’homme moderne ! » clamait-il, citant sans doute Jacques Séguéla. Mais ma rigueur forçait son respect. Quant à ma mère, elle faisait mine de comprendre ma vocation qui flattait, en définitive, son snobisme. Dans les années quatre-vingt, il était plus original d’annoncer que son fils préparait le séminaire plutôt qu’il partageait son temps entre les Bains-Douches et la cocaïne.

Mais ils se trompaient. Je ne vivais pas dans la tristesse, ni l’austérité. Ma foi était fondée sur l’allégresse. Je vivais dans un monde de lumière, une nef immense, où des milliers de cierges scintillaient en permanence.

Je me passionnais pour mes auteurs latins. Ils étaient le reflet du grand virage du monde occidental. Je voulais décrire ce bouleversement, ce choc absolu provoqué par la pensée chrétienne, située aux antipodes de tout ce qui s’était dit ou écrit auparavant. La venue du Christ sur terre était un miracle spirituel mais aussi une révolution philosophique. Une transmutation physique – l’incarnation de Jésus – et une transmutation du Verbe. La voix, la pensée humaines ne seraient plus jamais les mêmes...

J’imaginais la stupéfaction des Hébreux face à Son message. Un peuple élu qui attendait un messie puissant, belliqueux, sur un char ardent, et qui découvrait un être de compassion, pour qui la seule force était l’amour, qui prétendait que chaque défaite est une victoire et que tous les hommes sont des élus. Je songeai aussi aux Grecs, aux Romains qui avaient créé des dieux à leur image, avec leurs propres contradictions, et qui voyaient soudain un dieu invisible prendre l’image de l’homme. Un dieu qui n’écrasait plus les humains, mais qui descendait au contraire parmi eux pour les hisser au-dessus de toute contradiction.

C’était ce grand tournant que je voulais décrire. Ces temps bénis où le christianisme était une argile en formation, un continent en marche, dont les premiers écrivains chrétiens avaient été à la fois le ressort et le reflet, la vitalité et la garantie. Après les Évangiles, après les épîtres et les lettres des apôtres, les auteurs séculiers prenaient le relais, mesurant, développant, commentant le matériau infini qui leur avait été livré.

Je traversais la cour de l’Institut quand on me tapa sur l’épaule. Je me retournai. Luc Soubeyras se tenait devant moi. Figure laiteuse sous sa tignasse rousse ; silhouette grêle, noyée dans un duffle-coat, étranglée par une écharpe. Je demandai, stupéfait :

— Qu’est-ce que tu fous ici ?

Il baissa les yeux sur le dossier d’inscription qu’il tenait entre ses mains.

— Comme toi, je suppose.

— Tu prépares une thèse ?

Il réajusta ses lunettes sans répondre. Je partis d’un rire incrédule :

— Où t’étais pendant tout ce temps ? On s’est pas vus depuis quand ? Le bac ?

— Tu étais retourné à tes origines bourgeoises.

— Tu parles. Je n’ai pas cessé de t’appeler. Qu’est-ce que tu faisais ?

— J’ai suivi mon cursus ici, à l’Institut catholique.

— Théologie ?

Il claqua des talons et se mit au garde-à-vous :

— Yes, sir ! Et une maîtrise de Lettres classiques en prime.

— On a donc suivi la même route.

— Tu en doutais ?

Je ne répondis pas. Les derniers temps, à Saint-Michel, Luc avait changé. Plus que jamais sarcastique, sa familiarité avec la foi s’était transformée en moquerie, en ironie perpétuelle. Je ne donnais plus cher de sa vocation. Il demanda, après m’avoir offert une Gauloise et s’en être allumé une :

— Sur quoi, ta thèse ?

— La naissance de la littérature chrétienne. Tertullien, Cyprien...

Il émit un sifflement admiratif.

— Et toi ?

— Je vais voir. Le diable, peut-être.

— Le diable ?

— En tant que force triomphante du siècle, oui.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

Luc se glissa entre plusieurs groupes d’étudiants et se dirigea vers les jardins, au fond de la cour.

— Depuis un moment, je m’intéresse aux forces négatives.

— Quelles forces négatives ?

— À ton avis, pourquoi le Christ est-il venu sur terre ?

Je ne répondis pas. L’interrogation était trop grossière.

— Il est venu pour nous sauver, continua-t-il. Pour racheter nos péchés.

— Et alors ?

— Le mal était donc déjà là. Bien avant le Christ. En somme, il a toujours été là. Il a toujours précédé Dieu.

Je balayai la réflexion d’un geste. Je n’avais pas suivi quatre années de théologie pour revenir à de tels raisonnements primaires. Je répliquai :

— Où est la nouveauté ? La Genèse commence avec le serpent et...

— Je ne te parle pas de la tentation. Je te parle de la force en nous qui répond à la tentation. Qui la légitime.

Les pelouses étaient parsemées de feuilles mortes. Petits points bistre ou ocre, taches de rousseur de l’automne. Je coupai court à son discours :

— Depuis Saint-Augustin, on sait que le mal n’a pas de réalité ontologique.

— Dans son œuvre, Augustin utilise le mot « diable » 2 300 fois. Sans compter les synonymes...

— En tant que figure, symbole, métaphore... Il faut tenir compte de l’époque. Mais pour Augustin, Dieu ne peut avoir créé le mal. Le mal n’est qu’un défaut de bien. Une défaillance. L’homme est fait pour la lumière. Il « est » la lumière, puisqu’il est conscience de Dieu. Il n’a besoin que d’être guidé, d’être parfois rappelé à l’ordre. « Tous les êtres sont bons puisque le créateur de tous, sans exception, est souverainement bon. »

Luc soupira, en exagérant son souffle.

— Si Dieu est si grand, comment expliquer qu’il soit toujours tenu en échec par une simple « défaillance » ? Comment expliquer que le mal soit partout – et triomphe chaque fois ? Chanter la gloire de Dieu, c’est chanter la grandeur du mal.

— Tu blasphèmes.

Il s’arrêta de marcher et se tourna vers moi :

— L’histoire de l’humanité n’est que l’histoire de la cruauté, de la violence, de la destruction. Personne ne peut le nier. Comment expliques-tu cela ?

Je n’aimais pas son regard derrière ses lunettes. Ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux, infecté. Je refusai de répondre, pour ne pas être confronté à cette énigme aussi vieille que le monde : le versant violent, maléfique, désespéré de l’humanité.

— Je vais te le dire, reprit-il en posant sa main sur mon épaule. Parce que le mal est une force réelle. Une puissance au moins égale au bien. Dans l’univers, deux forces antithétiques sont en lutte. Et le combat est loin d’être joué.

— On se croirait revenu au manichéisme.

— Et pourquoi pas ? Tous les monothéismes sont des dualismes déguisés. L’histoire du monde, c’est l’histoire d’un duel. Sans arbitre.

Les feuilles bruissaient sous nos pas. Mon enthousiasme de rentrée s’était évaporé. Finalement, je me serais passé de cette rencontre. J’accélérai le pas vers le bureau des inscriptions :

— Je ne sais pas ce que tu as étudié ces dernières années mais tu es tombé dans l’occultisme.

— Au contraire, dit-il en me rattrapant, j’ai planché sur les sciences modernes ! Partout, le mal est à l’œuvre. En tant que force physique, en tant que mouvement psychique. La loi des équilibres : c’est aussi simple que cela.

— Tu enfonces des portes ouvertes.

— Ces portes, on les oublie trop souvent sous couvert de complexité, de profondeur. À l’échelle cosmique, par exemple, la puissance négative règne en maîtresse. Songe aux explosions d’énergie des étoiles, qui finissent par devenir des trous noirs, des gouffres négatifs, qui aspirent tout dans leur sillage...

Je compris que Luc préparait déjà sa thèse. Il œuvrait à je ne sais quel délire sur l’envers du monde. Une sorte d’anthologie du mal universel.

— Prends la psychanalyse, fit-il en perçant l’air avec sa clope. De quoi s’occupe-t-elle ? De notre versant noir, de nos désirs interdits, de notre besoin de destruction. Ou le communisme, tiens. Belle idée au départ. Pour parvenir à quoi ? Au plus grand génocide du siècle. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on pense, on revient toujours à notre part maudite. Le XX e siècle en est le manifeste suprême.

— Tu pourrais raconter n’importe quelle aventure humaine de cette manière. C’est trop simpliste.

Luc alluma une cigarette à son mégot :

— Parce que c’est universel. L’histoire du monde se résume à ce combat entre deux forces. Par un étrange défaut du regard, le christianisme, qui a pourtant mis un nom sur le mal, veut nous faire croire qu’il s’agit d’un phénomène annexe. On ne gagne rien à sous-estimer son ennemi !

J’étais parvenu au bureau administratif. Je montai la première marche et demandai avec irritation :

— Qu’est-ce que tu veux prouver ?

— Après ta thèse, tu entres au séminaire ?

— Pendant ma thèse, tu veux dire. L’année prochaine, je compte aller à Rome.

Un rictus coupa son visage.

— Je te vois bien prêcher dans une église à moitié vide, devant une poignée de vieillards. Pas trop de risques à choisir ce genre de voie. Tu me fais penser à un médecin qui chercherait un hôpital de bien-portants.

— Tu voudrais quoi ? criai-je tout à coup. Que je devienne missionnaire ? Que je parte convertir des animistes sous les tropiques ?

— Le mal, répliqua Luc d’un ton calme. Voilà la seule chose importante. Servir le Seigneur, c’est combattre le mal. Il n’y a pas d’autre route.

— Toi, qu’est-ce que tu vas faire ?

— Je vais sur le terrain. Regarder le diable dans les yeux.

— Tu renonces au séminaire ?

Luc déchira son dossier d’inscription :

— Bien sûr. Et à ma thèse aussi. Je t’ai fait marcher. Pas question pour moi de rempiler cette année. Je suis juste venu ici chercher un certificat. Ces cons-là m’ont donné un dossier parce qu’ils m’ont pris pour un mouton. Comme toi.

— Un certificat ? Pour quoi faire ?

Luc ouvrit ses mains. Les fragments de papier s’envolèrent, rejoignant les feuilles mortes.

— Je pars au Soudan. Avec les Pères Blancs. Missionnaire laïque. Je veux affronter la guerre, la violence, la misère. Le temps des discours, c’est terminé. Place aux actes !