Le Serment des limbes
Chapitre 40
— Je te dis que j’emmerde les soupçons.
— Tu n’as jamais enquêté, par tes propres moyens ?
— J’ai pas dit mon dernier mot.
Je me levai, époussetant mon manteau. Il m’imita, balançant son Thermos et ses tasses parmi les salades de la brouette.
— Adios, la flicaille. Chacun sa route. Mais si t’apprends quelque chose, je suis preneur.
— Et réciproquement ?
Il approuva sans répondre et empoigna sa brouette. Je le regardai s’éloigner et compris que j’avais manqué le plus beau. Dans son dos, un diable magnifique, cornes torsadées et longue gueule de bélier, ouvrait ses ailes de chauve-souris. Je songeai à cette étrange histoire d’amour et d’amitié entre un homme sauvage et une horlogère surdouée. Une belle pièce, aux personnages captivants.
Il n’y avait qu’un problème : tout était faux.
J’en étais certain : Patrick Cazeviel m’avait menti sur toute la ligne.
40
JE REPRIS la route, songeant au troisième homme : Thomas Longhini, le gamin disparu. Je devais le retrouver, d’urgence. J’écoutai la messagerie de mon portable. Pas de message de Foucault.
En contrebas, la vallée de Sartuis et ses cités bigarrées s’allumaient dans le crépuscule. Je remarquai un groupe de résidences aux tons plus sobres. Des villas traditionnelles, cernées par des jardins. Leurs baies vitrées étaient plongées dans l’ombre mais leurs vasistas, sur la toiture opposée, scintillaient encore. Ces demeures étaient toutes tournées vers l’est. Ce fait me rappela un détail que j’avais lu dans mon guide.
Jadis, les ateliers des horlogers regardaient toujours vers l’est, afin de profiter du soleil le plus tôt possible. Les artisans du haut Doubs, qui étaient aussi agriculteurs, se mettaient au boulot dès l’aube, avant le travail des champs. Cette idée en appela une autre : la « maison aux horloges » de Sylvie devait se trouver dans ce quartier. Je vérifiai dans mes notes. Chopard m’avait inscrit l’adresse : « 42, rue des Chênes ».
Cela valait le détour.
Les bâtisses rénovées multipliaient les pignons brisés, les lambris de bois, les colombages. Les jardins de façade étaient florissants, les voitures stationnant au bord des trottoirs ou dans des box ouverts étaient toutes de marque allemande : Audi, Mercedes, BMW. Pas besoin d’être fin limier pour deviner que ce quartier résidentiel était habité par le gratin des usines de micromécanique ou de jouets qui avaient remplacé, dans ces vallées, l’activité horlogère.
Je tombai sur la rue des Chênes, qui montait à l’assaut d’une colline. Les réverbères s’espaçaient, les villas devenaient rares, s’enfouissant dans des parcs de plus en plus vastes. Je passai une vitesse et grimpai dans l’obscurité.
La maison aux horloges était la dernière, en retrait de la route. Un bloc massif dont les pentes de toit, descendant très bas, formaient une pyramide d’ombre. Le premier étage était lambrissé de bois alors que le rez-de-chaussée était crépi de blanc. Je m’attendais à un château tarabiscoté, un portail noir, des tours mugissantes. Cette demeure évoquait plutôt une grosse ferme du coin, dotée d’un garage sur la droite, en contrebas sur la pente.
Je la dépassai sans ralentir, montai jusqu’à un rond-point puis m’engageai dans une impasse stoppant net sous les arbres. J’éteignis mes phares et me garai. Personne en vue. Je redescendis vers ma cible, à travers champs, loin des réverbères.
Je tombai sur la façade arrière. Pas de porte de ce côté. Je testai chaque paire de volets fermés. L’une d’elles jouait. Je glissai ma main dans l’entrebâillement, trouvai le crochet de verrouillage et libérai un panneau. Je découvris une fenêtre basculante. Je tentai d’y insinuer les doigts. Pas moyen. À l’intérieur, la poignée était abaissée, verrouillant solidement le cadre.
J’optai pour les grands moyens. Je ramassai une pierre, l’enroulai dans mon manteau et frappai la vitre d’un coup sec. Le verre éclata. J’engageai mon bras par la trouée et actionnai la poignée. Quelques secondes plus tard, j’étais dans la maison. Je refermai les volets, rabattis la fenêtre et déposai au sol les débris de verre que j’avais ramassés à l’extérieur. À moins d’un coup de malchance, l’effraction ne serait pas remarquée avant plusieurs semaines.
Je restai immobile, me nourrissant de l’atmosphère du lieu. Au loin, un chien aboya. Je ne savais pas où j’étais exactement dans la maison. Le silence, l’obscurité me faisaient l’effet d’une immersion soudaine en eaux glacées. Peu à peu, mes yeux s’habituèrent au noir. Devant moi, un couloir. Sur ma droite, un escalier. À gauche, des portes closes.
Je suivis le corridor et atteignis le salon. Une pièce d’un seul tenant, ouverte jusqu’à la charpente. Sous cette dernière courait une coursive, donnant sans doute sur les chambres. Aucun meuble, à l’exception d’étagères métalliques et d’un large plateau incliné, sur tréteaux, près de la baie vitrée.
Des pendules, des carillons, des sabliers étaient disposés sur les structures. Je m’approchai des objets. Je n’y connaissais rien mais je distinguai, à vue de nez, plusieurs époques – des cadrans solaires antiques, des sabliers du Moyen Âge, des horloges aux rouages apparents, des cercles dorés, soutenus par des angelots, déclinant les périodes de la Renaissance, de l’Âge classique ou du siècle des Lumières. Il y avait aussi une vitrine de montres à gousset, variant les motifs et les matériaux : argent ciselé, zinc patiné, émail coloré... Pas un tic-tac, pas un cliquetis ne résonnait.
Comme partout à Sartuis, le temps ici s’était arrêté. Je traversai la pièce et m’approchai du pupitre de travail, face à la baie. Les instruments de précision y étaient encore disposés, comme si Sylvie venait juste d’achever un réglage. Des soufflets, des pinces, des pointes si fines qu’on songeait à un nécessaire de microchirurgie, le posai la main sur le dossier de cuir du tabouret. J’imaginais Sylvie, penchée sur ses rouages, triturant les mailles du temps, alors que le soleil se levait.
Je retournai dans le couloir et ouvris la première porte. Une salle à manger, décorée à l’ancienne. Meubles massifs, table ronde, couverte par une nappe blanche, parquets cirés. Qui payait pour l’entretien de la maison ? À qui revenaient tous ces biens ? Je me demandai si Sylvie Simonis possédait encore une famille lointaine. Ou si c’était sa belle-famille honnie qui allait hériter.
J’activai l’interrupteur mural. La lumière jaillit. Par réflexe, je jetai un regard aux volets clos : aucun risque qu’on m’aperçoive du dehors. Je fouillai chaque meuble – en pure perte. Services de table, couverts, nappes, serviettes. Pas un seul objet personnel. J’éteignis et abandonnai cette pièce.
La deuxième porte donnait sur la cuisine. Même place nette, même neutralité. Carrelage éclatant, vaisselle immaculée. Les hauts placards en bois étaient remplis d’ustensiles de cuisine, d’engins électroménagers derniers cri. Pas une photo sur les murs, pas un pense-bête sur le frigo. On se serait cru dans un meublé à louer.
Je revins sur mes pas et attaquai l’escalier. En haut, la passerelle desservait deux chambres, entièrement vides. La troisième était celle de Sylvie, je le devinais. Des meubles jurassiens, briqués et sombres. Au sol, un parquet nu, sans tapis. Sur les murs, du crépi. Quant au lit, un châssis de chêne, privé de matelas et d’édredon. J’ouvris les tiroirs, les armoires. Vides. On avait ratissé les lieux. Les gendarmes ? Les légataires de la maison ?
Coup d’œil à ma montre : 19 h 10. Plus d’une demi-heure que je rôdais ici sans le moindre résultat. Au bout de la coursive, je repérai un nouvel escalier, abrupt et étroit. Je grimpai à la verticale jusqu’au grenier aménagé, dont le plafond mansardé était tapissé de laine de verre. Deux vasistas perçaient la pente. Je ne pouvais pas allumer ici mais j’y voyais suffisamment.
Ce devait être le bureau de Sylvie. Au sol, une moquette de couleur écrue. Aux murs, des panneaux de tissu clair. Le mobilier se résumait à une planche posée sur deux tréteaux, des meubles-classeurs, une armoire. J’ouvris les rangements. Vides. Des meubles qui devaient avoir abrité toute la comptabilité de Sylvie, ses papiers administratifs, mais qui avaient été nettoyés.
Malgré le froid, la chaleur de mon corps ne cessait de monter. Mon manteau pesait des tonnes, ma chemise collait à ma peau. Quelque chose me retenait encore. Je sentais qu’il y avait un truc à trouver dans cette maison. Une planque où Sylvie avait conservé tout ce qui concernait la mort de sa petite fille.
Une idée.
Je redescendis dans le séjour et ouvris, avec précaution, les vitrines. Les horloges. Les socles. Les boîtiers. Des recoins et profondeurs pour dissimuler un secret. Je manipulai les pendules, les soulevant, les secouant, ouvrant leurs entrailles. À la cinquième, je trouvai un tiroir encastré dans la base. Je l’ouvris et n’en crus pas mes yeux : une cassette audio. Je songeai aux enregistrements des appels téléphoniques du tueur. Je saisis ma trouvaille et reposai l’horloge. Une première prise. D’autres objets devaient contenir d’autres indices...
Le canon d’une arme se planta dans ma nuque.
— Ne bougez pas.
Je me figeai.
— Tournez-vous lentement et mettez vos mains sur la table.
Je reconnus l’élocution. Stéphane Sarrazin.
— Je pensais qu’on s’était mis d’accord, vous et moi.
Je pivotai de trente degrés et plaquai mes deux mains sur le pupitre de travail. Le gendarme se livra à une fouille rapide, attrapant mon automatique, palpant mes poches.
— Tournez-vous. Face à moi.
Ses cheveux noirs se découpaient, très nets sur son front. Ses yeux rapprochés traçaient avec l’arête du nez une croix, ou un poignard sombre. Il ressemblait à Diabolik, un héros de bande dessinée italienne des années soixante. Il tenait maintenant un automatique dans chaque main.
— Violation de domicile. Destruction d’indices. Vous êtes mal parti.
— Quels indices ? (Je tenais la cassette au creux de ma main repliée.) Vous avez déjà tout ratissé ici.
— Peu importe. Le juge Magnan appréciera.
— Pourquoi vous méfier de moi ? Pourquoi refuser mon aide ?
— Votre aide ?
— Vous êtes dans une impasse. Il y a quatorze ans, vos collègues n’ont rien trouvé. Cette année, vous n’avez pas plus de résultat. L’affaire Simonis est une énigme.
Le gendarme hocha la tête avec indulgence. Il portait le pull bleu réglementaire, barré d’une rayure blanche. Ses galons scintillaient dans l’obscurité.
— Je vous avais dit de disparaître, dit-il en rengainant son arme et en glissant la mienne dans sa ceinture.
— Pourquoi ne pas faire équipe ?
— Vous avez la tête dure. Qu’est-ce que vous avez à foutre de l’affaire Simonis ?
— Je vous le répète. Cette enquête intéressait un ami.