Le Serment des limbes
Chapitre 121
JE ME RETOURNE. Luc est là, vêtu d’une combinaison bleue de spéléologue. La même que celle de son père, sur le portrait triomphant de son bureau. Assis sur le sol, cerné par les lampes-tempête. Il n’est pas armé. Notre combat se situe au-delà des armes, du sang, de la violence.
Notre combat est eschatologique.
Nous sommes tous les deux déjà morts.
Morts et enterrés.
— Que penses-tu de ma fresque ? demande-t-il. La passion selon Saint-Luc !
La voix est ambiguë. Sarcastique, désespérée. Je retrouve l’adolescent contradictoire de Saint-Michel-de-Sèze. Fragile et dominateur, fiévreux et désabusé.
— J’espère que tu as compris où nous sommes. Un jour, on parlera de cette grotte comme on parle du jardin milanais pour Saint-Augustin ou de Notre-Dame pour Claudel. Le théâtre d’une conversion. En fait, l’antichambre du mystère. Cette niche n’a été qu’un préambule aux vraies ténèbres. (Il pointe un index sur sa tempe.) Celles du coma, là où « Il » est venu me chercher.
Luc contemple la fresque quelques secondes, rêveur, dans mon dos. Il reprend :
— Il faut d’abord que tu imagines ma terreur quand je suis descendu ici (Il a un bref ricanement.) J’étais claustrophobe. Mon père le savait et il m’a tout de même emmené dans ce gouffre. Pour que je devienne un homme ! Tu t’imagines mon angoisse, ma détresse ? J’en étais malade. Pourtant, la véritable épreuve a commencé après l’éboulement. Quand j’ai compris que j’étais emmuré avec le cadavre de mon père.
Il n’y a plus aucun bruit. Ni clapotis, ni ruissellement. Un nouvel écosystème, où règne une chaleur doucereuse, une sécheresse étrange.
— Viens, dit-il en se levant. On peut accéder à la grande salle.
Je lui emboîte le pas, penché sous la voûte. Nous pénétrons dans une grotte immense. La salle de bal. Sur une coursive naturelle, des lampes s’échelonnent encore et éclairent les lieux. Des colonnes gigantesques jaillissent des ténèbres pour soutenir la voûte. Des groupes de stalactites descendent, simulant des lustres de cristal. Les parois sont noires, plissées, charbonneuses. J’ai le sentiment d’admirer une cathédrale maudite, parfaitement appropriée au culte de Luc.
Nous avançons sur la passerelle. En contrebas, sur des avancées rocheuses, des objets trahissent une présence humaine. Une tente, un sac à dos, un réchaud. Tout est installé pour un séjour spéléologique. Luc doit revenir ici de temps en temps, à la source.
— Installe-toi. La vue d’ici est prodigieuse.
Je m’assois sur le parapet, évitant de regarder le vide sous mes pieds.
— Tu sens la chaleur ? La lignite, Mat. L’haleine de la Terre. Crois-moi, ici, le corps de mon père n’a pas mis longtemps à pourrir. Ces chairs gonflées, crevées... Elles ne m’ont plus jamais quitté. Quand ma lampe s’est éteinte, je suis resté avec les odeurs, les gaz, la mort. J’ai sombré avec soulagement. C’est là, au fond de l’inconscience, que l’initiation a eu lieu.
— Qu’est-ce que tu as vu ?
— Tu commences à avoir ta petite idée, non ?
— C’est ce que tu as raconté sous hypnose ?
— Je me suis inspiré de mes vrais souvenirs, oui.
— Ce vieillard, ces cheveux luminescents, pourquoi ?
— Nous sommes arrivés au bout du chemin, Mat, et tu n’as toujours rien compris.
— Réponds à ma question. Qui est ce vieillard ?
— Il n’y a pas de réponse. Il faut s’incliner devant un mystère. Songe à ta propre foi. Pourrais-tu la décrire en termes rationnels ? Pourrais-tu l’expliquer ? Et pourtant, tu n’as jamais douté de l’existence de Dieu.
— Et le Serment des Limbes ?
Luc sourit.
— Intraduisible. Ni en mots ni même en pensées. Tu imagines sans doute un pacte, un marché, toutes ces conneries à la Faust. Mais le Serment des Limbes est une expérience indicible. Une puissance qui t’emplit au point de devenir ton seul élan vital. Quand Satan m’a sauvé, il n’a pas sauvé celui que j’étais. Il a donné naissance à un être nouveau.
Je joue l’ironie :
— Tu n’es donc qu’un Sans-Lumière parmi d’autres ?
— Beaucoup plus que cela, et tu le sais. Un messager. Un émissaire. Je me glisse dans les consciences et diffuse Sa parole. Je crée mes propres possédés. J’organise ma légion !
Les questions se précipitent sur mes lèvres. Il me faut toute l’histoire. Mais c’est Luc qui demande, d’un ton amusé :
— Tu te souviens de Kurzef ?
— Notre prof d’histoire ?
— Il disait : « On livre les premières batailles pour sa patrie ou la liberté. Les dernières pour la légende. » C’est notre dernière bataille,
Mat. Celle de notre légende noire. Quand tu sauras la vérité, tu comprendras que je t’ai créé. Je suis ta seule raison d’exister.
— Raconte-moi tout. Et laisse-moi seul juge.
Luc laisse aller sa tête en arrière.
D’un ton détaché, presque absent, il déroule son odyssée.
Avril 1978.
Quand l’enfant se réveille du coma, Moritz Beltreïn est auprès de lui, bouleversé. Luc, âgé de onze ans, revenu à la vie après une mort clinique, est sa victoire. Son vaccin contre la rage, sa pénicilline, sa trithérapie. La prouesse qui l’inscrira dans les manuels d’histoire de la médecine.
Pendant deux années, Beltreïn installe Luc dans sa maison, à Lausanne, tout en versant une indemnité à la mère ivrogne. Il l’inscrit à l’école, le nourrit, l’élève. Mais surtout, il l’interroge.
Il veut savoir ce que l’enfant a vu sur l’autre rive.
Depuis des années, Beltreïn cache son jeu. Célibataire, sans vie personnelle ni autre passion que son métier, il passe pour le savant parfait, dévoué à ses travaux. En réalité, c’est un maniaque, un pervers, obsédé par le mal et sa transcendance. Il pense que l’expérience du coma est une Camera oscura où se révèlent les images venues d’un autre monde, positif et négatif. Beltreïn est hanté par le versant noir de l’au-delà. Il veut découvrir les forces du mal de la conscience humaine. Il veut être un pionnier sur les terres de Satan.
Mais Luc ne se souvient de rien. En revanche, ses actes parlent pour lui. Tortures sur des animaux. Sexualité morbide. Goût de la solitude. Luc est un tueur en puissance. Un abcès prêt à crever. Beltreïn suit cette transformation avec avidité et la nourrit – c’est l’ombre portée des ténèbres, la force noire revenue sur terre pour le renseigner.
Un jour, enfin, Luc se souvient. Le tunnel. La lumière rouge. Le givre brûlant. Le vieillard albinos. Beltreïn prend des notes. Enregistre le gamin. L’étudie sous toutes les coutures.
Luc est son cobaye.
Mais aussi son conteur, son navigateur, son Homère.
Et bientôt, son maître.
À douze ans, Luc tue le chien de Beltreïn, par jeu, par provocation. Le médecin n’a plus de doute : l’enfant est bien un messager du diable. Il lui jure allégeance. Il est prêt à suivre ses ordres, qui ne sont que les volontés de « là-bas ».
1981.
Beltreïn décide d’adopter officiellement Luc – sa mère vient d’être internée pour alcoolisme chronique. Puis il se ravise : il devine que l’enfant aura besoin d’une couverture discrète, anonyme. Il faudra le protéger contre les lois, la justice, le pauvre système des humains.
Luc est un monstre.
Un envoyé du diable.
Beltreïn sera son ombre, son apôtre, son protecteur.
Il inscrit le jeune garçon à Saint-Michel-de-Sèze.
Luc découvre l’éducation catholique. Il s’infiltre chez l’ennemi et il aime ça. C’est à ce moment qu’il rencontre un jeune croyant naïf et idéaliste – moi. « Tu es devenu mon sujet d’observation, souligne Luc. Mon sujet d’expériences. »
Le mal progresse en lui. Les meurtres d’animaux ne suffisent plus : il doit passer au sacrifice humain. Dès qu’il le peut, il s’enfuit de Saint-Michel et rôde dans les villages voisins, en quête de victimes. Un jour, il rencontre Cécilia Bloch, neuf ans. Il l’attire dans une forêt et la brûle vivante en la pulvérisant avec un aérosol enflammé.
Cécilia Bloch.
La petite qui m’a tant obsédé.
Le crime qui hante mes nuits depuis vingt ans. Luc Soubeyras est donc l’auteur du meurtre fondateur. Mensonge absolu de mon destin. Je me sens emporté par un torrent de boue et perds le fil de son discours. Je dois faire un effort surhumain pour me concentrer à nouveau sur sa voix.
Cette nuit-là, après l’autodafé, Luc disparaît. Le recteur du collège prévient Beltreïn. Fou d’angoisse, le médecin fait le voyage et ratisse les forêts avoisinantes : il connaît le goût de Luc pour les lieux sauvages, les ténèbres, la solitude. Il ne le trouve pas. Il plonge finalement dans le gouffre de Genderer et découvre l’enfant, prostré dans la grotte aux dessins. Affamé, perdu, Luc avoue son crime mais il est trop tard pour faire le ménage. Le corps est découvert. Par chance, Luc n’est pas soupçonné. Mais qui pourrait soupçonner un enfant d’un tel meurtre ?
Les années passent. Luc multiplie les assassinats. Chaque fois, Beltreïn s’occupe du corps, nettoyant la scène de crime. Luc est à la fois son maître et sa créature.
Pour l’enfant, chaque crime est un rituel de passage.
Un nouvel anneau du serpent, avant la mue complète.
1986.
Luc s’installe à Paris. Il a dix-huit ans. Il tue encore, de manière sporadique. Sans cohérence ni fil rouge. Il n’a pas encore saisi la logique interne de son destin.
Pour son anniversaire, Beltreïn lui fait une terrible révélation. Luc n’est pas seul dans son cas. Le médecin suisse lui parle des Sans-Lumière, sur lesquels il a effectué des recherches. Luc comprend qu’il a une « famille ». Il devine aussi qu’il a hérité d’une mission plus profonde.
Pas seulement faire le mal, mais l’engendrer, le multiplier...
Créer d’autres Sans-Lumière.
Devenir un pôle de lumière négative.
1988.
Beltreïn, chef de service au CHUV de Lausanne, sauve une autre enfant : Manon Simonis. Dès le lendemain, sa mère, bouleversée, lui révèle que l’enfant était possédée. Beltreïn la raisonne mais se dit que Manon est peut-être, elle aussi, une Sans-Lumière. Il convainc Sylvie de ne pas dévoiler sa survie. Il installe Manon dans un pensionnat suisse sous un nom d’emprunt et tente de reproduire l’histoire de Luc.
Mais la petite ne montre aucun signe de possession, aucune trace de pulsions négatives. Beltreïn refuse l’idée qu’il se soit trompé. Manon revient d’entre les morts. Elle est marquée par le diable. Il doit être patient : la pulsion maléfique se révélera plus tard.
Alors, il scellera les fiançailles du Mal : Luc et Manon.
Pendant ce temps, Luc poursuit son apprentissage.
1991.
Le Soudan d’abord puis, surtout, Vukovar.
Dans la ville assiégée, la violence est partout. Femmes enceintes brûlées vives, nouveau-nés arrachés des ventres au couteau, enfants aux yeux crevés. Une litanie d’horreurs dans laquelle Luc exulte. Il participe à ces orgies de sang. Il est pris d’une ivresse, d’une allégresse sans limites. Satan est bien le Maître du monde !
Luc retourne en Afrique. Quelques mois au Liberia, après l’assassinat de Samuel K. Doe. Il y contracte un goût nouveau : le déguisement. Il se mêle aux tueurs affublés de masques. Il arbore lui-même des trognes de grand-mère ou de zombie quand il tue, viole, pille...
« Je m’appelle Légion, parce que nous sommes plusieurs. »
1992.
Nouvelle métamorphose. Luc devient flic. Il sème la terreur, la corruption, la violence, en toute impunité. Parfois, il mène l’enquête sur ses propres crimes. D’autres fois, il traque des concurrents – des tueurs. S’ils sont médiocres, il les arrête. S’ils possèdent quelque vice particulier, une originalité, il les laisse courir. C’est une période faste. Luc tire les ficelles. Il saborde le système judiciaire de l’intérieur. Il est aux premières loges pour truquer, voler, tuer, et miner la société humaine.
Il est à la fois l’esprit du Malin et son instrument.
Luc prend soin aussi de se marier, puis d’avoir deux enfants. Un nouveau masque. Infaillible. Qui suspecterait un honnête père de famille, flic intègre, catholique pratiquant ?
Mais Luc n’a pas oublié son projet : créer ses propres Sans-Lumière.
Au milieu des années quatre-vingt-dix, Beltreïn entend parler de l’iboga noir. Il connaît déjà les substances chimiques qui peuvent reproduire des états proches de la mort, mais il n’a jamais étudié les propriétés de la plante africaine. Beltreïn se renseigne à Paris. Il plonge dans le milieu africain. Il rencontre Massine Larfaoui qui lui procure la plante psychoactive.
Sans hésiter, Luc s’injecte le poison et n’en retire qu’une déception. L’iboga noir est une imposture. Rien à voir avec ce qu’il a connu, lui, au fond de la caverne. Pourtant, la racine peut lui permettre de « préparer » ses Sans-Lumière, moyennant quelques aménagements.
Avril 1999.
Beltreïn est appelé au chevet d’un miraculé en Estonie : Raïmo Rihiimäki. Le cas est parfait. Un jeune musicien gothique nourri de rock satanique, défoncé jusqu’aux yeux. Son père soûlard a tenté de le tuer, à bord de son bateau de pêche.
Luc rejoint Beltreïn à Tallinn. Raïmo est encore à l’hôpital. Dès la première nuit, Beltreïn lui injecte le produit africain, associé à d’autres substances psychotropes. L’Estonien commence son voyage. Il quitte son corps, voit le couloir, les ténèbres rougeoyantes, mais conserve une semi-conscience.
Luc apparaît alors dans la chambre, à genoux, déguisé en petit garçon. Il s’est confectionné un mufle raclé, tailladé, dégoulinant de sang. Raïmo est horrifié, mais aussi subjugué. Luc lui parle. Raïmo boit ses paroles. Le Serment des Limbes selon Luc Soubeyras...
À sa sortie de l’hôpital, le musicien est convaincu d’agir au nom du diable. Il doit désormais semer le mal et la destruction. Parallèlement, Luc et Beltreïn s’occupent du père de Raïmo. Luc a mis au point un protocole. Hanté par la décomposition des corps, il pourrit volontairement l’organisme de sa victime. Secondé par son parrain, il lui injecte des acides, des insectes, jouissant de contempler la dégénérescence à l’œuvre, à la lumière du lichen dont il lui enduit l’abdomen. Il dégrade ses chairs au point de les déchirer. Il les taillade à coups de dents de fauve. Il coupe la langue au vieil homme.
Luc est à la fois Satan, Belzébuth, Lucifer.
Il a enfin trouvé sa méthode.
Le modus operandi qui le fait jouir jusqu’au vertige.
Avril 2000.
Beltreïn suggère d’autres cas à Luc, dont celui d’Agostina. Les apparitions se multiplient, les meurtres s’affinent. Luc répand son sillage de terreur et de pourriture sur la Terre. Il est Pazuzu, celui qui infeste la Terre...
Il est temps de s’unir à sa « fiancée ».
2002.
Pour honorer l’événement, Luc et Beltreïn décident d’abord de venger Manon. Luc procède au sacrifice dans une grange du Jura. Le martyre de Sylvie dure une semaine. Puis il apparaît à Manon déguisé en écorché vif. Rien ne fonctionne comme prévu. Malgré les injections, malgré les mises en scène de Luc, la jeune femme ne conserve jamais de souvenir de ses « visites ».
Manon n’est décidément pas douée pour le diable.
Elle ne sera jamais une Sans-Lumière.
Dans cette résistance, Luc voit un signe. Il est temps d’achever le premier cycle de son œuvre. Temps d’éliminer Manon. Temps aussi de se débarrasser de sa première peau – celle du flic bourgeois, marié et père de deux enfants. Luc décide de tuer sa famille et de faire endosser ces meurtres à Manon. Il décide aussi de révéler à son « apôtre », son double inversé, la grandeur de son règne...
— Tu as toujours été mon Saint-Michel, murmure Luc. Moi, ange du Mal, je devais me trouver un archange du Bien.
— Je ne t’ai servi à rien.
— Tu te trompes. Le mal n’existe vraiment, dans toute sa grandeur, que lorsqu’il triomphe du bien. Je voulais que tu sois confronté à la réalité du diable – à son intelligence. Tu as été parfait. Tu as suivi, pas à pas, mon plan, et mesuré l’étendue de ma force. J’ai été ton apocalypse et tu as été ma victoire sur Dieu.
Les révélations de Luc ne font que confirmer mes certitudes. Luc Soubeyras et Moritz Beltreïn, deux déments lancés sur la grand-route de la violence, prisonniers de leurs propres fantasmes.
Mais il y a encore des détails qui me taraudent.
Quelle que soit l’issue de ces confessions, je dois tout mettre en ordre.
— Ce suicide, dis-je, c’était risqué, non ?
— Sauf que je ne me suis pas suicidé. À Vernay, Beltreïn était avec moi. Il m’a injecté du Penthotal pour me plonger dans un coma artificiel. Ensuite, à l’Hôtel-Dieu, il était présent pour régler chacune de mes injections. Et c’est lui qui m’a réveillé le moment venu.
C’est tellement évident que je m’en veux, rétrospectivement, de ne pas y avoir pensé. Un spécialiste comme Beltreïn pouvait tout simuler, tout organiser. Un faux suicide et un coma réversible.
— Comment savais-tu qu’il était temps pour toi de te réveiller ?
— C’est toi qui as donné le signal. Le jour où tu as sonné à la porte de Beltreïn. Cela signifiait que tu avais compris que Manon était vivante. Tu avais presque couvert tout le chemin. Je pouvais renaître pour jouer le dernier acte. Simuler ma possession et orienter les soupçons sur Manon pour le meurtre de sa mère. Elle était des nôtres. Elle était coupable ! Je savais que Manon finirait par être placée en garde à vue. Qu’elle hurlerait sa haine envers moi. Je n’avais plus qu’à éliminer ma famille puis lui coller le triple meurtre sur le dos. L’affaire se bouclait d’elle-même.
— Pour réfrigérer les corps, comment as-tu fait ?
— Tu es un bon flic, Mat. Je savais que tu comprendrais ça aussi. Il y a un grand congélateur, dans ma cave. Il a fallu déplacer les corps, c’est tout. J’ai pensé à recueillir aussi leur sang et à le congeler, pour la perfection de la mise en scène. Mais ce dont je suis fier : ce sont les empreintes. Beltreïn avait préparé un moule adhésif des sillons digitaux de Manon. Je n’ai eu qu’à les appliquer un peu partout. C’était déjà la technique que j’avais utilisée sur le chantier abandonné, pour Agostina.
— Tu n’appartiens pas au monde des hommes.
— C’est toute la leçon de ton enquête, Mat. Tu commences seulement à mesurer les forces en présence ! Je n’appartiens pas à votre logique pitoyable ! (D’un coup, il se calme et poursuit.) La technique de réfrigération fonctionnait à deux vitesses. Elle m’offrait un alibi mais elle était aussi une signature. Satan respecte toujours ses propres règles. Comme lorsque Beltreïn a tué Sarrazin. Il fallait trafiquer son corps, dérégler sa chronologie naturelle.
À ce moment, je remarque le détail fatal. Luc tient maintenant un pistolet automatique. Nous revenons à des forces beaucoup plus banales. Je n’ai aucune chance de dégainer avant qu’il ne presse la détente. Quand je saurai tout, quand j’aurai contemplé toute la grandeur de son « œuvre », Luc m’abattra.
Une dernière question – moins pour gagner du temps que pour faire place nette :
— Larfaoui ?
— Un dommage collatéral. Beltreïn lui achetait de plus en plus d’iboga. Ces commandes ont intrigué le Kabyle. Il a suivi Beltreïn jusqu’à Lausanne et l’a identifié en tant que médecin. Il a cru qu’il utilisait l’iboga noir pour des expériences interdites sur ses patients. Il a voulu le faire chanter. Il se trompait bien sûr mais on ne pouvait pas laisser un tel fouinard en circulation. J’ai dû l’éliminer, sans fioriture.
— La nuit de son exécution, Larfaoui n’était pas seul. Il y avait une prostituée. Elle t’a aperçu. Elle a toujours parlé d’un prêtre.
— J’aimais cette idée : revêtir le col romain pour faire couler le sang. J’ai dû l’abattre un peu plus tard.
Luc lève le chien de son arme. Une dernière tentative :
— Si je suis ton témoin, pourquoi me tuer ? Je ne pourrai jamais propager ta parole.
— Quand l’image est parfaite dans le miroir, il est temps de briser le miroir.
— Mais personne ne connaîtra jamais ton histoire !
— Notre échiquier est d’une autre dimension, Mat. Tu es le représentant de Dieu. Je suis celui du diable. Ce sont nos seuls spectateurs.
— Que vas-tu faire... après ?
— Je vais continuer. Voyager dans les esprits, multiplier les possédés... D’autres identités m’attendent, d’autres méthodes. Le seul voyage important est celui des limbes.
Luc se lève et ajuste son tir. Alors seulement, je remarque qu’il tient mon .45. Quand me l’a-t-il subtilisé ? Il place le canon sur ma tempe : Mathieu Durey, suicidé avec son arme de service. Après le fiasco de mon enquête, la mort de Manon et le massacre de la famille Soubeyras, quoi de plus normal ?