Le Serment des limbes

Jean-Christophe Grangé · Chapitre 15 sur 122

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Le Serment des limbes

Chapitre 15

Dans mon genre, je n’étais pas mal non plus, avec mon aversion pour les bruits de métal, mon allergie à la radio, rechignant toujours à brancher celle de la bagnole. Me nourrissant exclusivement de riz et buvant du thé vert à longueur de journée, dans un monde où les hommes mangent gras et boivent sec.

Nos résultats s’envolèrent.

En une année, plus de trente arrestations. Une blague circulait dans les couloirs du 36 : « La criminalité augmente ? Non : les culs-bénits ont remonté leurs manches ! » On aimait ce surnom. On aimait notre image, différente et démodée. On aimait, surtout, faire équipe. Même si on savait qu’à terme, la rançon du succès serait, justement, la séparation.

Début 2002.

Luc Soubeyras et Mathieu Durey sont officiellement promus commandants. Luc à la Brigade des Stups, moi à la Crime. Sur le papier, plus de responsabilités, et un salaire plus élevé. Sur le terrain, un groupe d’enquête pour chacun de nous.

On eut à peine le temps de se dire au revoir, emportés par les affaires sur le feu. On se promit pourtant de continuer à déjeuner ensemble, et de passer du bon temps à Vernay, le week-end.

Trois mois plus tard, on se croisait dans la cour du 36 sans se voir.

 

15

— C’EST MOI qui retire les pépites.

Quand j’ouvris les yeux, mon cerveau était encore empli du rire de Luc au Soleil d’Or, la brasserie la plus proche du 36. Je battis des paupières et me trouvai face au médecin japonais de l’Unité 731, pratiquant sa vivisection. Le cliché était posé devant moi, sur le bureau.

— Maman, c’est moi qui le fais !

À quelle heure m’étais-je endormi ? Coup d’œil à ma montre : 8 h 15.

— Touche pas ! Je te les donne après !

La voix de la petite fille, derrière le mur, était couverte par des bruits d’assiettes, des cliquetis de couverts. Camille et Amandine. Un petit déjeuner familial avec sélection de corn-flakes avant le départ pour l’école. Je me frottai le visage pour chasser mon malaise et retrouver ma lucidité.

Je m’agenouillai et rangeai clichés, radiographies, notes et documents dans leurs dossiers respectifs. Je replaçai chaque carton sur les étagères, en suivant l’ordre chronologique.

Quand je sortis du bureau, les écolières se tenaient dans le vestibule, cartable sur le dos. Des odeurs de dentifrice et de cacao flottaient dans le couloir.

— Et mon sac de piscine ?

— Il est là, ma chérie. Devant la porte.

Les deux frimousses se tournèrent vers moi. Aussitôt, elles furent dans mes bras, me demandant si j’avais un cadeau. Laure les attira de nouveau vers le seuil.

— Je te croyais parti.

— Désolé. Je me suis endormi.

J’esquissai un sourire mais la vision de Laure, seule avec ses enfants, me nouait la gorge. Je retournai dans le bureau, agrafai mon étui d’arme à ma ceinture puis enfilai mon imperméable.

Lorsque je revins, Laure se tenait immobile, dos à la porte fermée. Elle ressemblait à une noyée lestée de béton.

— Tu veux du café ? demanda-t-elle.

— Merci. Je suis déjà en retard.

— Tu n’oublies pas demain matin ?

— Quoi ?

— La messe.

Je l’embrassai, avec ma maladresse habituelle :

— J’y serai. Compte sur moi.

Une heure plus tard, je roulais vers le onzième arrondissement, douché, rasé, peigné, dans un costume propre. J’attrapai mon portable. Foucault.

— Mat, j’ai la tête dans le cul.

— Courage, camarade. Tu as fait ton devoir !

— Je te jure, j’ai les dents qui grincent.

— Tu te souviens au moins de Larfaoui ?

— L’affaire de Luc ?

— Tu as du boulot. Tu la joues en parallèle. Tu appelles la balistique, la morgue, le commissariat d’Aulnay, tous ceux qui pourront te donner des infos, à l’exception du juge et des Stups. Tu me trouves aussi le dossier du Kabyle.

— C’est tout ?

— Non. Je veux que tu contactes la SNCF. Luc est allé à Besançon le 7 juillet dernier. Vérifie s’il n’y est pas allé d’autres fois autour de cette date. Checke aussi les aéroports. Ces derniers mois, Luc s’est pas mal déplacé.

— O.K.

— Appelle aussi l’Hôtel-Dieu. Le service qui passe en revue nos gars chaque année. Essaie de savoir si Luc n’avait pas des problèmes de santé.

— Tu as une piste ?

— Trop tôt pour le dire. Note aussi ce site Internet : unital6.com.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une association italienne qui organise des pèlerinages. Gratte sur eux.

— En italien ?

— Tu te démerdes. Je veux la liste des pèlerinages, des séminaires pour l’année ; et toutes leurs autres activités. Je veux leur organigramme, leur statut légal, leurs sources financières, tout. Après ça, tu les contactes mine de rien.

— En anglais ?

Je réprimai un soupir. La police européenne, ce n’était pas pour demain.

— Luc leur a envoyé au moins trois mails, juste avant de plonger. Il les a effacés. Tâche de les récupérer de leur côté.

— Je vais carburer à l’aspirine.

— Carbure à ce que tu veux. Des nouvelles à midi.

Direction la Grappe d’Or, grande brasserie rue Oberkampf, tenue par deux frères, Saïd et Momo, jadis mes indics. Parfaits pour un état des lieux de la profession. Je m’apprêtais à fixer mon gyrophare, pour cause d’embouteillages, quand mon portable sonna.

— Mat ? Malaspey.

— Où t’en es ?

— J’ai chopé un numismate. Il a identifié la médaille.

— Qu’est-ce qu’il dit ?

— L’objet n’a pas de valeur en soi. C’est la reproduction en toc d’une médaille de bronze, fondue au début du XIII e siècle, à Venise. J’ai le nom de l’atelier qui...

— Laisse tomber. Elle servait à quoi ?

— D’après le bonhomme, c’était un fétiche. Un truc qui protégeait contre le diable. Les moines-copistes la conservaient sur eux. Ils vivaient dans la terreur du démon et cette médaille les immunisait. Les moines étaient névrotiques, obsédés par la vie de Saint-Antoine et...

— Je connais. Tu sais d’où provient la reproduction ?

— Pas encore. Le gars m’a donné des pistes. Mais c’est juste un truc sans...

— Rappelle-moi quand tu auras avancé.

In extremis, je songeai au meurtre de la bijoutière, au Perreux.

— Et contacte les flics de Créteil, pour voir s’ils ont du nouveau sur les Tsiganes.

Je raccrochai. J’avais donc vu juste. Luc avait embarqué un talisman avant de se noyer. Un objet qui n’avait qu’une valeur symbolique, le protégeant contre Satan. Dans quelle contradiction devait-il se trouver alors, craignant la vie et la mort à la fois... ?

Rue Oberkampf. Je me garai à cent mètres de la brasserie. Les bruits de la circulation s’associaient aux gaz toxiques pour m’étreindre le crâne. J’allumai une nouvelle clope, toujours à jeun. Je rentrai ma tête dans le col de mon imper et me glissai dans ma peau de flic. Et au sein même de cette peau, dans une autre peau encore – le mec épuisé après une nuit blanche, familier des troquets, capable de s’enfiler un calva de bon matin.

10 heures. La brasserie était déserte. Je m’installai à l’extrémité du comptoir, sur un tabouret en T. Quelques types sirotaient devant le zinc, prêts à lâcher une connerie satisfaite. Plus loin, des étudiants étaient attablés, en rupture de cours. Vraiment l’heure creuse. Je me détendis. Les frères kabyles avaient refait la décoration. Simili bois, simili cuivre, simili marbre : les seuls éléments authentiques étaient la puanteur du marc et les remugles de tabac froid. Je respirais aussi une autre odeur, passagère : bière et moisi. La trappe de la cave était ouverte, sur la droite. On réapprovisionnait.

Momo se matérialisa au bout du comptoir, tenant une brassée de baguettes. Je l’observai sans me manifester. Une colline de glaise en débardeur blanc ; un visage lourd sous une tignasse crépue, marqué par deux gros sourcils en encoches et un menton de plomb. Il était l’ombre, brutale et colossale, de son jeune frère, Saïd, chétif et vicieux.

Je n’aurais su dire lequel était le plus dangereux mais le tandem était à prendre avec des pincettes. En 96, des commandos du GIA avaient attaqué leur village natal. On racontait que les deux frères étaient retournés dans le maquis – avaient retrouvé les assassins, émasculé les chefs et fait bouffer leurs organes aux autres. Ce souvenir en tête, je me dis : « Joue-la cool. »

Momo venait de m’apercevoir :

— Durey ! (Un sourire gondola son menton.) Ça fait longtemps.

— Tu m’sers un café ?

Le Kabyle s’exécuta. Parmi les jets de vapeur, il ressemblait à un sous-marinier dans une salle des machines.

— Z’êtes pas au boulot à cette heure-ci ? fit-il en glissant une tasse baveuse sur le zinc.

— J’en sors. Plein le cul des heures sup.

Momo poussa le sucrier dans ma direction et planta ses coudes sur le comptoir :

— Vos chefs vous emmerdent ?

— Y me la mettent profond, tu veux dire. Je peux à peine m’asseoir.

— Faites comme nous, mettez-vous à vot’compte ! Vous avez qu’à faire détective.

Il eut un gros rire : l’idée lui paraissait bonne.

— On a toujours un patron, Momo. Vous-mêmes, vous avez les brasseurs.

Le cafetier tira la gueule :

— Les brasseurs, y font pas la loi. C’est nous qui décidons de tout.

— Me fais pas rire. Larfaoui vous tient par les couilles.

Momo eut soudain la tête d’un gardien de foot qui n’a pas vu le coup partir. Je sortis une Camel et la tapotai sur le comptoir pour en tasser le tabac. J’enfonçai le clou :

— Ce n’est pas lui qui vous fournit ?

— Larfaoui, il est mort.

J’allumai ma clope et levai ma tasse :

— Paix à son âme. Qu’est-ce que tu peux me dire là-dessus ?

— Rien.

— Le monde serait plus simple si les gens étaient plus bavards. Par exemple, je me suis laissé dire que vous aviez ouvert un nouveau bar à Bastille.

— Et alors ?

Momo avait le regard rivé à la trappe ouverte. Saïd était en bas. Je devais faire vite, avant que le frère futé ne remonte. Je changeai de régime :

— J’ai encore quelques potes à la Brigade des Affaires Sanitaires. Ils pourraient venir vous voir. L’hygiène, la santé, les licences...

Momo se pencha vers moi, dégageant des relents bizarres de sueur et d’encens :

— Je sais pas de quel film vous sortez, mais les flics font plus ça de nos jours.

— Larfaoui, Momo. Fais-moi un topo et je me tire.

En guise de réponse, un bruit de moteur retentit. L’arceau du monte-charge émergea de la trappe. Saïd apparut, debout sur sa passerelle, en vrai amiral parmi ses tonneaux métalliques. Première chance brûlée.

— Bonjour, cap’taine. J’suis content de vous voir. J’esquissai un sourire, encore une fois frappé par le contraste avec son frère. Momo était le bloc non sculpté, Saïd la pièce achevée. Sous son épaisse chevelure noire défrisée, son visage partait en pointe. Ses traits évoquaient plusieurs nuances à la fois : douceur, mépris, respect, cruauté... Tout cela ondulait au fond de ses yeux en amande, au bout de ses lèvres charnues, sensuelles.

Il enjamba les tonneaux et vint s’asseoir sur le tabouret voisin. La fête était finie.

— J’vous présente mes condoléances.

J’inclinai la tête, balayant nerveusement mes boucles. Saïd était déjà au courant pour Luc – il devait avoir fait le lien avec l’enquête Larfaoui. Il fit un signe discret à son frère, qui lui servit un café.

— Nous autres, on l’aimait beaucoup, l’cap’taine Soubeyras.

Sa voix aiguë était comme le reste, onctueuse, méprisante. Et son accent rond, flottant, comme s’il parlait avec une poignée d’olives dans la bouche.

— Luc n’est pas mort, Saïd. N’en parle pas au passé. Il peut se réveiller d’un jour à l’autre.

— On l’espère tous, cap’taine. J’vous jure.

Saïd glissa un sucre dans sa tasse. Il portait une veste de treillis militaire et des parures d’or – chaîne, gourmette, chevalières.

— Je comprends votre tristesse. Mais nous, on sait rien. Et c’est pas vos questions qui feront revenir le cap’taine.

— Détends-toi, Saïd. Je reprends juste ses enquêtes en cours.

— Vous êtes plus à la Crime ?

Je souris et piochai une nouvelle cigarette. Décidément plus malin que son frère.

— Un service amical. Qu’est-ce que tu peux me dire sur l’affaire Larfaoui ?

Saïd eut un petit rire. Il ne regardait jamais en face son interlocuteur. Soit il baissait les yeux, en cillant très rapidement, soit il levait les pupilles vers le côté, comme s’il réfléchissait intensément. Tout cela, c’était de la frime : ses réponses, Saïd les connaissait avant d’avoir écouté la question. En attendant, il n’avait toujours pas répondu à la mienne.

— Luc est venu vous interroger sur ce meurtre, oui ou non ?

— Bien sûr. On connaît bien l’quartier. Les gens, les allées et venues, tout ça. Mais là, on savait rien. J’vous jure, cap’taine. La mort de Massine, c’est du pur mystère.

Je fis un geste explicite à Momo – un nouveau café. Saïd commençait à me taper sur les nerfs avec son ton huilé. Plus il était poli, plus il avait l’air de se foutre de ma gueule. Je le regardai droit dans les yeux : la meilleure stratégie, c’était « pas de stratégie ». La franchise :

— Écoute-moi, Saïd. Luc est mon meilleur ami, d’accord ?

Saïd tournait doucement sa cuillère dans sa tasse, en silence.

— Personne a vu arriver ce... malheur. Et surtout pas moi. Alors, je veux savoir pourquoi il a fait ça. Où il en était, dans sa tête, dans son boulot. Tu me reçois ?

— Cinq sur cinq, cap’taine.

— Il enquêtait en solo sur Larfaoui et le dossier avait l’air de lui prendre le chou. Moi, je pense qu’il a trouvé quelque chose dans ce merdier. Un truc qui a joué un rôle dans sa déprime. Alors, creuse-toi la tronche et donne-moi une info !

J’avais presque crié. Je toussai et retrouvai mon calme. Imperturbable, Saïd nia encore de sa tignasse en casque lisse :

— Je sais rien sur cette affaire.

— Larfaoui n’avait pas d’emmerdes avec les autres brasseurs ?

— Jamais entendu parler d’ça.

— Et avec un cafetier ? Un mec endetté qui aurait voulu se venger ?

— Ça s’passe pas comme ça chez nous, vous l’savez bien.

Saïd avait raison. Larfaoui avait été buté par un professionnel. Or, jamais un patron de troquet ne se serait offert un véritable tueur.

— Larfaoui n’était pas seulement brasseur. Il trafiquait.

— Là, j’peux pas vous aider. Nous, on touche pas à la drogue.

Je changeai mon fusil d’épaule :

— Quand Luc est venu vous interroger là-dessus, il avait déjà une idée sur le meurtre ?

— Difficile à dire.

— Réfléchis tout de même.

Il lança son fameux regard de côté, simulant la réflexion, puis lâcha :

— Il est venu deux fois. Une première fois, en septembre, quand Larfaoui s’est fait buter. Puis au début du mois. Il avait l’air complètement paumé.

— Ne viens pas me dire qu’il s’est confié à toi.

— Cinq vodkas en moins d’une demi-heure, c’est un genre de confidence.

Luc avait toujours eu un penchant pour la bouteille. Je n’étais pas étonné qu’il ait appuyé, les derniers temps, sur le bec verseur. Saïd se rapprocha. Toujours accoudé, il n’était plus qu’à quelques centimètres de moi. À son tour, il renonçait à toute stratégie :

— Je vais vous dire, sur l’affaire de Massine, vous pouvez aller plus loin que l’cap’taine.

— Pourquoi ?

— Parce que vous êtes un vrai croyant.

— Luc aussi était un chrétien.

— Non. Il était loin. C’était plus un vrai pratiquant.

J’éclusai mon café, sentant une brûlure à l’estomac :

— Où veux-tu en venir ?

— Larfaoui aussi était très religieux.

— Et alors ?

— Réfléchissez au soir du meurtre.

— Le 8 septembre.

— Quel jour de la semaine ?

— Aucune idée.

— Un samedi. Que fait un musulman le samedi ?

Je réfléchis. Je ne voyais pas où Saïd voulait m’emmener. Il continua :

— Il fait la fête. Après un vendredi de prières, un vrai croyant se détend. La chair est faible, comme vous dites en France...

— Tu veux dire qu’il était en main ce soir-là ?

— Larfaoui avait ses p’tites habitudes. Sa famille était en Algérie.

— Il avait une maîtresse ?

— Pas une maîtresse. Des poules.

Je cadrai enfin le tableau. Larfaoui avait été tué chez lui, aux environs de 23 heures. À tous les coups, il n’était pas seul. Personne n’avait parlé de témoin, ni d’un second corps. Une fille était parvenue à s’enfuir – et elle avait tout vu.

— La fille, tu la connais ?

— Non.

— Ne joue pas au con avec moi.

— Faites-moi confiance, sourit-il. Vous avez les moyens d’la retrouver.

Je songeai à mon expérience de la BRP. Je connaissais tous les réseaux. Mais chercher une prostituée sans connaître les préférences de son client, c’était chercher une douille après un assaut du Hezbollah.

— Ses goûts, c’était quoi ?

— Cherchez, cap’taine. J’m’inquiète pas pour vous.

Un souvenir flottait dans mon esprit, sans se préciser.

— Tu as parlé de ça à Luc ?

— Non. Il cherchait pas du côté des circonstances, mais des mobiles. Il avait l’air de croire à un règlement de comptes. Un problème... (Saïd hésita.) Un problème qui viendrait d’chez vous. Un truc interne...

— Il te l’a dit ?

— Y m’a rien dit, mais il était nerveux. Vraiment nerveux.

Le soupçon de corruption, encore une fois. Je me levai :

— Des mecs vont peut-être venir. De la maison.