Le Serment des limbes

Jean-Christophe Grangé · Chapitre 116 sur 122

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Le Serment des limbes

Chapitre 116

 

Vendredi 22 novembre. Retour à Paris.

La ville arborait déjà ses parures de Noël. Guirlandes, boules, étoiles : ultime affront à mes propres ténèbres. Ces lumières, ces scintillements, qui peinaient à vaincre le jour terne, ressemblaient à une galaxie miteuse dans un ciel de cendres. Je conduisais maintenant une Saab – une nouvelle voiture de location.

En route pour Villejuif, je m’arrêtai d’abord porte Dorée. Je voulais me recueillir sur les tombes de Laure et des petites filles, enterrées au cimetière sud de Saint-Mandé.

Je trouvai sans difficulté la sépulture de granit, surmontée d’une stèle plus claire. Trois portraits étaient disposés en triangle, soulignés par ces mots :

« Ne pleure pas sur les morts. Ils ne sont plus que des cages dont les oiseaux sont partis. »

Je reconnus la citation. Musluh al-Dîn Saadi, poète persan du XIII e siècle. Pourquoi un auteur profane ? Pourquoi aucun signe catholique ? Qui avait choisi cette phrase ? Luc était-il en état de décider quoi que ce soit ?

Je m’agenouillai et priai. J’étais hagard, dans un état second, ne comprenant même plus ce que signifiaient ces portraits sur la pierre, mais je murmurai les mots :

« De toi Seigneur,

De toi vient notre espoir

Quand nos jours sont obscurcis

Et que notre existence est déchirée... »

Je repris la route de Villejuif. Luc Soubeyras. Depuis le carnage, je ne lui avais pas parlé directement. Je lui avais seulement laissé deux messages à l’hôpital, restés sans réponse. Plus que sa détresse, je redoutais sa colère, sa folie.

À 11 heures du matin, je retrouvai le mur aveugle de l’institut Paul-Guiraud, les terrains de sport, les pavillons en forme de hangars aériens. Je m’arrêtai au pavillon 21, craignant que Luc ait déjà été transféré à Henri-Colin, l’unité pour malades difficiles. Mais non. Il était de nouveau installé dans une chambre standard du pavillon, en Hospitalisation Libre. En réalité, il n’avait passé que quelques heures en « HO ».

— Je suis désolé de n’avoir pas été là à l’enterrement.

— Tu n’étais pas là ?

Luc paraissait sincèrement étonné. En jogging bleu clair, il était allongé sur son lit, dans une attitude de décontraction. Il paraissait plongé dans ses pensées, manipulant quelques brins de corde, sans doute piqués à l’atelier d’ergothérapie.

— J’ai dû m’occuper des funérailles de Manon.

— Bien sûr.

Il ne quittait pas des yeux son bricolage de nœuds. Il parlait avec douceur, mais aussi une autre nuance : distance, ironie. J’avais préparé un discours – une tirade chrétienne sur le sens caché des événements – mais il valait mieux m’abstenir. Je n’avais pas protégé sa famille. Je n’avais prêté aucune attention à sa requête. Je risquai :

— Luc, je suis désolé. J’aurais dû réagir plus vite. J’aurais dû placer des hommes, je...

— Ne parlons plus de ça.

Il se redressa et s’assit sur le bord du lit, en soupirant. Incapable de me contenir, j’en vins directement à mon obsession :