Le Serment des limbes

Jean-Christophe Grangé · Chapitre 79 sur 122

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Le Serment des limbes

Chapitre 79

 

L’ANNEXE des Champs-Pierres du Centre Hospitalier Universitaire Vaudois se situait dans les hauteurs de Lausanne, près de la rue Bugnon, non loin du CHUV lui-même. C’était un petit bâtiment de trois étages, dressé parmi des jardins à la japonaise. Cailloux gris et petits pins serrés.

Je remontai à pied l’allée centrale. Les conifères étaient taillés au cordeau et des globes de lumière semblaient suspendus au ras des graviers. L’ensemble était à la fois apaisant, comme un vrai jardin zen, et inquiétant, comme le labyrinthe de Shining. Le ciel s’était couvert. Une brume flottait, évoquant des pollens de fleurs de cerisier.

Le service de chirurgie cardiovasculaire se trouvait au deuxième étage. Le nom du médecin qui avait accueilli le corps de Manon était imprimé dans ma mémoire : Moritz Beltreïn. Opérait-il encore ici, quatorze ans après ? Je trouvai, à l’entrée du département, une minuscule zone de réception. Derrière le comptoir, une jeune femme se détachait, sans blouse ni téléphone, sur un poster de vallons suisses.

Je demandai, d’un ton aimable, à voir le médecin.

Elle me sourit. Elle était jolie et ce détail parvint à m’atteindre, malgré tout. Elle m’observait sous ses cheveux noirs coiffés à l’indienne, grignotant des Tic-Tac. J’insistai :

— Il ne travaille plus ici ?

— C’est le grand patron, fit-elle enfin. Il n’est pas encore là, mais il va passer. Il vient chaque jour, même le week-end. En milieu de journée.

— Je peux l’attendre ?

— Seulement si vous me faites la conversation.

Je feignis de me prendre au jeu et empruntai une expression amusée. Je ne sais pas à quoi je ressemblais mais mes efforts la firent éclater de rire. Elle souffla :

— Je m’appelle Julie. (Elle me serra vigoureusement la main.) Julie Deleuze. Je travaille ici seulement le week-end. Un boulot d’étudiante. Pour la conversation, vous n’êtes pas obligé...

Je m’accoudai et souris franchement. Je hasardai quelques questions personnelles – études, vie quotidienne, loisirs à Lausanne. J’étais en pilotage automatique. Chaque question me demandait tant de peine que je n’entendais pas les réponses.

Un téléphone invisible sonna. Elle plongea sa main sous le comptoir et répondit. Elle m’envoya un clin d’œil, attrapant un nouveau Tic-Tac. Elle avait le teint mat des squaws trop maquillés, dans les westerns allemands des années soixante.

— C’était lui, annonça-t-elle en raccrochant. Il est dans son bureau. Vous pouvez y aller.

— Vous ne l’avez pas prévenu ?

— Pas la peine. Vous frappez. Vous entrez. Il est très sympa. Bonne chance.

Je reculai. Elle demanda :

— Vous reviendrez ?

Ses yeux se plissèrent entre ses mèches soyeuses et noires. Ils étaient verts – d’un vert anisé et léger.

— Il y a peu de chances, fis-je. Mais je garde votre sourire avec moi.

C’était la seule bonne réponse. Lucide et optimiste. Elle rit, puis précisa :

— Derrière vous. Le couloir. La porte du fond.

Je tournai les talons. En quelques pas, j’avais déjà oublié la fille, les yeux, tout. Je n’étais plus qu’un bloc tendu vers la nouvelle étape.

Je frappai à la porte, obtins aussitôt une réponse. En tournant la poignée, je fis une brève prière pour Manon.

Une Manon vivante.

L’homme était debout dans la pièce blanche, classant des dossiers dans une armoire métallique. Râblé, il mesurait à peine un mètre soixante-cinq. De grosses lunettes, une frange basse. La ressemblance avec Elton John était frappante, sauf que ses cheveux étaient gris. Il devait avoir une soixantaine d’années mais sa tenue – jean délavé et laine polaire – évoquait plutôt un étudiant de Berkeley. Il portait aux pieds des Stan Smith. Je m’enquis :

— Vous êtes bien Moritz Beltreïn ?

Il acquiesça puis désigna un siège devant son bureau :

— Asseyez-vous, ordonna-t-il sans lever le nez du dossier qu’il tenait.

Je ne bougeai pas. Quelques secondes passèrent. Je détaillai encore mon hôte. Sa silhouette évoquait une masse, d’une lourdeur inhabituelle. Comme si sa structure osseuse était particulièrement dense, compacte. Enfin, il leva les yeux :

— Que puis-je faire pour vous ?

Je précisai mon pedigree. Nom. Origine. Activité. L’expression du chirurgien, coupée de moitié par la frange et les lunettes, était indéchiffrable.

— Je répète ma question, dit-il d’une voix neutre. Que puis-je faire pour vous ?

— Je m’intéresse à Manon Simonis.

Un sourire apparut. Ses pommettes larges touchèrent la monture géante. Ses lunettes étincelaient mais les verres étaient opaques.

— J’ai dit quelque chose de drôle ?

— Il y a quatorze ans que j’attends quelqu’un comme vous.

— Comme moi ?

— Un étranger à l’affaire, qui aurait enfin compris la vérité. Je ne sais pas quel chemin vous avez pris, mais vous êtes arrivé à destination.

— Elle est vivante, n’est-ce pas ?

Il y eut un silence. Ce fut comme un aiguillage cosmique. Un pivot sur lequel, je le sentais, allait s’orienter toute ma vie. Selon la réponse que j’allais obtenir, mon existence et même, d’une certaine façon, tout l’univers, allaient prendre une direction décisive.

— Elle est vivante, oui ou non ?

— Quand j’ai connu Manon, elle était morte. Mais pas assez pour que je ne puisse la ranimer.

Je m’écroulai sur le siège. Je parvins à dire :

— Racontez-moi toute l’histoire. C’est très important.

Mon ton suppliant m’avait trahi. Il demanda, intrigué :

— Pour votre enquête ou pour vous-même ?

— Quelle différence cela fait ?

— Votre enquête : où en est-elle ?

— Je vous le dirai quand vous m’aurez parlé. Ce que vous allez me dire déterminera la signification de tout le reste.

Il eut un hochement de tête. Il prenait bonne note. Il rangea le classeur qu’il tenait encore puis libéra un profond soupir, comme s’il devait se plier à un devoir, écrit sur les tables de la Loi. Il s’assit en face de moi :

— Vous connaissez l’affaire. Je veux dire : d’un point de vue criminel. Vous savez qu’un appel anonyme a orienté les recherches vers un puits où...

— Je connais le dossier par cœur.

— Les gendarmes se sont donc orientés vers les puits les plus proches de la cité des Corolles. Ils étaient déjà accompagnés par une équipe de médecins. Quand les urgentistes ont découvert l’enfant, ils ont constaté sa mort. Pupilles fixes, cœur arrêté, température centrale à 23°. Aucun doute sur le décès. Pourtant, le médecin, un homme du nom de Boroni, avait travaillé dans mon service l’année précédente. Il connaissait ma spécialité.

— Quelle est au juste votre spécialité ?

Depuis le départ, je ne voyais pas ce qu’un chirurgien cardiovasculaire avait à voir avec la réanimation.

— L’hypothermie, répondit Beltreïn. Depuis près de trente ans, je m’intéresse aux phénomènes physiologiques provoqués par le froid. Comment, par exemple, l’irrigation sanguine du corps peut ralentir dans de telles circonstances. Mais revenons à Manon. Cet homme, Boroni, savait qu’en cas de grand froid, il reste un espoir, infime, lorsque la mort est déclarée. Il a donc procédé comme si l’enfant était vivante. Il a appelé l’hélicoptère qui participait aux recherches et m’a contacté au CHUV. Si on compte le temps du trajet, le corps allait être privé de vie durant au moins soixante minutes. Ce qui réduisait nos chances à zéro. Pourtant, cela valait le coup de tenter ma méthode. Savez-vous ce qu’est une machine « by-pass » ?

Le nom réveillait des souvenirs vagues. Beltreïn poursuivit :

— Dans chaque bloc opératoire, il existe une machine de circulation extracorporelle qu’on utilise pour refroidir le sang des patients avant une importante intervention. Le système consiste à extraire le sang du malade, à le refroidir de quelques degrés, puis à le réinjecter. On pratique cette opération plusieurs fois afin de créer une hypothermie artificielle.

Mon souvenir se précisa. On avait eu recours à cette même machine pour sauver Luc. Ironie incroyable de l’histoire. J’achevai son exposé :

— Vous vouliez l’utiliser de manière inverse, afin de réchauffer le sang de l’enfant.

— Exactement. J’avais déjà tenté cette expérience, une première fois, en 1978, sur un petit garçon mort d’asphyxie. La méthode avait permis de le réanimer. Dans les années quatre-vingt, j’ai réitéré plusieurs fois l’opération. Aujourd’hui, c’est une technique couramment utilisée, aux quatre coins de la planète. (Un sourire d’orgueil lui échappa.) Une technique dont je suis l’inventeur.

Il laissa passer un intervalle, afin que je mesure toute la grandeur de son génie, puis continua :

— Le sang de Manon est passé une première fois dans la machine puis a été réinjecté, à la même température, mais réoxygéné. Nous avons ensuite tenté un nouveau cycle, cette fois à 27°, puis un autre, à 29... Lorsque nous avons atteint 35°, les moniteurs ont marqué un signe. Après un nouveau cycle, les oscillations ont repris sur les écrans. À 37°, les battements cardiaques sont devenus réguliers. Manon, après avoir été cliniquement morte pendant près d’une heure, était revenue à la vie.

Les explications de Beltreïn cadraient avec ma volonté cartésienne. Pour la première fois, on ne me parlait pas de miracle. Ni de Dieu, ni du diable. Seulement d’une prouesse médicale. Le toubib parut suivre ma pensée :

— La rémission de Manon ressemblait à un prodige. Elle s’expliquait en réalité par la convergence de trois facteurs favorables, qui tenaient tous à l’âge de la petite fille.

— Quels facteurs ?

— D’abord, les proportions de son corps. Manon était une enfant chétive. Elle ne pesait pas quinze kilos. Ce poids a favorisé un refroidissement immédiat. Son corps s’est mis en hibernation. Le cœur a commencé à battre plus lentement – de quatre-vingts pulsations-minute, il est descendu à quarante pulsations. Les réactions biochimiques ont diminué elles aussi. La consommation d’oxygène des cellules a considérablement baissé. Ce fait est essentiel. Il a permis au cerveau de fonctionner encore, en bas régime, alors qu’il n’était plus irrigué par la circulation sanguine.

Beltreïn était lancé, mais je l’interrompis :

— Vous parlez d’un corps qui tournait au ralenti, mais Manon était déjà noyée, non ? Ses poumons devaient être saturés d’eau.

— Justement non. C’est le deuxième facteur positif. La petite fille s’est asphyxiée, elle ne s’est pas noyée. Pas une goutte d’eau n’a pénétré sa gorge.

— Expliquez-vous.

— Les enfants possèdent un « diving reflex ». Pensez aux bébés nageurs. Lorsqu’on les immerge, ils ferment instinctivement leurs cordes vocales afin d’empêcher l’eau de pénétrer dans leurs poumons. Dans le puits, Manon s’est coupée de l’environnement extérieur et s’est mise à fonctionner en circuit fermé.

J’eus une vision, fantasmagorique, de l’intérieur du corps de Manon. Les organes rouges et noirs, battant à très faible rythme, préservant la moindre parcelle de vie dans l’eau glacée. Beltreïn rajusta ses lunettes :

— Il y a des théories au sujet de ce réflexe. Certains pensent qu’il s’agit d’un vestige archaïque, lié à nos origines aquatiques. Quand un dauphin ou une baleine plonge sous l’eau, un mécanisme inné coupe instantanément sa respiration et concentre son sang vers les organes vitaux. C’est exactement ce qui s’est passé pour Manon. Le temps de son immersion, elle s’est transformée en petit dauphin. Elle s’est réfugiée, pour ainsi dire, au fond d’elle-même. De là à évoquer une paléomémoire...

À nouveau, Beltreïn se tut, laissant planer les résonances de son discours. Le prodige de cette survie était plus spectaculaire encore qu’il ne le pensait. Une petite fille soi-disant possédée, assassinée par sa mère, avait survécu grâce à sa mémoire de dauphin...

— À ce stade, reprit-il, il faut que vous compreniez un fait essentiel. Il n’y a pas eu lutte.

— Vous voulez dire entre Manon et son assassin ?

— Non. Entre Manon et la mort. Elle ne s’est pas débattue. Le froid l’a aussitôt saisie et pétrifiée. C’est à cela qu’elle doit sa survie.

Le moindre effort aurait précipité sa noyade. D’une certaine façon, la petite fille a accepté la mort. C’est un des secrets de mes recherches. Si on accepte le néant, si on se laisse glisser vers lui, on peut demeurer en suspens dans une sorte... d’intermonde. Une demi-mort, qui est aussi une demi-vie...

Je songeai à cette parenthèse cruciale dans l’existence de la petite fille. Qu’avait vu Manon durant ce « temps d’arrêt » ? Le diable, vraiment ? Pour l’heure, je me concentrai sur les aspects physiologiques de sa traversée :

— Vous avez parlé de trois facteurs.

— J’aime les policiers, sourit-il. Vous êtes des élèves attentifs.

Il fit claquer ses lèvres :

— Le troisième facteur concerne la rémission complète de Manon. Malgré tout ce que je vous ai expliqué, on pouvait craindre de graves séquelles. Or, à son réveil, Manon était en parfaite possession de ses fonctions cognitives. Pas de problème d’élocution. Pas de difficultés de raisonnement. Seule sa mémoire marquait une relative amnésie. Mais son cerveau fonctionnait à merveille.

— Quelle est l’explication ?

— Son âge, encore une fois. Plus un cerveau est jeune, plus il possède de cellules. Ce qui signifie qu’il dispose d’un vaste territoire pour répartir ses fonctions. Il est évident que l’organe de Manon a subi des lésions mais ses capacités mentales se sont naturellement placées ailleurs, là où les neurones étaient encore valides. C’est ce qu’on appelle la mobilité cérébrale. On a vu des enfants accidentés regrouper toute leur activité mentale dans un seul hémisphère.

Cette allusion à l’amnésie m’inspira une pure question de flic :

— À son réveil, elle se souvenait de la scène du crime ? A-t-elle dit quelque chose sur son agresseur ?

Il balaya d’un geste cette idée :

— Je ne l’ai pas questionnée sur ces faits. C’était le travail des enquêteurs.

— Ils l’ont interrogée ?

— Oui. Mais elle ne se souvenait plus de l’épisode du site d’épuration. Un blocage. C’est assez fréquent au sortir d’un coma. L’amnésie peut même être volontaire. Le cerveau profite, en quelque sorte, du traumatisme pour occulter un épisode qui lui est désagréable.

Manon avait effacé cette scène horrible, mais sa mère, elle, devait être encore sous le choc. Elle avait dû voir dans cette amnésie une deuxième chance pour elle. Et leur avenir. Si Manon ne se souvenait de rien, tout pouvait recommencer. Toujours le doigt de Dieu...

Beltreïn enchaîna, tombant à pic dans mon raisonnement :

— Quand j’ai annoncé la résurrection de Manon à sa mère, elle a pris une décision étrange. Ne pas révéler cette survie. Peut-être craignait-elle la menace de l’assassin. Ou le battage médiatique, je ne sais pas. Dans tous les cas, nous nous sommes organisés avec le juge, le parquet, les enquêteurs, pour ne pas communiquer l’événement.

— J’ai enquêté à Sartuis. Je n’ai trouvé aucune trace de son existence secrète.

— Et pour cause. Manon est restée ici, en Suisse. Ses grands-parents se sont installés à Lausanne.

— Vous voulez dire les parents de Frédéric, le père de Manon ?

— Oui. Je crois que Sylvie, la mère, était orpheline.

Les virements bancaires effectués en Suisse. Les grands-parents, riches industriels, n’avaient pas besoin de cet argent mais Sylvie avait voulu payer, chaque mois, une pension. Une à une, les pièces de l’écheveau trouvaient leur place.

— Vous êtes resté en contact avec Manon ?

— Je ne l’ai jamais perdue de vue.

— Qu’a-t-elle fait ? Je veux dire : quelle a été sa vie ?

— Une existence tout à fait ordinaire. Une jeunesse helvétique, pleine de joie de vivre. Manon est la gaieté incarnée.

— Elle a suivi des études ?

— Biologie. À Lausanne. Elle est actuellement en maîtrise.

Je ressentis un pincement dans la poitrine. Beltreïn parlait de Manon Simonis au présent. La jeune fille vivait, respirait, riait quelque part. Mais j’éprouvais une obscure appréhension.

— Où est-elle aujourd’hui ?

Le médecin se leva sans répondre et se plaça devant la fenêtre. Je répétai, la voix altérée :

— Où est-elle ? Je peux la voir ?

Beltreïn repoussa ses lunettes, d’un coup d’index, et se tourna vers moi :

— C’est tout le problème. Manon a disparu.

Je bondis de mon siège :

— Quand ?

— Après la mort de sa mère. En juin dernier. Manon a été interrogée par les gendarmes français puis elle s’est évaporée.

À peine apparu, le fantôme m’échappait à nouveau. Je retombai dans mon fauteuil, ne pouvant y croire :

— Vous n’avez plus de nouvelles ?

— Non. Le meurtre de sa mère a réveillé les terreurs de son enfance. Elle a fui.

— Je dois la localiser. Absolument. Avez-vous une piste, un indice ?

— Rien. Tout ce que je peux faire, c’est vous donner son identité suisse et son adresse, à Lausanne.

— Elle a changé de nom ?

— Évidemment. Après sa résurrection, sa mère a souhaité la faire repartir à zéro. (Il écrivait sur son bloc d’ordonnances.) Depuis quatorze ans, Manon Simonis s’appelle Manon Viatte. Mais ces renseignements ne vous serviront à rien. Je la connais bien. Elle est assez intelligente pour ne pas se faire surprendre.

J’empochai les coordonnées. Le profil de Manon ne cadrait pas avec les portraits des autres Sans-Lumière. À priori, il n’y avait rien de maléfique dans cette jeune fille.

— Vous avez une photo d’elle ? Une photo récente ?

— Non. Jamais de photo. Je vous ai dit que Manon menait une existence normale. Ce n’est pas tout à fait exact. Elle a vécu dans la peur, dans l’obsession du meurtrier de son enfance. Elle a suivi plusieurs psychothérapies, ici, à Lausanne. Elle était fragile. Très fragile. Sa mère et ses grands-parents la protégeaient. À sa majorité, Manon est devenue indépendante mais elle a continué à vivre sur ses gardes. Pour le moindre déplacement, elle prenait des précautions exagérées. Son appartement était un vrai coffre-fort. Et elle fuyait les appareils photo comme la peste. Elle ne voulait pas que son visage s’imprime quelque part. Elle ne voulait laisser aucune trace. Jamais. C’est dommage. (Il marqua un temps.) Elle me manque terriblement aujourd’hui.

Retour à la case départ, encore une fois.

— Pourquoi m’avoir raconté tout ça ? fis-je avec étonnement. Je ne vous ai même pas montré ma carte officielle.

— La confiance.

— Pourquoi cette confiance ?

— À cause de votre ami.

— Quel ami ?

— Le policier français. Il m’avait prévenu que vous viendriez.

Luc m’avait donc précédé ici aussi. Et il était certain que j’allais marcher sur ses traces. Avait-il déjà prévu de se suicider ? Je palpai mon manteau. J’avais encore sa photo, froissée dans ma poche.

— Vous parlez de cet homme ?

— Luc Soubeyras, oui.

— Vous lui avez tout raconté ?

— Je n’ai pas eu besoin. Il en savait déjà pas mal.

— Il savait que Manon était vivante ?

— Oui. Il était sur ses traces.

Un seul nom expliquait cette avance : Sarrazin. Le gendarme lui avait fait des révélations. Pourquoi à lui et pas à moi ? Luc possédait-il une monnaie d’échange ? Ou un moyen de pression sur le gendarme ?

— Que vous a-t-il dit d’autre ?

— Des choses délirantes. Il était, comment dire... exalté.

— Dans quel sens ?

— Si je peux me permettre, vous m’avez l’air plutôt nerveux mais votre ami, lui, frôlait la pathologie. Il prétendait que Manon était une miraculée. Et du diable, encore ! Comme une autre jeune fille, en Sicile.

— Qu’en pensez-vous ?

Beltreïn laissa fuser un rire sec :

— Je ne veux pas entendre ça. J’ai consacré mon existence à une méthode unique de réanimation. J’ai mis tout mon talent, toutes mes connaissances dans ces recherches. Ce n’est pas pour qu’on attribue mes résultats à des superstitions ou des soi-disant miracles !

— Luc vous a parlé des expériences de mort imminente ?

— Bien sûr. Selon lui, le diable avait communiqué avec Manon durant son coma.

— En tant que scientifique, que pensez-vous de cette hypothèse ?

— Absurde. On ne peut nier l’existence des NDE. Mais il n’y a rien de surnaturel ni de mystique dans ces expériences. Un banal phénomène biochimique. Une sorte d’éblouissement cérébral.

— Expliquez-moi.

— Les NDE ne sont provoquées que par l’asphyxie progressive du cerveau. Au seuil de la mort, le cerveau n’est plus irrigué. Il se produit alors une libération massive d’un neuromédiateur, le glutamate. On suppose que le cerveau, en réaction à cette saturation, libère une autre substance qui provoque le « flash ».

— Quelle substance ?

— Nous n’en savons rien. Mais des chercheurs suivent cette piste. Nous aurons, un jour ou l’autre, la réponse. Dans tous les cas, il ne s’agit pas d’une visite métaphysique. Ni de Dieu, ni du diable, ni d’aucun esprit frappeur !

La version de Beltreïn était rassurante. Mais je ne pouvais pas non plus y souscrire totalement. Toutes les révélations mystiques auraient pu être décrites de la même manière, en termes de sécrétions et de fusions chimiques. Cela n’enlevait rien à leur réalité ni à leur grandeur. Le médecin conclut :

— Luc Soubeyras m’avait prévenu que, lorsque vous viendriez, des choses graves seraient survenues. Que s’est-il passé ?

Encore une confirmation : Luc avait tout prémédité. Lorsqu’il avait visité Beltreïn, il savait déjà qu’il mettrait fin à ses jours. Ou craignait-il seulement d’être éliminé par ceux qui avaient essayé de me tuer ?

— Luc Soubeyras a tenté de se suicider.

— Il s’en est sorti ?

— C’est incroyable mais il a été sauvé par votre méthode. Il s’est noyé près de Chartres. Les urgentistes l’ont transféré dans un hôpital qui possédait une machine de transfusion sanguine. Ils ont appliqué votre technique. Actuellement, il est dans le coma.

Beltreïn ôta ses lunettes. Il se massa les paupières et je ne pus voir ses yeux. Lorsqu’il laissa tomber sa main, ses montures étaient déjà revenues en place. Il murmura d’une voix rêveuse :

— Extraordinaire, en effet... Il était tellement passionné par l’histoire de Manon. Il a donc été sauvé de la même façon. C’est une boucle fantastique pour votre affaire, non ?

Je me levai à mon tour, sans répondre. Je passai aux vérifications d’usage :

— Est-ce que le nom d’Agostina Gedda vous dit quelque chose ?

— Non.

— Raïmo Rihiimäki ?

— Non. Qui sont-ils ? Des suspects ?

— Il est trop tôt pour vous répondre. Les crimes se succèdent. Les coupables aussi. Mais une autre vérité se cache derrière cette série.

— Vous pensez que Luc avait découvert cette vérité ?

— J’en suis sûr.

— Ce serait la raison de son suicide ?

— Je n’ai plus aucun doute non plus à ce sujet.

— Et vous suivez la même route ?

— N’ayez crainte. Je ne suis pas un kamikaze.

J’ouvris la porte. Beltreïn me rejoignit sur le seuil. Il m’arrivait à l’épaule mais il était deux fois plus large que moi :

— Si vous retrouvez Manon, faites-moi signe.

— Je vous le promets.

— Promettez-moi autre chose. Prenez des gants avec elle. C’est une jeune femme très... vulnérable.

— Je vous le jure.

— J’insiste. Son enfance l’a marquée à jamais.

Sa prévenance commençait à m’irriter. Je répondis sèchement :

— Je vous l’ai dit : je connais son dossier.

— Vous ne savez pas tout.

— Quoi ?

— Je dois vous révéler une chose que je n’ai dite à personne. Même pas à sa mère.

Je lâchai la poignée et revins dans le bureau, tentant toujours d’attraper le regard du médecin, au-dessus de son masque d’écaille. Impossible.

— Lorsque Manon a intégré mon service, nous avons procédé à une auscultation détaillée.

— Et alors ?

— Elle n’était plus vierge.

Mon sang se figea. Les anneaux du serpent se multipliaient encore une fois. Une nouvelle idée s’empara de moi. J’imaginais maintenant Cazeviel et Moraz dans la peau de terribles corrupteurs. C’étaient eux, et eux seuls, qui avaient débauché Manon. « Le diable sur son dos » n’était autre que ces deux salopards. Ils l’avaient influencée. Ils lui avaient donné des objets sataniques. Et ils l’avaient violée.

— Merci de votre confiance, fis-je d’une voix blanche.

En traversant les jardins zen, glacés de lumière, je me laissai aller à une autre spéculation. Si Sylvie Simonis avait connu ce fait à propos de sa fille, elle aurait soupçonné un autre coupable.

Satan en personne.