Le Serment des limbes

Jean-Christophe Grangé · Chapitre 3 sur 122

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Le Serment des limbes

Chapitre 3

Je me remis en marche, boitant à moitié, la main sur l’aine gauche. Je me sentais flotter dans mon imperméable gris. Mes seuls points d’ancrage étaient mes mains crispées sur mon ventre et l’USP Heckler & Koch, qui avait remplacé depuis longtemps à ma ceinture le Manhurin réglementaire. Un fantôme de flic dont l’ombre serpentait devant lui, complice des longs voiles blancs de l’allée, dissimulant les échafaudages du chœur en restauration.

Dehors, je reçus un nouveau choc. Non pas dû à la lumière du jour, mais à celle d’un autre souvenir, qui me perça tel un poinçon. La frimousse blanche, poudreuse, de Luc éclatant de rire. Sa chevelure rousse, son nez courbe, ses lèvres fines et ses grands yeux gris, brillant comme des flaques rieuses sous la pluie.

À cet instant, j’eus une révélation.

L’essentiel m’avait échappé aujourd’hui. Luc Soubeyras n’avait pas pu se suicider. C’était aussi simple que ça. Un catholique de sa trempe ne met pas fin à ses jours. La vie est un don de Dieu, dont on ne dispose pas.

 

3

 

LA BRIGADE criminelle, 36, Quai des Orfèvres. Ses couloirs. Son sol gris sombre. Ses câbles électriques, agglutinés au plafond. Ses bureaux mansardés. Je ne prêtais plus aucune attention à ces lieux. J’y déambulais comme dans une ouate neutre. Il n’y avait même plus ici d’odeur de tabac ou de sueur pour réveiller mon attention.

Pourtant, une impression d’humidité vaguement écœurante ne me quittait pas, comme si je marchais au sein d’un organisme vivant, en voie de déliquescence. Pure hallucination bien sûr, liée à mon passé africain. J’avais contracté là-bas une déformation, une manière d’appréhender les objets solides comme des êtres suintants, organiques...

Par les portes entrebâillées, je surpris des coups d’œil sans équivoque – tout le monde était déjà au courant. J’accélérai le pas, pour ne pas avoir à donner des nouvelles de Luc ou échanger des banalités sur le désespoir de notre métier. J’attrapai le courrier qui s’était accumulé dans mon casier puis refermai la porte de mon bureau.

Ces regards me donnaient un avant-goût de la suite des événements. Chacun allait s’interroger sur l’acte de Luc. Une enquête allait être ordonnée. Les Bœufs allaient s’en mêler. L’hypothèse de la dépression serait prioritaire mais les gars de l’IGS allaient fouiner dans la vie de Luc. Vérifier s’il ne jouait pas, s’il n’était pas endetté, s’il n’avait pas fricoté avec ses indics au point de tremper dans des affaires illégales. Une enquête de routine, qui ne donnerait rien mais qui allait tout salir.

Nausée, envie de dormir. J’ôtai mon trench-coat et conservai ma veste, malgré la chaleur. J’aimais la sensation familière de sa doublure en soie. Une seconde peau. Je m’assis dans mon fauteuil et considérai ma troisième peau : mon bureau. Cinq mètres carrés sans fenêtre, où s’entassaient les dossiers au point de couvrir les murs.

Je lançai un regard à la pile de paperasses que j’avais récoltée. Procès-verbaux d’auditions ou d’interpellations, factures détaillées de téléphone, relevés bancaires de suspects, « réquises » que les juges m’accordaient enfin. Et aussi : la revue de presse criminelle, qui tombait matin et soir, provenant du cabinet du ministère de l’Intérieur, ainsi que les télégrammes résumant les affaires les plus importantes en Île-de-France. Le bain de boue habituel. Le tout couvert de Post-it collés par mes lieutenants, signalant les résultats ou les impasses de la journée.

La nausée, en force. Je ne voulais même pas écouter mes messages. Ni sur mon portable, ni sur ma ligne fixe. Je contactai plutôt la gendarmerie de Nogent-le-Rotrou, la ville la plus proche de Vernay, et demandai à parler au capitaine qui avait supervisé le sauvetage de Luc. L’homme me confirma les informations de Svendsen. Le corps lesté, le transfert en urgence, la résurrection.

Je raccrochai, palpai mes poches, trouvai mes sans-filtre. J’attrapai une clope, mon briquet et, tout en réfléchissant, savourai chaque détail du rituel. Le paquet bruissant, intime ; le parfum oriental qui s’en dégageait, mêlé aux effluves d’essence du Zippo ; les grains de tabac qui restaient sur mes doigts, comme des fétus d’or. Puis, enfin, la gorgée de feu jusqu’au fond de ma poitrine...

18 heures. Je commençai enfin le décryptage des documents. Les Post-it. Déjà, des signes de solidarité : « Avec toi. Franck. » « Rien n’est perdu. Gilles. » « C’est le moment d’avoir du cran ! Philippe. » Je décollai ces messages et les plaçai à l’écart.

Alors seulement, je me plongeai dans le boulot, comptant les bons et les mauvais points de la journée. Foucault m’informait que la DPJ de Louis-Blanc refusait de nous communiquer le dossier concernant un corps tailladé, retrouvé près de Stalingrad. Ce meurtre pouvait être lié à un règlement de comptes entre dealers sur lequel nous enquêtions depuis un mois, à la Villette. Le refus ne m’étonnait pas. Toujours la vieille rivalité entre cette DPJ et la Crime. Chacun chez soi et les cadavres seront bien gardés.

Message suivant, plus constructif. Quinze jours auparavant, un camarade de promotion, basé à la DPJ de Cergy-Pontoise, m’avait demandé conseil sur un meurtre : une femme, 59 ans, esthéticienne, assassinée dans son parking. Seize coups de rasoir. Pas de vol, pas de viol. Aucun témoin. Les enquêteurs avaient envisagé un crime passionnel, puis un acte pervers – pour se retrouver dans une impasse.

En observant les photos du cadavre, j’avais remarqué plusieurs détails. Les angles d’attaque du rasoir révélaient que l’assassin était de même taille que sa victime, plutôt petite. L’arme était singulière : un coupe-chou à l’ancienne, qu’on ne trouve plus que dans les brocantes. Un tel instrument pouvait appartenir à un meurtrier de sexe féminin. Dans les règlements de comptes entre putes, par exemple, c’est l’arme qu’on utilise – une arme qui défigure –, alors que les hommes jouent plutôt du couteau et frappent au ventre.

Mais surtout, les plaies étaient concentrées sur le visage, la poitrine, le bas-ventre. Le meurtrier s’était acharné sur les parties qui désignaient le sexe. Il s’était surtout attardé sur la figure, coupant le nez, les lèvres, les yeux. En défigurant sa victime, l’assassin s’était peut-être concentré sur sa propre image, comme s’il brisait un miroir. J’avais aussi noté l’absence de plaies de défense, induites par des mouvements de lutte ou de protection : l’esthéticienne ne s’était pas méfiée. Elle connaissait son agresseur. J’avais demandé à mon collègue de Cergy si la morte n’avait pas une fille ou une sœur. Mon pote de promotion avait promis d’interroger de nouveau la famille. Le Post-it disait simplement : « La fille a avoué ! »

Je mis de côté les factures de téléphone, les relevés bancaires – pas assez concentré pour décrypter quoi que ce soit. Passai à une autre liasse, fraîchement imprimée : un rapport de constatation, sur une scène de crime que j’avais manquée la veille. Mon troisième de groupe, Meyer, était le procédurier de l’équipe, l’écrivain de la bande. Licencié en lettres, il mettait un soin particulier à rédiger ces constates – et savait y faire pour évoquer les lieux du meurtre.

Tout de suite, je fus dans l’histoire. Le Perreux, midi, l’avant-veille. À l’heure du déjeuner, un ou plusieurs agresseurs avaient pénétré dans une bijouterie avant que la gérante ait pu actionner l’alarme. Ils avaient emporté la caisse, les bijoux – et la femme. On l’avait retrouvée assassinée dans les bois qui bordent la Marne, le lendemain matin, à demi enterrée. C’était ce lieu que décrivait Meyer : le corps à moitié enseveli, l’humus, les feuilles mortes. Et les chaussures de la victime, posées perpendiculairement à côté de la sépulture. Pourquoi les chaussures ?

Un souvenir prit forme dans ma mémoire. À l’époque de mes aspirations humanitaires, avant de voyager en Afrique, j’avais sillonné la banlieue nord dans un bus distribuant nourriture, vêtements et soins aux familles nomades qui survivaient sous les ponts du périphérique. Pour l’occasion, j’avais étudié la culture des Rom. Sous leur aspect crado et dévoyé, j’avais découvert un peuple très structuré, suivant des règles strictes, notamment à propos de l’amour et de la mort. Lors d’un enterrement, une histoire identique, justement, m’avait frappé. Les gitans avaient déchaussé le corps avant de l’inhumer et posé ses bottes près de la sépulture. Pourquoi ? Je ne m’en souvenais plus mais la similitude méritait d’être creusée.

J’attrapai mon téléphone et appelai Malaspey. Le plus froid de mon groupe, et le moins bavard. Le seul qui ne risquait pas de me parler de Luc. Sans préambule, je lui ordonnai de trouver un spécialiste des Rom et de vérifier leurs rites funéraires. Si mon soupçon se confirmait, il faudrait gratter autour des communautés tsiganes du 94. Malaspey acquiesça puis raccrocha, comme prévu, sans un mot personnel.

Retour à la paperasse. En vain. Plus moyen de me concentrer. Je laissai tomber les auditions et contemplai mon capharnaüm, les murs tapissés de dossiers non sortis, c’est-à-dire, en langage de flic, non résolus. Des affaires anciennes que je refusais de classer. J’étais le seul enquêteur de la Brigade à conserver de tels documents. Le seul aussi à prolonger leur délai de prescription – dix années pour les crimes de sang –, en menant de temps à autre un interrogatoire ou en trouvant un fait nouveau.

J’observai, en haut d’une pile, la photographie punaisée d’une petite fille. Cecilia Bloch, dont le corps brûlé avait été retrouvé à quelques kilomètres de Saint-Michel-de-Sèze, en 1984. On n’avait jamais piégé le coupable – le seul indice était les bombes aérosol utilisées pour mettre le feu au corps. Pensionnaire à Sèze, j’avais été obsédé par cette affaire. Une question me hantait : le meurtrier avait-il d’abord tué la petite ou l’avait-il brûlée vive ? Quand j’étais devenu flic, j’avais exhumé le dossier. J’étais retourné sur les lieux. J’avais interrogé les gendarmes, les habitants proches – sans résultat.

Une autre enfant figurait sur le mur. Ingrid Coralin. Orpheline qui devait avoir aujourd’hui douze ans et grandissait de foyer en foyer. Une gamine dont j’avais indirectement tué les parents, en 1996, et à qui je versais, anonymement, une pension.

Cecilia Bloch, Ingrid Coralin.

Mes fantômes familiers, ma seule famille...

Je me secouai et vérifiai ma montre. Presque 20 heures – le temps d’agir. Je montai un étage. Composai le code d’accès de la Brigade des Stups et pénétrai dans les bureaux. Je croisai, sur la droite, l’open-space du groupe d’enquête de Luc. Pas un rat. À croire qu’ils s’étaient tous retrouvés ailleurs – peut-être dans une de leurs brasseries habituelles pour boire en silence. Les hommes de Luc étaient les plus durs du Quai des Orfèvres. Je souhaitais bonne chance aux gars de l’IGS qui allaient les interroger. Les flics ne lâcheraient pas un mot.

Je dépassai la porte de Luc sans m’arrêter, lançant un coup d’œil dans les pièces voisines : personne. Je revins sur mes pas, tournai la poignée – fermée. Je tirai de ma poche un trousseau de passes et fis jouer la serrure en quelques secondes. Je pénétrai sans bruit à l’intérieur.

Luc avait fait le ménage. Sur le bureau, pas un papier. Sur les murs, pas un avis de recherche. Au sol, pas un dossier en retard. Si Luc avait vraiment voulu partir, il n’aurait pas procédé autrement. Le goût du secret : une des clés du personnage.

Je restai immobile quelques secondes, laissant les lieux venir à moi.

Le repaire de Luc n’était pas plus grand que le mien mais il disposait d’une fenêtre. Je contournai le bureau – un meuble des années trente que Luc avait acheté dans une brocante – et m’approchai du panneau de liège derrière le fauteuil. Quelques photos y étaient encore fixées. Pas des clichés professionnels : des portraits de Camille, huit ans, et d’Amandine, six ans. Dans l’obscurité, leurs sourires flottaient sur le papier glacé comme à la surface d’un lac. Des dessins d’enfants se détachaient aussi – des fées, des maisons peuplées d’une petite famille, « papa » armé d’un gros pistolet poursuivant les « marchands de drogue ». Je posai mes doigts sur ces images et murmurai : « Qu’est-ce que t’as fait ? Putain, qu’est-ce que t’as fait ?... »

J’ouvris chaque tiroir. Dans le premier, des fournitures, des menottes, une bible. Dans le deuxième et le troisième, des dossiers récents – des affaires sorties. Rapports impeccables, notes de service bien léchées. Jamais Luc n’avait travaillé avec ce degré d’ordre. Il s’était livré ici à une mise en scène. Un bureau de premier de la classe.

Je m’arrêtai sur l’ordinateur. Aucune chance que le PC contienne un scoop mais je voulais en avoir le cœur net. J’appuyai, machinalement, sur la barre d’espace. L’écran s’alluma. J’attrapai la souris et cliquai sur une des icônes. Le programme me demanda un mot de passe. Je tapai la date de naissance de Luc, à tout hasard. Refus. Les prénoms de Camille et d’Amandine. Deux refus, coup sur coup. J’allais tenter une quatrième possibilité quand la lumière jaillit.

— Qu’est-ce que tu fous là ?

Sur le seuil, se tenait Patrick Doucet, dit « Doudou », numéro deux du groupe de Luc. Il avança d’un pas et répéta :

— Qu’est-ce que tu fous dans ce putain de bureau ?

Sa voix sifflait entre ses lèvres serrées. Je ne retrouvai ni mon souffle, ni ma voix. Doudou était le plus dangereux de l’équipe. Une tête brûlée dopée aux amphètes qui avait fait ses armes à la BRI et vivait pour le « saute-dessus ». La trentaine, une tête d’ange malade, des épaules de culturiste, carrées dans un blouson de cuir râpé. Il portait les cheveux courts sur les côtés, longs sur la nuque. Détail raffiné : sur la tempe droite, trois griffes étaient rasées.

Doudou désigna l’ordinateur allumé.

— Toujours à fouiller la merde, hein ?

— Pourquoi la merde ?

Il ne répondit pas. Des ondes de violence lui secouaient les épaules. Son blouson s’ouvrait sur la crosse d’un Glock 21 – un calibre .45, l’arme régulière du groupe.

— Tu pues l’alcool, remarquai-je.

Le flic avança encore. Je reculai, la trouille au ventre.

— Y’a pas de quoi boire un coup, peut-être ?

J’avais vu juste. Les hommes de Luc étaient partis se bourrer la gueule. Si les autres rappliquaient maintenant, je me voyais bien dans la peau du flic lynché par les collègues d’un service rival.

— Qu’est-ce que tu cherches ? me souffla-t-il en pleine face.

— Je veux savoir comment Luc en est arrivé là.

— T’as qu’à regarder ta vie. T’auras la réponse.

— Luc n’aurait jamais renoncé à l’existence. Quelle qu’elle soit. Elle est un don de Dieu et...

— Commence pas avec tes sermons.

Doudou ne me quittait pas des yeux. Seul, le bureau nous séparait. Je remarquai qu’il vacillait légèrement : ce détail me rassura. Complètement ivre. J’optai pour les questions franches :

— Comment était-il ces dernières semaines ?

— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

— Sur quoi travaillait-il ?

Le flic se passa la main sur la figure. Je me glissai le long du mur et m’éloignai.

— Il a dû se passer quelque chose..., continuai-je sans le lâcher du regard. Peut-être une enquête qui lui a foutu le moral par terre...

Doudou ricana :

— Qu’est-ce que tu cherches ? L’affaire qui tue ?

Dans son cirage, il avait trouvé le mot juste. Si je devais me résoudre au suicide de Luc, c’était une de mes hypothèses : une enquête qui l’aurait fait basculer dans un désespoir sans retour. Une affaire qui aurait bouleversé son credo catholique. J’insistai :

— Sur quoi bossiez-vous, merde ?

Doudou me suivait du coin de l’œil, alors que je reculais toujours. En guise de réponse, il émit un rot sonore. Je souris à mon tour :

— Fais le malin. Demain, ce seront les Bœufs qui te poseront la question.

— Je les emmerde.

Le flic frappa l’ordinateur du poing. Sa gourmette lança un éclair d’or. Il hurla :

— Luc a rien à se reprocher, tu piges ? On a rien à se reprocher ! Putain de Dieu !

Je revins sur mes pas et éteignis le computeur avec douceur.

— Si c’est le cas, murmurai-je, t’as intérêt à changer d’attitude.

— Maintenant, tu parles comme un avocat.