Le Serment des limbes

Jean-Christophe Grangé · Chapitre 113 sur 122

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Le Serment des limbes

Chapitre 113

— Tu n’y es jamais allée ?

— Mais non !

Une évidence sous ses réponses : elle ignorait tout des meurtres. Calcul rapide. Il était 22 heures. Il fallait au moins cinq heures pour atteindre Besançon et une heure de plus pour rejoindre Sartuis. Manon avait été libérée aux environs de 15 heures, avant que j’appelle Foucault pour qu’il la récupère. Cela signifiait qu’elle avait aussitôt pris le train et qu’elle venait d’arriver à Sartuis. Ce timing lui fournissait un alibi indiscutable pour le massacre de la famille Soubeyras. Une onde de chaleur se diffusa dans mon corps.

— Quelqu’un t’a vue ? demandai-je.

— Non.

— De Besançon à Sartuis : comment tu as voyagé ?

— En taxi.

Ce chauffeur pourrait témoigner qu’il l’avait prise à Besançon. À l’heure même du crime de Paris ! Dès cette nuit, se mettre en quête du conducteur. Puis expliquer la présence des empreintes de Manon sur la scène de crime. Une machination.

Mais d’abord, la sauver.

— Pourquoi tu es allée là-bas ?

— J’avais peur. Ils m’ont cuisinée des heures, Mat.

— Pourquoi tu ne m’as pas appelé ?

— J’ai cru que t’étais dans le coup. Je voulais pas retourner chez toi. Et pas non plus chez moi, à Lausanne.

Manon parlait à toute vitesse, comme une petite fille chuchotant sous ses draps, au cœur de la nuit. Ma voix avait retrouvé vigueur quand je dis :

— Tu ne bouges pas. J’arrive.

 

113

DEUX HEURES PLUS TARD, je franchissais la frontière à Vallorbe. L’E23 jusqu’à Pontarlier puis la direction de Morteau, le long du Doubs. Une heure encore et j’étais en vue de Sartuis. Au fond de toute cette souffrance, une lueur palpitait : j’allais retrouver Manon et la mettre à l’abri.

Alors que je descendais vers la vallée, j’aperçus en contrebas un fourgon de la gendarmerie qui filait vers le quartier résidentiel de Sartuis, gyrophare allumé, mais sans sirène. J’attrapai mon portable.

— Foucault ?

— Elle est introuvable, Mat.

— T’as aucune piste ?

— Non.

— Et les autres ?

— Rien. On pense qu’elle est repartie dans le Jura.

— Pourquoi ?

— C’est une idée de Luc.

— Luc ?

— Corine Magnan lui a annoncé la nouvelle. Il a encaissé sans un mot. De plus en plus dingue. Il a simplement dit que c’était Manon qui les avait tuées et qu’il fallait chercher à Sartuis. Il a dit qu’elle retournerait à la source. Dans la maison de sa mère.

Luc était un véritable voyant. Je raccrochai et accélérai encore. Le gyrophare bleu des gendarmes éclaboussait les versants des montagnes. Arriver avant eux. Sauver Manon. J’enfonçai encore la pédale d’accélérateur.

À l’entrée de la ville, je braquai à gauche. Je me souvenais d’une route, le long de la voie ferrée, sans carrefour ni feu rouge. J’enclenchai la quatrième et dépassai les cent trente kilomètres-heure. Mes phares semblaient arracher les arbres du bord de la route.

Quatre minutes plus tard, je traversais le quartier friqué de Sartuis. Les lumières du fourgon sillonnaient la plaine. Mais derrière moi. Je les avais devancés. Je ne disposais maintenant que de deux minutes pour retrouver Manon.

Je repérai la maison pyramidale. Son pignon de crépi blanc, sa grande baie vitrée. Pas de lumière. Je pilai derrière la maison et appelai Manon sur son portable.

— Je suis arrivé. Où tu es ?

— Dans le garage.

Je courus jusqu’au box qui jouxtait la maison. L’éclair bleu du véhicule des gendarmes s’amplifiait toujours, semblant éclairer toute la vallée. Je frappai à la porte pivotante. Lentement, trop lentement, la paroi s’ouvrit.

Chaque seconde m’arrachait un fragment de chair.

Manon apparut dans le noir. Visage clair, brouillé par la buée des lèvres. Elle murmura :

— Je sais pas pourquoi je suis venue ici. Cette baraque me fout la trouille. Je...

— Viens.

Manon sortit sur le seuil. Elle avait les gestes courts et craintifs qu’ont les rescapés des catastrophes. Les éclairs du fourgon la pétrifièrent.

— C’est qui ? La police ?

— Magne-toi, je te dis.

— Ils savent que je suis ici ?

— Il y a du nouveau.

— Quoi ?

Les gendarmes n’étaient plus qu’à quelques centaines de mètres. Je soufflai :

— Laure, la femme de Luc. Elle a été tuée. Avec ses deux filles.

Manon émit un gémissement. Ses yeux s’allumèrent en direction du fourgon :

— Ils pensent que c’est moi qui ai fait ça ?

Sans répondre, je pris sa main et fis un pas vers la voiture. Elle résista. Je me tournai pour hurler :

— Viens, merde !

Trop tard. Le fourgon jaillit au détour de l’allée. J’attirai Manon, ouvris la portière et la poussai dans la voiture, côté conducteur. Je lui fourrai mes clés dans la main. Pas question qu’elle passe encore une nuit entourée d’uniformes. Elle se cacherait jusqu’à demain, le temps de retrouver le chauffeur de taxi et de la disculper.

— Pars sans moi. Roule.

— Et toi ?

— Je reste ici. Je gagne du temps.

— Non, je...

Je serrai ses doigts sur mes clés :

— Fonce vers la Suisse. Tu m’appelles dès que tu as franchi la frontière.

Elle démarra, à contrecœur. Je criai :

— Fonce ! Et appelle-moi.

Elle me regarda à travers la vitre, comme si elle voulait graver dans sa mémoire les moindres détails de mon visage. Les éclairs stroboscopiques du fourgon jetaient déjà des ombres inquiètes sur ses traits. La seconde suivante, elle avait enclenché la marche arrière et faisait ronfler le moteur.

Je me retournai et avançai sur la route. Le fourgon stoppa. Des gendarmes bondirent sur la chaussée et coururent vers moi, arme au poing. L’un d’eux hurla :

— Qu’est-ce que vous faites là ?

J’esquissai un geste pour sortir mes papiers.

— On ne bouge plus !

J’avais déjà attrapé ma carte. Je la brandis dans le faisceau de leurs phares :

— Je suis de la police.

Les hommes ralentirent le pas alors qu’un officier, emmitouflé dans un anorak noir, prenait la tête du cortège.

— Ton nom ?

— Mathieu Durey, Brigade Criminelle de Paris.

Le chef saisit ma carte de flic :

— Qu’est-ce que tu fous là ?

— Je travaille sur une enquête. Je...

— À huit cents bornes de chez toi ?

— Je vais vous expliquer.

— Vaudrait mieux, ouais. (Il fourra mon document dans sa poche puis lança un regard, par-dessus mon épaule, vers la porte du garage ouverte.) Parce que tout ça ressemble à une violation de domicile.

Il s’adressa à ses hommes :

— Fouillez la baraque, vous autres ! (Il revint vers moi.) Où est ta bagnole ?

— J’ai eu une panne sur la route. Je suis venu à pied.

L’officier m’observait en silence. Le manteau trempé de formol, le visage sanglant, le col ouvert. Le gendarme respirait avec lenteur. Je ne voyais pas ses traits, à contre-jour des phares. Son col de fourrure synthétique scintillait dans la nuit.

— T’es pas clair, mon vieux, finit-il par marmonner. Va falloir tout nous raconter, et en détail.

— Aucun problème.

Un gendarme accourut derrière lui.

— Elle est pas là, capitaine.

Le gradé recula d’un pas, comme pour mieux me jauger. Il demanda à l’autre, sans me quitter des yeux :

— Le garage ?

— Rien à signaler, mon capitaine.

Il frappa dans ses mains, avec entrain.

— Bon. On repart à la gendarmerie. Et on emmène monsieur. Il a plein de choses à nous raconter. Des choses qui concernent Manon Simonis.

Il tourna les talons et se dirigea vers un break bleu marine que je n’avais pas remarqué. Il ouvrit la portière passager et se pencha à l’intérieur. Il cracha dans une radio :

— Brugen ici. On rentre... Non, elle est pas là. (Il me jeta un nouveau coup d’œil.) Mais quelque chose me dit qu’elle est plus très loin...