Le Tigre

Alfred Assollant · Chapitre 10 sur 23

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Le Tigre

Chapitre IX

 

 

Nous montâmes lentement, Charles et moi, l’escalier du premier étage. C’est de là que retentissait au loin la voix de madame Eulalie.

Vers le milieu de l’escalier la voix s’arrêta. Il y eut un court silence, comme d’un clairon dont un obstacle imprévu aurait tout à coup fermé l’embouchure.

Je crus même entendre quelques paroles mal étouffées : « À quoi pensez-vous, Angeli ? Voici mon beau-frère et mon neveu qui montent ! »

Je regardai fixement mon neveu Charles Fortin, pour savoir s’il avait entendu comme moi. Il me regarda à son tour en riant à demi et dit :

– Hâtons-nous, je crois que ma tante est en danger. Ces Corses sont capables de tout.

Heureusement, notre inquiétude était sans fondement ; car, au premier coup frappé, la femme de chambre accourut et nous introduisit au salon. Madame Eulalie, un peu rouge et fort émue, s’avança précipitamment et se jeta dans les bras de mon compagnon en s’écriant :

– Comment ! c’est toi, Charles ! mon petit Charles ! mon bon Charles !

Elle l’embrassa et en fut embrassée à plusieurs reprises, comme le voulaient les convenances et le plaisir de retrouver après cinq ans d’absence un neveu bien-aimé.

Elle continua :

– Tu n’as donc pas été noyé sur la côte de Madagascar ?

– Comme vous voyez, ma tante.

– Ni égorgé par les sauvages ? ni…

À ce moment le lieutenant Angeli, qui jusque-là se tenait modestement à l’écart, après m’avoir salué assez légèrement, s’avança à son tour.

Madame Eulalie prit son neveu par la main :

– Monsieur Angeli, voici mon cher neveu, mon petit Charlot, dont je vous ai parlé si souvent…

– En effet, monsieur, ajouta le Corse en tendant la main avec gravité.

Mais Charles, sans la prendre ni la refuser, parut attendre qu’on lui présentât le lieutenant.

Alors madame Eulalie reprit :

Mon enfant, voici M. le lieutenant Angeli, du 6e dragons, le meilleur ami de mon gendre et le nôtre.

Les deux hommes se saluèrent avec une froide politesse. Charles, en paraissant chercher un fauteuil pour moi, me dit à voix basse :

– Mauvaise physionomie, le lieutenant. Un vrai Yago. À la place de Crabanac, je ne m’y fierais pas.

Depuis longtemps j’avais cette opinion d’Angeli. Je fus étonné que du premier coup d’œil Charles eût conçu la même défiance. Cela me parut d’un mauvais présage pour toute la famille.

– Ma cousine Sylvie se porte bien, j’espère ? demanda Charles.

– Très bien, répondit madame Eulalie, parfaitement bien. Puis, se reprenant :

– Pauvre enfant ! si délicate et si frêle, ne faut-il pas qu’elle ait une santé de fer pour résister à toutes les émotions que son mari lui donne ?

– Comment ! reprit Charles en souriant avec amertume, serait-elle déjà malheureuse ?

Angeli le regarda de travers.

Alors, pour détourner la conversation, je dis en riant :

– Rassure-toi, cher ami ; Sylvie est délicate, parce que c’est le métier de toutes les jolies femmes. Mais au fond elle est heureuse comme une carpe dans un étang et se porte comme un pont neuf… Et, tiens, tu vas en juger tout à l’heure. La voici.

En effet, Mangou venait d’ouvrir la porte-cochère, et le Tigre entrait à cheval avec sa femme dans la cour intérieure.

Beau couple en vérité. Crabanac était l’un des plus superbes cavaliers qu’on pût voir. Un vrai colonel de cuirassiers, grand, bien découplé, large des épaules avec des bras aussi gros et aussi robustes que les jambes d’un homme ordinaire, et des jambes aussi fortes que des colonnes rostrales. Par-dessus tout une tête puissante, une voix sonore et faite pour le commandement. À peine un peu trop d’embonpoint qui n’avait fait jusque-là que lui donner une attitude plus imposante et presque majestueuse.

Il mit pied à terre, jeta la bride de son cheval à Mangou, qui déjà tenait celle du cheval de Sylvie, prit dans sa main le pied charmant de sa femme, lui prêta son épaule pour qu’elle pût s’appuyer, la saisit par la taille, l’enleva comme une plume, la tint quelque temps en l’air comme une idole pendant qu’elle lui souriait gracieusement, et enfin la déposa sur le pavé après l’avoir embrassée sur les deux joues, malgré une feinte résistance qui finit dans un joyeux éclat de rire.

À ce moment je regardai Charles qui devenait sombre comme un puits et qui s’éloigna de la fenêtre pour n’en pas voir davantage ; mais en même temps j’aperçus Angeli qui contemplait, lui aussi, ce spectacle avec des yeux presque sinistres.

On eût dit qu’un voleur lui emportait son bien. Je sentis mes soupçons se confirmer et s’aggraver. De quel droit ce Corse osait-il être jaloux ?… Pour Charles, passe encore ! Il avait aimé Sylvie, il en avait été aimé, elle s’était mariée à un autre, le croyant mort, lui ; il n’avait pas eu le temps de prendre son parti. On ne change pas d’amour aussi aisément que de chemise, comme dit le grand Aristote, père de la sagesse humaine.

Pendant que Charles se retirait au fond du salon et que je l’engageais à garder plus de sang-froid, madame Eulalie cria par la fenêtre à sa fille :

– Dépêche-toi, Sylvie, ton cousin est arrivé.

Et presque en même temps je vis qu’Angeli lui glissait dans la main un papier plié en plusieurs doubles qui ressemblait à un journal, et prononçait à voix très basse quelques paroles que je n’entendis pas.

Madame Eulalie répliqua assez haut en levant les épaules :

– Ne craignez rien, je ferai semblant de ne rien savoir. Me prenez-vous pour une sotte ?

Angeli n’insista pas, et la porte s’ouvrit.

Sylvie entra la première, légère comme un oiseau et toute rouge encore soit de la course à cheval qu’elle venait de faire, soit du baiser que son mari lui avait donné dans la cour et sous nos yeux.

Elle embrassa sa mère et s’écria :

– Où donc est-il, Charles ?

Cette question fut faite d’un ton si simple, si animé et si joyeux, que je vis bien que j’avais tort de craindre. On eût dit vraiment une jeune femme très attachée à toute sa famille et qui retrouve avec bonheur un frère tendrement aimé.

Charles s’avança lentement ; il paraissait indécis entre le bonheur de voir Sylvie et la douleur de la voir au bras d’un autre. Mais rien ne put tenir contre l’élan de la chère petite dame, qui lui sauta au cou si lestement et si tendrement que le pauvre garçon fut forcé de prendre part à la joie générale et d’embrasser gaiement sa cousine.

– Comme il a bruni ! dit madame Eulalie.

C’est le soleil des tropiques, répliqua Charles. Là-bas, tout le monde est noir.

– Oh ! ajouta Sylvie, tu n’es que brun, toi ; mais cela te va très bien. Tes moustaches sont magnifiques. Elles sont aussi épaisses que celles de M. Angeli.

Puis, s’adressant à Crabanac :

– Mon ami, voici mon cousin Charles dont je t’ai parlé si souvent…

– En effet, dit le Tigre en riant avec bonhomie, si souvent même que j’aurais été jaloux si l’on ne m’avait pas dit que vous étiez noyé dans la mer des Indes. Mais puisque vous voilà, cousin Charles, tout est bien. Il ne me reste qu’à me réjouir de votre heureux retour.

Et il lui serra la main cordialement, car le bon colonel était la confiance même.

– À propos, reprit-il, Sylvie, tu ne le remercies pas d’avoir voulu se battre pour toi avant-hier ?… Voilà un garçon qui prend à cœur l’honneur de la famille !

– Je n’ai fait que mon devoir, répliqua Charles avec modestie ; d’ailleurs, je ne savais pas que Sylvie fût déjà mariée… (il lui lança à la dérobée un regard de reproche), et je croyais avoir seul le droit…

– De vous battre pour elle ?… Mon cher ami, sachez dorénavant que madame Crabanac est sous ma seule protection, et qu’on n’a pas plus le droit de tirer l’épée pour elle que contre elle. Mais je ne vous en veux pas. Vous ne connaissiez pas son mariage. Donc vous n’êtes pas fautif, et quand on n’est pas fautif, on est innocent, c’est clair. N’est-ce pas, oncle Denisot ? Charles est innocent.

Je répondis :

– Colonel, vous avez parlé comme Cicéron.

Puis, comme la conversation me paraissait rouler sur des matières délicates, et comme je voyais Angeli garder un morne et mystérieux silence, je voulus rompre les chiens et je dis à madame Eulalie :

– Ma chère sœur, quelle heure est-il ? Est-ce qu’on ne va pas bientôt servir ? Je me sens un appétit d’enfer.

Ce qui était un mensonge abominable, car, grâce aux soins de Véturie, Charles et moi nous étions parfaitement lestés. Mais Dieu me pardonnera ce mensonge en faveur de l’intention.

Madame Eulalie répliqua non sans quelque aigreur.

– Le dîner est marqué pour six heures. Nous attendons encore quelques personnes. Cependant, monsieur Denisot, je vais vous faire servir, si vous voulez, un potage et un verre de vin de Bordeaux pour vous faire prendre patience.

Elle dit encore à Angeli à part, mais de manière que je pusse aisément l’entendre :

– Ce pauvre Denisot est né dans la peau d’un glouton. Il mourra dans la peau d’un goinfre.

Car c’était l’habitude de la vieille dame de dire toujours quelque chose d’agréable à chacun des convives de son gendre, – le seul Angeli excepté, qui avait su conquérir ses bonnes grâces par des flatteries désordonnées. Ah ! sous la voûte des cieux il y a des natures heureusement douées, et madame Eulalie était de celles-là, je vous le jure !

Au reste, les autres convives ne se firent pas attendre. Mangou, le sauvage Mangou, en culotte courte, en gants de coton, tout de noir habillé (quel uniforme pour un petit-fils de Gengis-Khan ! mais madame Eulalie l’avait voulu pour faire honneur à la maison, et le Tartare avait obéi pour ne pas être renvoyé), Mangou, dis-je, annonça successivement :

– M. Baratel, ancien maître des requêtes au conseil d’État.

– M. Bernin, de l’Institut.

– M. Krompholz, banquier allemand, et ses deux filles Brunhilt et Kriemhilt.

Et enfin le célèbre général Pinson, ancien soldat de la République, disgracié par Napoléon après le 18 brumaire, employé sans espoir d’avancement ou de fortune aux besognes les plus obscures et les plus difficiles, mis à la réforme sans solde par les Bourbons, et détesté de tous les gouvernements, parce qu’il n’avait jamais mis le pied dans les antichambres ministérielles. Pour vivre, il faisait des portraits et fixait sur la toile à soixante francs pièce les traits de ses contemporains des deux sexes, – ressemblance garantie. Au fond, le plus honnête homme du monde, le plus modeste et le plus fier en même temps, vivant de peu, sans aucun souci d’argent ou de réputation, parlant de ses campagnes quand on l’interrogeait, racontant les exploits de ses camarades plutôt que les siens propres, décrivant les pays plutôt que les batailles, car disait-il, je fais le paysage mieux que les figures ; s’amusant de tout, riant avec les jeunes gens, quoiqu’il eût près de soixante ans ; en un mot, le plus aimable et le plus sincère philosophe que j’aie jamais vu.

Aussi n’en faisait-il pas profession et ne prêchait-il que d’exemple.

Rien qu’à le voir entrer, boutonné dans sa redingote bleue, droit comme un sapin, merveilleusement brossé, ciré, astiqué, on reconnaissait le vieux soldat. Sa figure pleine de calme, de douceur et de fermeté en même temps, respirait le respect de soi-même et la bienveillance pour autrui.

Quand il entra, Mangou fit le salut militaire et cria de sa plus belle voix de Baskir : « M. le général Pinson ! » saisit son chapeau et l’accrocha lui-même dans l’antichambre, ce qu’il n’avait fait pour aucun autre convive, pas même pour moi.

Par la porte entrouverte je l’entendis qui disait à la femme de chambre :

– Ce vieux-là et mon colonel, ça fait la paire.

En quoi Mangou se trompait ; car, le courage excepté, il n’y avait pas la moindre ressemblance entre Crabanac et le vieux général républicain ; mais, malgré la différence des âges et des caractères, ils étaient liés ensemble de la plus étroite amitié. Le général était né dans le même village d’Auvergne que le père dit Tigre. L’un avait acquis une grande réputation à la guerre, mais il était resté pauvre. L’autre, le père de Crabanac, avait, en vendant des chaudrons et achetant des biens nationaux, acquis une grande fortune. Tous deux étaient restés unis, et Crabanac avait hérité de l’amitié de son père.

Aussi se leva-t-il avec empressement pour serrer la main du vieux républicain, à qui Sylvie fit aussi le plus charmant accueil. Il prit la main de la jeune femme et la porta à ses lèvres, comme on faisait avant la Révolution. Elle en rougit de plaisir et lui dit en riant :

– Ah ! général, que feriez-vous donc de plus pour une impératrice ?

– Rien du tout, répliqua Pinson, car les deux ou trois impératrices que j’ai vues (d’un peu loin), en France et ailleurs, n’étaient pas dignes de nouer les cordons des souliers de ma chère petite Sylvie. Demandez plutôt à Crabanac, qui les a connues comme moi !

– Ça, c’est vrai, dit le colonel.

– Cependant, interrompit M. Baratel…

Mais je n’ai rien dit encore de M. Baratel. Il faut réparer cet oubli.

Nicolas-Anne Baratel, fils unique et légitime de Pierre-Thomas Baratel et de je ne sais plus qui, son épouse, fut élevé de bonne heure, grâce au crédit de son père, ancien fournisseur et ami de Barras, dans la société la plus choisie de l’Empire. En 1809, dès l’âge de vingt-deux ans, il chantait les romances avec un tel succès qu’on parla de lui et d’une très grande dame (il excellait dans les duos), et que le grand Napoléon, indulgent pour lui-même, mais sévère pour autrui, comme il convient à un empereur, l’envoya, sous prétexte de mission extraordinaire, sur les bords de la mer Baltique, non loin des tristes embouchures de la Vistule.

Ovide chez les Sarmates, disait Baratel à son retour, qui ne tarda guère ; car la princesse, plus tendre qu’entêtée dans ses affections (ai-je dit que c’était une princesse ?), ayant choisi un autre favori dans l’état-major impérial, Napoléon se laissa fléchir et le nomma maître des requêtes.

Mais il s’en tint là jusqu’en 1814, et les Bourbons, qui ramenaient d’exil des centaines de serviteurs affamés, mirent Baratel à pied pour placer un protégé de M. le duc de Blacas. « En revanche, disait lui-même l’ancien maître des requêtes, j’allais remonter sur ma bête et devenir conseiller d’État pendant les Cent jours, lorsque Napoléon fit la sottise de se laisser battre à Waterloo. »

Cette fois, Baratel fut rendu à ses chères études, je veux dire à ses solos de flûte et aux romances de l’Empire. En d’autres termes, il vivait de ses rentes, – quinze cents francs ou environ, et d’un certain nombre de dîners qu’il glanait par-ci par-là dans quelques maisons riches et attachées à la mémoire de Napoléon. C’est à ce titre qu’on le voyait de temps en temps chez le colonel Crabanac, le plus généreux et le plus insouciant des hôtes. Il chantait avec Sylvie, il appelait Eulalie « belle dame » et guettait, croyant à la fortune du père, l’une des deux filles du banquier Trompholz, – Brunhilt ou Kriemhilt. Il n’avait pas de préférence.

Du reste, long comme un arbre, mince comme un fuseau, pâle avec un grand nez, d’épais favoris, des yeux myopes, enchanté de lui-même, de sa grâce, de ses talents, de son esprit, appelant par leurs noms de baptême tous les hommes puissants dont le nom venait dans la conversation, faisant comme par hasard des demi-confidences sur les dames de l’ancienne cour et de la nouvelle, laissant entrevoir que quelqu’un de sa connaissance (et il relevait sa cravate) avait été du dernier bien avec la duchesse, la baronne, la princesse ou la banquière ; il était écouté comme un oracle dans les maisons bourgeoises, et toutes les vieilles dames l’admiraient franchement, en souvenir de leur jeunesse passée dont il était le dernier écho.

Ce Baratel donc, entendant que le général Pinson avait mal parlé des impératrices, qu’il regardait comme placées sous sa garde, leva la tête et dit :

– Cependant, et sans vouloir comparer les impératrices à madame Sylvie qui est vraiment incomparable…

– Fui, fui, ingombaraple ! interrompit le banquier Krompholz, qui craignait sans doute que la discussion ne retardât le dîner.

– Ne pensez-vous pas, continua l’ancien maître des requêtes, qu’on pourrait faire quelques réserves…

– Non, non, pas de réserves ! s’écria Crabanac. Ceux qui feront des réserves sont indignes de vivre, et je les passerai tous au fil de l’épée.

Baratel allait répliquer, mais le Tartare Mangou ouvrit la porte et dit :

– Madame est servie !

Sylvie prit le bras du vieux général, madame Eulalie celui de Baratel ; le reste s’arrangea au hasard.

Vers le premier tiers du dîner, la conversation s’engagea.

Madame Eulalie, grande maîtresse des cérémonies, avait placé mon neveu Charles Fortin entre les deux filles de l’Allemand Krompholz. Un garçon à marier entre deux filles à marier, rien n’était plus raisonnable. Vous en auriez fait autant à ma place, n’est-ce pas ?

Mais voici. Ces deux filles étaient jalouses l’une de l’autre comme des panthères, comme des sœurs, comme des belles-sœurs. Brunhilt, étant l’aînée, prétendait prendre le pas sur la cadette, c’est-à-dire se marier la première, et lançait alternativement de doux regards à tous les jeunes gens qui passaient à sa portée et des regards irrités à Kriemhilt qui se livrait matin et soir au même manège.

– Je suis l’aînée, disait Brunhilt.

– Tant pis pour toi, si tu as laissé passer l’âge, répliquait Kriemhilt.

Le père Krompholz courait de l’une à l’autre, cherchant à calmer par de douces paroles dites à voix basse ces cœurs emportés.

– Ma bonne Brunhilt, ma charmante Kriemhilt, au moins, faites attention qu’il y a des témoins !… Brunhilt, au nom du ciel, ma chérie ! Kriemhilt, par le souvenir de ta mère qui repose maintenant parmi les anges !…

Et comme ces filles adorées l’écoutaient aussi peu l’une que l’autre et commençaient à se menacer tout de bon, le vertueux père s’éloignait discrètement en les donnant au diable.

J’avais été souvent témoin de scènes de cette espèce, et ce soir-là, pour empêcher Charles de regarder Sylvie avec trop de persévérance, ce qui aurait pu déplaire à Crabanac et exciter sa jalousie, j’imaginai de confier aux deux demoiselles Krompholz que mon neveu arrivait des Indes avec un million et qu’il désirait se marier bientôt.

Le feu ne prend pas plus vite à deux fagots bien secs que ne fit l’amour à ces deux bons petits cœurs allemands. Brunhilt, l’aînée, qui était brune comme une Portugaise, laide comme un péché mortel, et qui marchait dans le salon comme une grande vache maigre dans la prairie, jeta un long regard dans la glace du salon, essaya deux ou trois sourires, approuva le dernier et s’y tint pour toute la soirée.

Kriemhilt, la cadette, à qui j’avais glissé que Charles était un jeune homme mélancolique et qu’il aimait qu’on fût très gai autour de lui, s’essaya à rire aux éclats. Kriemhilt était rousse et se croyait blonde ; elle avait le teint blanc et rose et le nez de travers. Tout cela n’aurait pas manqué d’agrément si la bouche n’eût été grande comme un four et les mâchoires un peu trop fortes, comme celles de tous les grands animaux carnassiers.

Du reste, un long cou, de longues jambes, une poitrine plate étaient le commun apanage des deux filles du baron Krompholz.

Ce soir-là, donc, Brunhilt et Kriemhilt étaient l’une et l’autre sous les armes et regardaient mon pauvre Charles comme deux chasseurs qui battent la plaine regardent le lièvre infortuné qu’un hasard malheureux fait lever à distance égale de leurs fusils.

Lui, sans se douter du péril qui le menaçait, avalait d’un air distrait tout ce qu’on avait mis sur son assiette, et de temps en temps jetait un coup d’œil sur Sylvie, qui de son côté souriait avec grâce, comme pour faire prendre patience en attendant la fin du dîner.

Cependant, excepté le sel, le poivre, le beurre, le vin et les cornichons, mesdemoiselles Krompholz n’avaient pu rien demander à leur voisin. Je les voyais piaffer d’impatience comme des chevaux arabes qui vont s’élancer dans la plaine.

Enfin Brunhilt, étant l’aînée, parla la première.

– Vous venez de bien loin, monsieur ?

– De l’île Maurice et de Madagascar, oui, mademoiselle, répondit mon neveu avec politesse.

Et en même temps il dépouilla de son arête un morceau de truite saumonée.

– Ah ! dit-elle en soupirant, c’est l’autre bout du monde, cela. Vous avez dû bien souffrir ?

Deuxième soupir, encore plus compatissant et plus profond que le premier. Court silence.

Charles, la bouche pleine, allait répondre je ne sais quoi, lorsque la rousse Kriemhilt, jalouse de sa sœur qui accaparait le voyageur, tendit son verre et demanda du vin en riant aux éclats.

Lui, étonné de cette gaieté subite, prit la bouteille, remplit au hasard le verre de Kriemhilt, celui de Brunhilt, le sien et le mien. Dans son trouble, il faisait des yeux le tour de la table comme s’il avait voulu donner à boire à tous les assistants.

Brunhilt fit un geste d’impatience en voyant sa sœur marcher sur ses brisées, et s’écria :

– Mon Dieu, Kriemhilt, qu’est-ce que tu as donc à rire comme une oie en gaieté ?

– Et toi, ma chère, à lever les yeux au ciel comme une dinde en détresse ? répliqua Kriemhilt.

L’attaque avait été vive. La riposte, comme on le voit, fut prompte.

Le père Krompholz leva sa tête vénérable comme un cheval qui entend le son de la trompette, et d’un coup d’œil avertit ses filles de ne pas se quereller en public, en même temps qu’il disait tout haut à M. Bernin, membre de l’Académie des inscriptions :

– Ces chères enfants ! C’est tout le portrait de leur mère. Une gaieté d’oiseau, un cœur de brebis, une piété d’ange, un esprit vif comme la poudre de mine…

L’académicien tourna le nez à l’ouest, pour mieux entendre ce panégyrique ; puis à l’est, pour mieux voir les deux jeunes Allemandes, et approuva ces paroles paternelles d’un air plein de finesse et d’indulgence.

Il attendait au passage le pâté de foies gras truffé, et s’inquiétait de savoir si les truffes seraient abondantes ou si Baratel aurait tout pris. Cela dépendait de l’itinéraire que le pâté suivrait d’abord. Viendrait-il par la droite ou par la gauche ?

Grave perplexité.

Cependant, Brunhilt, si furieuse qu’elle fût d’être comparée à « une dinde en détresse », revint à Charles et lui dit avec douceur :

– C’est une île bien grande, n’est-ce pas, cette Madagascar ?

– Immense, répondit Charles.

– Combien de lieues de tour ?

– Sept ou huit cents, mademoiselle.

Alors les questions se multiplièrent.

– Madagascar était-elle fertile ?

– Prodigieusement.

– Combien de récoltes ?

– Cinq ou six par an.

– Beaucoup de montagnes ?

– Beaucoup.

– Et les forêts ?

– Innombrables.

– Et les rivières ?

– Très profondes.

– Et le soleil ?

– Brûlant.

– Beaucoup de bêtes féroces ?

– Un grand nombre, et de toute espèce.

– Des tigres ?

– Dans tous les coins.

– Des caïmans ?

– Encore davantage.

– Des hippopotames ?

– Par milliers.

– Des serpents ?

– Par millions.

– Oh ! dit Brunhilt en levant les yeux au ciel, ce doit être charmant. Je voudrais bien voir ce pays-là.

Il y eut un autre silence. Charles baissa les yeux sur son assiette et se remit à manger, dans l’espérance que la description de Madagascar était terminée.

Malheureusement, Kriemhilt, qui n’avait encore rien dit, prit la parole à la place de sa sœur et commença une autre antienne.

– Vous avez dû vous amuser beaucoup dans ce pays-là ? demanda-t-elle en riant pour montrer ses dents, qu’elle croyait belles, et qui n’étaient que longues et larges.

– Amusé ? répondit Charles. Non.

Elle éclata de rire.

– Pourquoi ?

– J’ai eu la fièvre tout le temps.

– Ah !

Nouveaux rires, suivis d’une question nouvelle : Comment y êtes-vous allé ?

– À la nage.

– Pas possible !

Et Kriemhilt se tordait de rire.

– Mais pourquoi à la nage ?

– Mademoiselle, dit Charles, ce n’est pas ma faute. Je vous assure que j’aurais mieux aimé y aller en bateau. Malheureusement, le vaisseau anglais sur lequel j’étais fut poussé par le vent contre un rocher, s’ouvrit et sombra.

– Oh ! s’écria Brunhilt, qui crut le moment venu de montrer sa compassion et son tendre cœur.

– Comme j’ai l’honneur de vous le dire, mademoiselle. Tout le monde fut noyé, excepté quatre matelots et moi. De nous cinq, deux furent tués par les sauvages, un par la fièvre, le quatrième fut mordu par un serpent et mourut en cinq minutes.

Kriemhilt reprit la parole :

– Et, dit-elle en riant, vous n’avez plus envie de voir ce pays de sauvages ?

– Qui sait ? répondit Charles en regardant Sylvie. Qui sait ?

– Oh ! ajouta Brunhilt, c’est là qu’il doit être bon de vivre à l’ombre des grandes forêts, sur le bord des grands fleuves, en face de la mer des Indes, comme Paulet Virginie.

Le père Krompholz se pencha vers M. Bernin, membre de l’Institut, et lui dit entre haut et bas :

– Une âme de poète, ma fille aînée ! Tout le portrait de Klopstock.

Mais alors Kriemhilt fronça le sourcil. Pour l’apaiser, il se reprit et ajouta :

– Ma fille cadette aussi, monsieur Bernin.

Car il avait le caractère conciliant, cet honnête Allemand, oui, très conciliant et très doux, du moins en public, ou peut-être n’avait-il qu’une épouvantable envie de donner ses filles en mariage à n’importe qui, pour en être totalement, complètement et définitivement débarrassé.

Cette pensée, si c’était la sienne, n’était pas d’un mauvais père, car elle s’accordait parfaitement avec les vœux intérieurs des jeunes demoiselles.

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