Le Tigre
Chapitre II
J’allai donc ce jour-là, suivant mon habitude, prendre ma place au café Lemblin, car je suis un homme réglé en tout, dans mes mœurs, dans mes occupations, dans mes promenades, et je fais tous les jours la même chose à la même heure. C’est le moyen de ne pas se fatiguer à prendre continuellement des résolutions nouvelles et par conséquent de sentir moins la pesanteur de la vie. Au reste, voulez-vous savoir à quoi je passe mon temps ?
Je me lève à huit heures, je fais ma barbe, je tisonne en hiver et je me promène en été jusqu’au déjeuner, c’est-à-dire jusqu’à dix heures.
Comme la divine Providence, j’émiette du pain pour les petits oiseaux dans le jardin des Tuileries, je rentre chez moi, je déjeune, je bois deux carafons de vin, – jamais davantage – et je discute avec Véturie ses propres affaires, les miennes et celles du voisinage ; je fais quatre ou cinq tours de promenade au Palais-Royal, dans les galeries quand il pleut, dans le jardin quand il fait beau ; je cause avec les marchandes ; elles m’accueillent toujours bien à cause de ma redingote boutonnée jusqu’au collet et de mon ruban rouge qui me donne l’air d’un vieux brave ; je tiens ma canne la pointe en avant, comme si j’avais contracté depuis longtemps l’habitude de charger les Autrichiens et les Prussiens, et je siffle de temps en temps l’air d’une chanson de Béranger, ce qui me fait suivre avec respect par les gamins (hier encore, l’un d’eux disait à ses camarades qu’il m’avait reconnu, que j’étais le fameux général Chose, et je ne l’ai pas contredit ; après tout, le général Chose n’a peut-être pas meilleure mine que moi) ; ensuite j’entre au café, pour lire les journaux, – le Constitutionnel d’abord, qui est mon favori, et après le Constitutionnel tout ce qui se trouve sous ma main.
Comme je suis un habitué, et surtout comme, par politique, je ne ménage pas les pourboires, on me garde ma place dans le coin de la fenêtre du rez-de-chaussée à gauche du comptoir de Proserpine, et l’on me sert ma demi-tasse sans attendre que je la demande.
De ce poste rapproché, commode et sûr, et d’où l’on me délogerait plus difficilement que les Anglais de Gibraltar, je vois en un clin d’œil tout ce qui se passe dans la salle, et j’observe les manœuvres des amoureux de Proserpine. L’un s’avance d’un air timide, guette un coup d’œil et attrape un sourire à la volée, destiné peut-être à son voisin. Voilà du bonheur pour toute la journée.
Un autre, plus hardi, pour attirer l’attention, frappe à grand bruit sur la table, appelle les garçons, jure et sacre, commande un déjeuner pour quatre et lève la tête avec fierté en regardant le comptoir.
Un troisième s’avance en se dandinant d’un air vainqueur… Que sais-je ? Chacun a sa manière de se faire remarquer ; mais le seul qu’elle remarque, je ne le sais que trop, le vainqueur des vainqueurs, c’est mon propre neveu, je veux dire le mari de ma nièce ; c’est le brillant colonel du 3 e cuirassiers de Waterloo, le terrible Crabanac. Celui-là n’a plus rien à désirer. Je le vois. Les garçons du café le disent tout haut. Le patron le sait, et tout le Palais-Royal aussi, et tout le monde envie son bonheur ; mais personne n’ose le regarder de travers, de peur d’être sabré.
À trois heures je quitte ma place et je vais me promener jusqu’à six heures. Je dîne sous le regard de Véturie, je reviens au café, je fais une partie de dominos avec le premier venu, lieutenant, capitaine ou colonel à demi-solde. Je gagne ma demi-tasse trois fois sur cinq pendant qu’autour de moi les politiques discutent avec chaleur la révolution espagnole ou napolitaine, qu’on vante les discours du général Foy, de Manuel ou de Benjamin Constant, qu’on maudit les Bourbons, les jésuites, les traîtres et les calotins, qu’on raconte tout bas, de bouche à oreille, – que Napoléon n’est pas mort, que sir Hudson Lowe n’a fait enterrer qu’un mannequin de paille, que l’empereur s’est échappé, qu’il est aux États-Unis, qu’il va revenir, qu’on l’attend d’un instant à l’autre à Rochefort…
Quand j’ai entendu tous ces récits et toutes ces confidences pour la millième fois, je dis bonsoir à Proserpine qui me sourit gracieusement, et je vais me coucher.
Voilà une journée bien employée, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est ainsi qu’elles le sont toutes.
Je dis toutes. Il faut pourtant en excepter une, et c’est justement celle où commença l’histoire qu’on va lire :
Il était huit heures du soir, et je venais de prendre ma place accoutumée à trois pas du comptoir de Proserpine.
Le café Lemblin tout entier était en fête. Comme on n’y voyait guère que des officiers à demi-solde ou en retrait d’emploi, – tous frères d’armes malgré la différence des grades, – et trois ou quatre bourgeois bonapartistes, mais aussi paisibles que moi, la fête de Proserpine devait être célébrée en famille par un punch gigantesque auquel tous les habitués avaient souscrit de bon cœur. Il était convenu sans qu’on l’eût dit, de peur de blesser l’amour-propre de ceux dont la bourse était vide, que les riches payeraient pour leurs camarades moins heureux, et chacun, en entrant, déposait dans un tronc son offrande, qui vingt francs, qui vingt centimes, suivant ses moyens.
De tous côtés des fleurs rares. Les murs en étaient tapissés, les corniches en étaient surchargées, le comptoir en était couvert et ressemblait à un autel qui n’attendait plus que sa déesse.
Tous les officiers étaient en grand uniforme comme aux jours de parade. Quelques-uns de ces uniformes, autrefois si brillants et si hardiment portés dans la bataille, dataient de 1814. Tel venait de Montmirail, tel de Brienne ou de Laon. Les plus neufs et les mieux conservés avaient paru à Waterloo. Mais tous étaient soigneusement brossés et astiqués comme si l’on avait dû entrer en campagne sur-le-champ.
Les fenêtres et les portes du café étaient ouvertes à cause de la saison, et deux ou trois mille Parisiens, hommes, femmes et enfants, rangés en demi-cercle, regardaient avec étonnement un orchestre composé de cent musiciens qui avaient tous appartenu aux régiments de l’ancienne armée et de la garde impériale, et qui, en grand uniforme comme leurs officiers, n’attendaient dans la galerie qu’un signal pour commencer la sérénade.
Car c’était bien une sérénade qu’on avait voulu donner à la belle Proserpine pour sa fête. L’idée venait du colonel Crabanac, mais tout le monde l’avait adoptée avec enthousiasme. Il ne s’agissait pas seulement de rendre, comme disait Rossignol, ancien capitaine du 6 e léger, l’hommage que Mars dut toujours à Vénus, le dieu de la guerre à la déesse des amours ; on voulait aussi, grâce au punch, se compter entre amis et peut-être ébaucher quelque conspiration contre les Bourbons… Je le dis, mais je n’en suis pas sûr ; on ne confiait pas des secrets pareils à des pékins
Cependant l’heure avançait, et le colonel Crabanac, plus communément appelé le Tigre, directeur officiel de la fête, tardait à se montrer. On commençait à former des groupes et à murmurer.
Je me penchai vers mon voisin de gauche, un grand Corse, noir et maigre, ancien lieutenant au 6e dragons, et qui passait pour le confident et le meilleur ami de Crabanac, et je demandai à demi-voix :
– Où donc est le Tigre ? Est-ce qu’il oublie maintenant les rendez-vous qu’il donne ?
Le Tigre, c’était le nom d’amitié qu’on donnait à Crabanac dans le café Lemblin, et si l’on songe qu’il avait percé, sabré, espadonné ou tué en duel à coups de pistolet une douzaine d’officiers des gardes du corps et de la garde suisse ou de bourgeois royalistes, qu’il était si impétueux, qu’au premier mot il prenait feu, qu’au second il saisissait son interlocuteur à la cravate, qu’il l’étranglait presque au troisième, qu’il offrait de lui couper la gorge au quatrième, et qu’il la coupait effectivement presque toujours, ce surnom ne paraîtra pas trop déplacé.
Angeli répondit :
– Le Tigre n’oublie rien.
– Mais alors ?…
– Eh bien, alors, il a des affaires ; voilà tout. Est-ce qu’on ne peut plus avoir des affaires, à cette heure ?
Il me fit cette question d’un air si terrible ou, pour mieux dire, si parfaitement sinistre que je n’osai répliquer. On aurait dit le sifflement d’une vipère dont on a par malheur écrasé la queue. Ce Corse avait toujours l’air de vouloir égorger ou empoisonner quelqu’un. On racontait de lui, quand il avait le dos tourné, des histoires de Peau-Rouge égaré dans un maquis de la Corse. On disait qu’il avait tué, quinze ans auparavant, à deux lieues de Sartène, le père de sa maîtresse, puis trois mois après sa maîtresse elle-même, qui, se voyant enceinte, voulait se faire épouser ; puis le maire de la commune qui avait essayé de l’arrêter, et deux ou trois bourgeois notables qui voulaient arrêter ce carnage.
Tous ces coups de fusil, malgré le retentissement de ceux d’Iéna et de Friedland, firent tant de bruit en Corse que le grand Napoléon, qui cherchait partout des hommes de main et d’exécution, et qui n’était pas difficile sur le choix, lui fit offrir, soit pour en délivrer la Corse, soit pour l’attacher à sa personne, sa grâce complète, mille écus et le grade de maréchal des logis dans les dragons de la garde. Le préfet ajouta tout bas qu’Angeli aurait un avancement rapide et des gratifications, pourvu qu’il voulût rendre compte à qui de droit de tout ce qui se disait parmi ses nouveaux camarades contre la personne de l’empereur et son auguste dynastie.
Angeli accepta et fut employé à diverses missions secrètes. On crut même qu’il avait trempé dans la mort mystérieuse du colonel républicain Oudet, le célèbre chef des Philadelphes. Mais tout cela ne fut connu que plus tard.
En 1822, le Corse passait pour un soldat intrépide, – et il l’était en effet, l’ayant montré en plusieurs occasions, – et pour un bonapartiste irréconciliable, car il avait conspiré quatre ou cinq fois contre les Bourbons ; mais par un bonheur étrange qu’on ne remarqua pas d’abord, et que je m’explique trop facilement aujourd’hui, quoique toujours prompt à s’élancer au premier rang, il échappa toujours à la police de Louis XVIII. Un jour même, quelqu’un de ses anciens camarades l’en félicita tout haut d’un air assez équivoque, à quoi le Corse répondit avec indifférence qu’il était cousin par sa mère de plusieurs chefs de l’armée royale, et que ses parents étaient intervenus en sa faveur. L’autre le crut ou feignit de le croire ; mais un mois plus tard on le repêcha au fond de la Seine, frappé de cinq coups de poignard et noyé.
La réputation d’Angeli n’en devint pas meilleure, mais on se garda d’en médire, et les plus circonspects se bornèrent à parler le moins possible de lui et devant lui. Un seul, parmi ces braves officiers, lui témoignait une confiance et une amitié sans bornes. C’était le colonel Cabranac. Mais il faut avouer que le Tigre, toute opinion politique à part, et pourvu qu’on ne parlât ni de sa femme qu’il aimait tendrement, ni de sa maîtresse qu’il adorait follement, ni de Napoléon qui était Dieu, ni des Prussiens qu’il méprisait, ni des Anglais qu’il détestait, ni d’Hudson Lowe qu’il traitait de bourreau, ni de Marmont qu’il appelait traître, ni de vingt autres personnages connus qu’il coiffait des noms les plus différents : héros, gredins, canailles, sauveurs de la France, emplâtres et rossards ; le Tigre, dis-je, était l’homme du monde le plus paisible, le plus doux, le plus franc, le plus affectueux, le plus cordial, le plus confiant, le meilleur camarade qui fût jamais… Seulement, il ne fallait pas toucher à ses dieux, ou sinon… au bout de l’épaule était un bras, au bout du bras une main, au bout de la main un sabre, au bout du sabre la mort ! D’un revers il vous aurait fait voler la tête, ne vous laissant que le temps de vous mettre en garde, de riposter et de filer droit.
Un peu vif, si vous voulez, mais respecté de tous les hommes et adoré de toutes les femmes. C’est l’essentiel, n’est-ce pas ?
Le Tigre, ainsi fait, avait donc pour ami intime et particulier cet Angeli.
Cette amitié s’expliquait de plusieurs façons. D’abord le Tigre, qui aurait tué trente mille hommes à coups de sabre plutôt que de commettre une seule action basse ou vile, était incapable de soupçonner dans le cœur d’autrui des sentiments qui ne seraient jamais entrés dans le sien.
Ensuite, le lieutenant Angeli protestait de son amitié pour le colonel avec tant de chaleur, soutenait ses intérêts avec une ardeur si grande, et même en son absence aurait si facilement dégainé en l’honneur de son chef et de son ami, que personne ne pouvait douter de son dévouement absolu.
Enfin, il avait reçu de tels services du Tigre qu’il aurait été le dernier des hommes s’il avait pu les oublier un instant. Le premier de tous était que le colonel Crabanac, dans l’une des fameuses charges qui furent faites à la Moskowa, le voyant blessé et engagé sous son cheval mort, quand l’escadron à moitié détruit se retirait sous la mitraille des Russes, l’avait enlevé lui-même et transporté dans nos rangs, ce qui lui sauva la vie. Le second était que Crabanac, fils d’un vieil Auvergnat qui avait fait fortune dans les fers et les chaudrons, plus riche par conséquent que la plupart de ses camarades, avait ouvert sa bourse au Corse, sans compter, comme si tous les biens de la terre étaient communs à tous les hommes ; et pour dire la vérité, ce service-là valait deux fois plus que le précédent, car, suivant une belle pensée du sage Confucius :
Mourir vaut mieux que vivre misérable.
Voilà, certes, de bien fortes raisons, qui devraient attacher le lieutenant Angeli au colonel Crabanac ; mais je n’ai pas dit la meilleure de toutes, celle qu’il n’avouait pas.
Lorsque le colonel Crabanac (Martin) épousa, en 1820, Sylvie Denisot, ma nièce, fille de ma belle-sœur Eulalie, Angeli fut choisi pour témoin, et parut si frappé de la beauté de la jeune mariée (peut-être l’était-il aussi de la dot) que j’en conçus dès ce jour-là un désagréable augure. Il est bien vrai que ni le marié ni la mariée ne firent la moindre attention à lui, et que ni par la beauté, ni par la force, ni par la réputation, ni par la fortune, ni par le grade, ni même par l’âge, il ne pouvait être l’égal du brillant colonel. Mais le soleil ne voit pas tous les pucerons, et tous les pucerons voient le soleil.
De sorte que, sous divers prétextes, comme ami, comme compagnon d’armes, comme subordonné, comme intendant, Angeli s’insinua dans la maison, porta aux nues Crabanac, admira silencieusement la jeune dame, flatta madame Eulalie Denisot, la belle-mère, la trouva belle, gracieuse, intéressante, touchante, ravissante, lui fit raconter ses succès d’autrefois, écouta la description des robes qu’elle portait lors du couronnement de l’impératrice Joséphine, le compliment un peu cavalier (mais qui la chatouillait doucement) du général Lasalle, tué à Wagram avec la réputation du premier des hussards de l’Europe, et lui fit croire qu’elle était belle encore, ce qui ne fut pas difficile, car la bonne dame était crédule en tout, et particulièrement sur le chapitre de sa beauté !
D’où il résulta qu’Angeli devint bientôt nécessaire à toute la famille, excepté à moi, qui ne mis plus que rarement les pieds chez madame Denisot, rue de Vaugirard, 35, quoique je fusse son plus proche parent et le subrogé tuteur de sa fille. Mais j’avais eu l’imprudence de blâmer une robe rose que ma belle-sœur Eulalie venait d’adopter.
La dame me regarda d’un air pincé et dit :
– Mon ami, vous n’y connaissez rien. M. Angeli la trouve charmante et tout à fait assortie à mon teint.
À quoi je répliquai :
– Angeli est un intrigant qui vous flatte.
– Pourquoi me flatterait-il, s’il vous plaît, beau-frère ?
– Est-ce que je sais, moi ?
– Si vous ne savez pas, il ne faut point parler. Il n’y a qu’un sot qui…
Sur ce mot, de peur de répondre avec trop de vivacité, je pris ma canne et mon chapeau, et j’allai faire un tour de promenade, laissant la place au lieutenant Angeli, qui sonnait à la porte, juste comme j’allais sortir. – Lui, du reste, me salua profondément, comme si j’avais été son ami le plus cher.
Voilà quel était le Corse auquel je venais de demander des nouvelles du colonel Crabanac, et de qui j’avais reçu la réponse si peu polie qu’on a lue plus haut.
Je ne me décourageai pourtant pas, et je demandai encore :
– Quelles affaires ? Un duel, peut-être.
Angeli alluma sa pipe, en tira deux ou trois bouffées, et répondit gravement :
– Probable !
– Avec qui ?
Au même instant, cinq ou six officiers s’approchèrent de nous et demandèrent aussi :
– Oui, avec qui ?
Angeli tira une quatrième bouffée de sa pipe, et répondit plus gravement encore que la première fois :
– C’est son secret.
– Mais, mille tonnerres ! reprit un des assistants, il s’est battu vingt fois sans manquer l’heure de la demi-tasse.
Le Corse prit alors son parti :
– Vous voulez le savoir ?
– Nous le voulons.
– Vous ne le répéterez pas !
– Pour qui nous prends-tu ? demanda l’autre.
– Pour des amis ; voyez-vous, si le Tigre venait à savoir que j’ai parlé de ses affaires en plein café, il ne me le pardonnerait jamais.
– On se taira. Parle.
– Voici.
Et Angeli se pencha vers ceux qui l’écoutaient, comme pour leur recommander la discrétion… C’est à cause de sa femme que le Tigre s’est battu ce matin.
On l’interrompit de tous côtés.
– Ah bah !
– Pas possible !
– C’est la première fois.
– Et ce sera la dernière, je pense, dit le Corse ; car je ne crois pas que quelqu’un ait jamais envie de l’agacer là-dessus.
– Comment ! c’est pour cette petite femme si gentille, si gracieuse et si modeste qu’on lui donnerait le bon Dieu sans confession, qu’il s’est battu ce matin ?… À qui se fier, Seigneur, à qui se fier maintenant ?
Angeli reprit d’un air sombre :
– Ce n’est pas la faute de madame Crabanac, et le premier qui voudrait dire quelque chose contre elle…
– C’est bon, c’est bon ; ne tire pas ton sabre ; nous sommes ici entre amis. Dis-nous seulement ce qui s’est passé.
– Eh bien, nous étions hier soir, le colonel, madame Crabanac, sa mère madame Eulalie et moi, dans une loge du théâtre des Variétés. On jouait une pièce d’un nommé Scribe, un pékin qui a bien de l’esprit et qui nous faisait tantôt rire comme des bienheureux, tantôt pleurer comme des infortunés. La jeune dame surtout pleurait comme une Madeleine. Quant au Tigre, vous le connaissez ; sur le champ de bataille, il verrait tuer dix mille hommes sans broncher ; mais au spectacle, si une petite fille se met à crier tout à coup : Ô ma mère ! et à tomber dans les bras d’une vieille dame qu’elle n’a pas vue depuis cinquante ans, v’lan, voilà que ça l’attrape et qu’on voit des larmes couler sur sa moustache. Ça, c’est une particularité de son tempérament. On ne peut pas se refaire, n’est-ce pas ?
– C’est vrai, dit l’autre ; d’autant mieux que le Tigre ne s’est pas fait lui-même.
– Voilà donc que ça durait depuis plus d’une heure et qu’on était au second acte, lorsque le Tigre, en regardant dans la salle, s’aperçoit qu’un jeune pékin à moustaches lorgnait sa femme, oh ! mais la lorgnait solidement, je vous en réponds.
– Ah ! c’est qu’elle est jolie, la colonelle ! interrompit un officier d’un air de connaisseur. Jolis yeux, belles dents, sourire gracieux, ma foi, tout y est.
Angeli fronça le sourcil.
– Oui, tout y est ; mais le Tigre n’aime pas ça, et le pékin aurait mieux fait de mettre la lorgnette dans son étui et l’étui dans sa poche. Après ça, il y a des imbéciles partout, et il y en avait un fameux dans la chemise de ce pékin-là, c’est moi qui vous le garantis. Le Tigre avait beau le regarder bien en face, faisant ses yeux terribles comme pour l’avertir de se tourner vers la scène et les acteurs, et non vers sa femme, l’autre ne bougeait pas plus qu’un terme et lorgnait de toutes ses forces.
Moi, voyant ça, je me dis : Il y aura du grabuge avant un quart d’heure, et, pour l’empêcher, je veux sortir et prendre les devants ; le Tigre, qui me devine, me saisit le bras et me souffle tout bas :
– Si tu passes avant moi, Angeli, nous sommes brouillés à mort !
– Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ? Il est mon ami, il est mon colonel, il m’a sauvé la vie à la Moskova, il est le mari de madame Crabanac ; ma foi, il a tous les droits possibles de prendre l’affaire en main. Je reste donc en place, mais je pense à part moi : Toi, pékin, tu passeras demain un mauvais quart d’heure !
– Et dans l’entracte, demanda l’un des officiers, le Tigre est allé souffleter le pékin ?
– Pas du tout, répondit Angeli. C’est bien autre chose. Vous allez voir.
Le colonel, quand on a baissé la toile, dit à sa femme :
– Tu dois avoir chaud, ma chérie ?
– Moi, pas du tout, qu’elle lui réplique.
– Si, si, tu as chaud, je le vois bien. Tu veux te rafraîchir. Je vais chercher des oranges.
Et il ouvre lentement la porte, puis la referme avec soin comme s’il avait peur des courants d’air pour sa petite femme chérie. Mais, à peine dans le corridor, je le vois descendre comme une tempête dans l’escalier, bousculant tout le monde à droite et à gauche. Je me doute qu’il allait attendre son homme à la porte de l’orchestre, et je dis à la colonelle :
– Madame, si vous n’avez pas besoin de moi, je vais chercher le journal du soir.
Elle me laisse aller. Je cours après le colonel, et j’arrive juste à temps pour voir la plus drôle de chose… Vous ne devineriez jamais !
Le pékin, moins pressé que nous, d’ailleurs gêné par ses voisins de l’orchestre qui sortaient à petits pas de leurs places, arrivait juste à l’entrée du corridor, lorsqu’un jeune homme qui le suivait lui donne exprès un grand coup de coude dans la poitrine et lui crie :
– Faites donc attention, animal !
Le pékin se retourne et veut lui envoyer une gifle. L’autre lui saisit le bras et le retient en lui disant :
– Voici ma carte. Nous nous expliquerons demain matin à Vincennes.
Le pékin, un peu étourdi de l’aventure, mais faisant bonne contenance, allait la prendre, lorsque voilà mon colonel qui s’avance et qui crie :
– Ce n’est pas tout ça, pékin ! c’est à moi que tu auras affaire, et non pas à monsieur.
– Pardonnez-moi, interrompt le jeune homme. Je ne sais pas si vous avez affaire ensemble, mais c’est moi qui dois passer le premier.
Vous voyez d’ici la figure du Tigre :
– Monsieur, dit-il, je vous défends de toucher à la peau de ce pékin. Elle m’appartient. Elle est à moi. Je la veux !
– Et de quel droit ? demanda l’autre.
– Oui, de quel droit ? demanda aussi le pékin, qui commençait à rire et qui est d’ailleurs un joli garçon, habillé comme un prince… Au reste, vous le verrez un jour ou l’autre si l’on parvient à le retrouver.
– Comment ! demanda l’un des assistants. Il est donc perdu, maintenant ?
– Si bien perdu que le Tigre le cherche depuis vingt-quatre heures… Mais vous allez voir la suite.
Mon colonel, comprenant qu’on lui dispute le droit de couper la gorge au pékin, s’écrie d’une voix terrible, vous savez, sa voix de commandement :
– Monsieur, je suis le mari de cette dame que ce pékin a lorgnée tout à l’heure.
– Le mari ! reprend le jeune homme. Comment ! vous êtes le mari de ma tante Eulalie ! Dans ce cas, vous êtes mon oncle ! Ma foi je ne savais pas qu’elle était remariée.
Vous connaissez le Tigre. Il crut que l’autre voulait se moquer de lui.
– Ah çà ! dit-il, est-ce que vous me prenez pour un bisaïeul, vous ?… Est-ce que je ne suis pas bon pour les nièces ?… Est-ce que vous allez me mettre votre tante sur le dos ?… Est-ce que ce n’est pas assez qu’elle soit ma belle-mère ?… Est-ce que vous vous moquez du monde, vous, mon neveu, que je ne connais pas, et qui seriez tout au plus mon cousin par alliance ?… Mais d’abord et avant tout, neveu, cousin, père ou grand-père, comment vous appelez-vous, jeune homme ?
L’autre, qui pâlissait en l’écoutant, mais j’avais bien vu que ce n’était pas de crainte, lui répondit en poussant un soupir :
– Mon nom est Charles Fortin.
– Le cousin de ma femme, alors ? dit le Tigre en lui tendant la main. Touchez là, mon cousin, car c’est votre cousine que j’ai épousée, et non pas votre tante, Dieu merci ! quoiqu’elle ait encore de beaux restes, demandez plutôt à Angeli qui les contemple la moitié du jour avec admiration, comme faisait le consul Marius pour les ruines de Carthage…
(Vous savez, c’est la plaisanterie favorite du colonel de dire que je suis amoureux de sa belle-mère, et je le laisse dire parce que ça ne fait de mal à personne et qu’il faut bien supporter quelque chose de ses amis.)
Puis il ajouta :
– Je vous connais maintenant ; c’est vous Charles Fortin, celui qui est parti en 1818, il y a quatre ans, pour l’île de France, et qui s’est noyé sur la côte de Madagascar ou de Coromandel.
– De Madagascar, dit le jeune homme. C’est moi, le noyé, et j’aurais bien mieux fait de me noyer, en effet, que de revenir si mal à propos à Paris.
– Pourquoi mal à propos ?
– Pour rien.
– Est-ce que vous n’avez pas fait fortune aux îles ?… Dans ce cas, soyez tranquille, votre cousine et moi nous vous trouverons quelque chose.
– Au contraire, répliqua le noyé, je rapporte un million.
– De Madagascar ?
– Oh ! non. De Madagascar, je n’ai rapporté que des coups, trois blessures de flèches et le souvenir d’une fièvre de marais où j’ai failli rester. Mais le million me vient d’un oncle que j’avais à l’île de France, et qui est mort l’année dernière, trois mois après mon arrivée. J’ai vendu sa plantation, et je reviens.
Toute cette conversation se tenait dans le corridor, comme je vous l’ai dit, en face du pékin qui écoutait d’un air aimable et sans remuer ni pied ni patte.
– Voyons, messieurs, dit-il enfin, toutes ces histoires de famille m’intéressent, mais j’ai affaire ailleurs. Avec qui vais-je croiser le fer demain matin ?
Le Tigre lui répliqua :
– Avec moi, s’il vous plaît, mon petit monsieur. Voici ma carte.
L’autre la prit assez négligemment et lut tout haut :
« Le colonel Martin Crabanac. »
– Ah ! ah ! dit-il. C’est à monsieur le colonel…
– Crabanac, oui, monsieur.
–… que j’ai l’honneur de parler…
– Oui, monsieur, et qui aura demain l’honneur de vous couper la gorge.
– Nous verrons bien, reprit le pékin d’un ton assez crâne, quoiqu’il connût le Tigre de réputation.
– Et vous, monsieur ? demanda le Tigre.
– Moi, colonel, oh ! je ne suis pas aussi célèbre que vous, mais enfin j’espère soutenir comme il faut l’honneur de mon uniforme. Je suis le marquis Armand de Vilpatour, sous-lieutenant aux gardes du corps. Au revoir, colonel.
– Au revoir, marquis.
– Où, colonel ?
– Demain matin à dix heures, à la porte Saint-Mandé.
Là-dessus on se sépara. Le colonel voulut présenter Charles Fortin à sa cousine, mais l’autre s’excusa, disant qu’il était arrivé le matin même de l’île de France, qu’il était fatigué d’une si longue course, et surtout qu’il était trop mal vêtu pour se présenter devant les dames.
En revanche, il offrit comme parent et ami, intéressé à l’honneur de la famille, de servir de témoin au colonel, ce qui fut accepté sur-le-champ.
– Et tu ne les as pas revus ce matin ? demanda un officier.
– Ni l’un ni l’autre, répondit Angeli. Quand je suis allé chez le Tigre, il était déjà sorti, et le jeune homme n’était pas venu.
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