Le Tigre
Chapitre XI
Il y eut une courte trêve entre les combattants. Grabanac, repoussé avec perte, essaya d’abord de se replier sur le corps de bataille, et même dans son trouble il aurait fait donner la réserve, c’est-à-dire Angeli ; mais le Corse, qui gardait son sang-froid, fit signe que le moment n’était pas venu.
Alors il ne resta plus au cuirassier démonté qu’à se jeter aux genoux de son ennemi, suivant sa manœuvre ordinaire, à demander tendrement pardon, à justifier sa folie, à baiser les pieds et les mains de Sylvie, à écarter celles-ci qui couvraient ce visage charmant, à essuyer les larmes avec des baisers, enfin à s’avouer vaincu et à solliciter sa grâce.
Alors cet ange de bonté laissa tomber sur lui un regard plein de pitié, de pardon, de grâce, de tendresse et de tout ce qui fait le bonheur des faibles mortels, et s’écria en poussant un profond soupir :
– Ah ! tu m’as fait bien mal !
Et elle porta la main sur son cœur pour indiquer que là était le siège de sa douleur.
– Pauvre enfant ! s’écria madame Eulalie, quand je pense que le médecin m’a toujours dit qu’il fallait prendre garde aux anévrysmes, que le moindre choc pouvait la tuer !
Crabanac était si étourdi de cette scène qu’il ne pensait pas à se défendre, et que je crus devoir, malgré mon rôle d’arbitre, venir à son secours.
– Quel médecin ? demandai-je avec intérêt. Je n’ai jamais connu ce médecin-là, pour ma part.
Il est vrai que je m’intéressais beaucoup à Sylvie, mais je trouvai aussi que l’arrêt de l’homme de l’art était venu bien à propos pour écraser le Tigre.
Madame Eulalie répliqua en sifflant comme une vipère en fureur :
– Vous d’abord, Denisot, je ne vous parle pas ! Depuis longtemps nos chiens ne chassent plus ensemble. Avare comme une araignée, égoïste comme un chapon, voilà-t-il pas un beau donneur de conseils que monsieur mon beau-frère !
Et elle se mit à ricaner avec une joie féroce.
Puis, reprenant haleine, elle ajouta quelques paroles obligeantes sur le compte de ces gens qui se font toujours de fête sans en être priés, de ces sots qui veulent toujours entrer dans les familles pour y porter le trouble et la discorde, de ces parasites qui dînent partout, excepté chez eux, et dont la marmite est renversée…
Le flot aurait longtemps continué de couler, car la chère dame était en verve, si son compère Angeli, comme pour appuyer et enfoncer davantage le trait, dans le cas où je ne l’aurais pas senti, n’était intervenu pour la calmer :
– Madame Eulalie ! Ma bonne madame Eulalie ! Vous n’y pensez pas, de dire des choses pareilles au respectable M. Denisot, chevalier de la Légion d’honneur et votre beau-frère…
– Qu’il aille au diable ! s’écria-t-elle, et la Légion d’honneur avec lui !
Injure que je pris très tranquillement et très philosophiquement, et que je plaçai avec les autres dans un coin de ma mémoire. Je comptais bien la balayer le soir même et n’en plus garder aucun souvenir.
Mais le Tigre, qui venait de se réconcilier avec Sylvie, n’eut pas plutôt entendu blasphémer la croix d’honneur, qu’il saisit des deux mains madame Eulalie par la taille, l’enleva de terre, la serra entre ses doigts de façon à l’étouffer et lui dit d’une voix terrible :
– Ah ! tenez, belle-maman, vous pouvez insulter tant qu’il vous plaira papa Denisot, qui est la bonté même, qui ne vous répondra pas, et qui s’en fiche comme un lampion d’une prune…
– Mon ami ! je t’en prie ! dit la pauvre Sylvie d’une voix suppliante.
–… Mais, continua-t-il, si jamais il vous arrive de dire un mot contre la croix d’honneur, le grand Napoléon, la grande armée ou n’importe qui, faites bien attention !… je vous envoie au plafond comme une balle.
Et il en fit le geste. Heureusement, Sylvie le retint.
Madame Eulalie poussa un cri effrayant et essaya de s’évanouir ; mais elle n’y réussit point. Ce n’était pas sa partie. Elle brillait davantage dans les hurlements aigus et dans les accès de rage venimeuse.
Nous en eûmes bientôt la preuve.
Aussitôt que son gendre l’eut remise à terre, elle courut à la cheminée du salon, saisit derrière la pendule un objet qu’elle y tenait caché, et que je prenais d’abord pour un pistolet ou un poignard, puis elle revint à nous, se plaça derrière sa fille qui pouvait lui servir de bouclier et dit d’une voix qu’elle essayait de calmer, mais où l’on entendait les rugissements mal comprimés de la panthère :
– Crabanac ! je voulais vous épargner !…
– Vous êtes mille fois trop bonne, belle-maman, interrompit le Tigre qui riait de bon cœur, se croyant le plus fort.
– Oui, je le voulais ! mais puisque vous avez osé porter la main sur une femme qui devait vous être doublement sacrée, d’abord à cause de son sexe…
– Oui, oui, femme sacrée, sacrée femme !
– Et ensuite parce qu’elle est votre mère…
– Oh ! si peu !
– Malheureux ! ne blasphémez pas !
Elle se recueillit, ramassa son souffle, enfla ses joues et d’une voix solennelle lui cria :
– Crabanac ! vous êtes un lâche ! ! !
Mais le Tigre riait toujours.
Et moi aussi, je l’avoue ; mais j’avais tort ; car, se tournant de mon côté, elle ajouta :
– Oui, vous êtes un lâche, Crabanac, et ce vieux benêt aussi est un lâche !…
– Belle-maman, dit le Tigre, un lâche et un lâche font deux lâches, comme un melon et un melon font deux melons, comme un jambon et un jambon font deux jambons, comme une vieille enragée et une autre vieille enragée font une paire de vieilles enragées… N’est-ce pas vrai, Angeli ?
Le Corse poussa un grognement douteux.
– Mon colonel… dit-il, mais il n’alla pas plus loin. Plus circonspect que moi, il se tenait à l’écart et se gardait bien d’entrer dans la mêlée de peur d’attraper des coups.
Je croyais qu’enfin le dernier coup de feu avait été tiré avec le mot de « lâche », et j’allais sortir très paisiblement de la maison si agitée de ma nièce et dormir entre deux draps du sommeil le plus doux, lorsque tout à coup je m’aperçus que ce n’était qu’une feinte, et qu’une batterie chargée à mitraille allait s’ouvrir sur le malheureux colonel.
– Oui, vous êtes des lâches, reprit madame Eulalie, vous surtout, Crabanac, car pour celui-là (me regardant avec mépris), il ne compte pas ; et vous êtes si lâche, mon gendre chéri, que malgré toute votre force d’Hercule, vos poignards, vos sabres, vos pistolets et toute votre ferraille, vous n’oserez pas porter la main sur moi !… Osez donc un peu, pour voir ! Osez ! osez ! osez ! ! !…
Elle se dressa sur la pointe des pieds et le regarda jusque dans les dents.
Il se contenta de lever les épaules et dit :
– Ma pauvre Sylvie, ta mère est folle décidément. Il faudra faire avertir le docteur Pinel.
Elle éclata d’un rire si aigu qu’il me fit tressaillir comme le hennissement d’une cavale emportée.
– Ah ! ah ! dit-elle, vous voudriez bien que je fusse folle, Crabanac ; mais vous n’aurez pas cette joie… Connaissez-vous ceci, mon fils bien-aimé ?
Et elle montra de loin un journal du soir, non le même que nous avions déjà vu, mais un autre, aussi dangereux par malheur.
C’était le Scorpion, fondé trois ans auparavant par quelques drôles pour insulter et déshonorer tous les honnêtes gens du parti libéral et les bonapartistes, pendant que les grands journaux royalistes leur faisaient d’un autre côté une guerre aussi violente, mais plus loyale.
– Avez-vous lu le Scorpion, mon cher monsieur ?…
Elle brandissait le journal comme une épée en menaçant le Tigre.
– Connaissez-vous l’article qui vous concerne, vous et la fille Proserpine ?…
Si vous n’avez pas lu, mon bel ami, prenez vos lunettes, vous y êtes arrangé de la belle manière, et j’ai donné vraiment un mari bien tendre et bien respectable à ma fille…
Il voulut le saisir.
– Patience, monsieur ! si vous faites un pas de plus, j’envoie chercher la garde, et vous vous débrouillerez avec elle, car vous conspirez, mon joli monsieur, vous conspirez contre le roi, la charte et son auguste famille…
– Oh ! maman, s’écria Sylvie toute tremblante, peux-tu faire de pareilles menaces ?
Et elle essaya de lui fermer la bouche avec ses deux mains.
Mais, madame Eulalie était lancée à ne pouvoir plus s’arrêter. Angeli, qui sans doute l’avait secrètement excitée (du moins je l’ai cru plus tard), essayait en vain de la retenir ou en faisait semblant.
– Ah ! le misérable ! criait-elle, voilà trois ans qu’il fait mon malheur et celui de mon enfant, et je l’épargnerais ! Non ! non ! non ! Il a porté la main sur moi, Sylvie ! Il ira chez le commissaire et de là devant la cour d’assises ! Je le conduirai jusqu’à l’échafaud.
Figurez-vous la bataille de la Moskowa, avant la dernière grande charge de cavalerie et la prise de la fameuse redoute, quand cinq cents canons et deux cent mille Russes ou Français se heurtaient, se fusillaient, se mitraillaient, s’assommaient ou se perçaient à coups de crosse, de sabre et de baïonnette.
Nous en étions à peu près là, et je me demandais avec inquiétude comment la bataille allait finir ; car, bien que je ne fusse qu’auxiliaire, à peine chargé de couvrir les flancs de mon ami Crabanac, je commençais, non pour lui, mais pour ma pauvre Sylvie et pour moi, à craindre une déroute complète.
Après tout, cependant, qu’est-ce que pouvait dire ce funeste Scorpion dont le Tigre était menacé ?
Ce qu’on crie tous les jours dans tous les pays libres, ce qu’on souffle tout bas. – mais plus dangereusement, – dans les autres, c’est-à-dire qu’un tel est une canaille, un coquin, un voleur, un misérable, un adultère, un inceste, un scélérat qui a commis tous les crimes…
Évidemment, cela ne pouvait pas aller plus loin. Voyons donc, pensai-je, ce fameux Scorpion…, mal connu est à moitié guéri.
Le difficile était de l’arracher des mains de madame Eulalie.
Certes, le Tigre était de force à le faire ; mais je craignais la résistance de la vieille dame, les cris, les larmes, l’arrivée de la garde et quelque catastrophe dont je sentais menacé mon ami Crabanac.
Tout le reste, à la bonne heure ; je prenais patience ; mais la crainte d’une conspiration dont il faisait partie peut-être, et où je me trouverais mêlé comme témoin, sinon comme complice, me poussait malgré moi à intervenir. Il y a des moments, voyez-vous, où les gens les plus paisibles deviennent vaillants comme des lions : c’est quand ils sentent leur vie et leur repos menacés.
J’en étais là.
Pendant que madame Eulalie, plus furieuse qu’un dogue, promettait de conduire son gendre à l’échafaud, et, ma foi, l’y aurait conduit de grand cœur, je remarquai qu’elle tenait sa main gauche cachée derrière le dos, tout en gesticulant avec la droite, et que dans cette main gauche était le fameux journal.
Alors, sans faire semblant de rien, sifflotant, regardant le plancher, me retirant vers la cheminée comme pour me regarder dans la glace, certain qu’on m’avait perdu de vue, je fis un mouvement tournant aussi habile pour le moins, et, dans tous les cas, aussi heureux que celui de Napoléon à Ulm, autour de l’infortuné général Mack, et joignant la promptitude de l’exécution à la sagesse de la conception, j’enlevai le journal d’un coup preste et prompt à la main de madame Eulalie ; je saisis un fauteuil qui était au milieu du salon, et je m’en fis un rempart contre un retour offensif.
Cette précaution n’était pas superflue, car madame Eulalie n’eut pas plutôt senti la perte qu’elle venait de faire, qu’elle se retourna sur moi pleine de rage et cria :
– Voleur !
Puis elle voulut s’élancer et m’arracher ma proie ; mais elle se cogna si durement le genou contre le fauteuil que j’avais pris pour bouclier, qu’elle recula malgré tout son courage et poussa un cri de douleur.
– Oh ! maman, qu’as-tu ? s’écria Sylvie, en la recevant dans ses bras. Qu’est-ce qui t’a fait du mal ?
Elle se ranima, et me montrant :
– Le voilà, ce voleur, ce misérable ! Il a voulu me casser la jambe…
Puis s’affaissant tout à coup :
– Il m’a cassé la jambe, ce Denisot ! Ah ! mon Dieu ! il m’a cassé la jambe… Mon enfant, envoie vite chercher le médecin.
Nouveau coup dont le Tigre fut accablé.
La femme de chambre accourut, et d’abord, comme c’était son devoir, poussa de grands cris et montra le plus profond désespoir.
– Allez chercher le médecin, dit Sylvie tout en larmes.
– Quel médecin ?
– Le plus proche.
– Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! sanglotait madame Eulalie.
Je m’approchai lentement.
– Ma chère sœur, il ne faut rien exagérer. Vous avez dû vous faire mal, mais…
Avant que j’eusse fini ma phrase, elle m’envoya à travers les airs une claque ou gifle de si forte dimension que si… mais, par bonheur, j’avais prévu le coup, et j’avais reculé… La claque ou gifle tomba et se perdit dans le vide, où certes je n’irai pas la chercher.
Alors, sans transition et devenu féroce à mon tour, je dis au Tigre :
– Mon cher ami, tout ça, c’est de la frime. Eulalie n’est pas plus malade que vous et moi.
En même temps je lui remis le journal, cause de tant de malheurs, et je lui dis :
– Lisez.
Mais à peine avait-il commencé, que j’en étais déjà venu, en regardant de côté, à soupçonner quelque manœuvre nouvelle.
Pendant que Sylvie cherchait du linge, de l’arnica, un flacon d’eau de mélisse et mille autres petits objets, je m’aperçus que madame Eulalie parlait tout bas à la femme de chambre et lui faisait mille recommandations étrangères à son mal.
Entre autres recommandations, j’entendis le mot « garde » qui fut dit d’une voix sifflante et qui me mit en éveil. Visiblement, la bonne dame songeait moins à panser une blessure qu’à se venger d’un gendre désespéré.
J’en avertis le Tigre, qui montra sur-le-champ l’intelligence et le coup d’œil d’un grand capitaine.
Il appela Mangou.
Le Tartare entra, graisseux, joyeux, épanoui, ébouriffé. Je pense qu’il avait dû manger beaucoup de graisse et de lard, s’abreuver d’eau-de-vie et dire des douceurs à la grosse Aménaïde, car il avait dans sa démarche quelque chose du dieu Bacchus, quand il revint des Indes suivi des Ménades, des Naïades et des Hamadryades.
Cependant il se tenait en équilibre perpendiculaire comme la colonne Vendôme, quoique agité comme un vaisseau à trois ponts sur la mer.
– Voilà, mon colonel !
Le Tigre le regarda entre les yeux, prit une carafe pleine d’eau, lui en fourra le goulot dans les lèvres et lui dit :
– Bois !
Mangou fronça le sourcil. On eût dit qu’il allait avaler une médecine. Cependant, ayant réfléchi sans doute que c’était une consigne nouvelle assurément, mais aussi rigoureuse que toute autre, il avala le tout, presque sans respirer, posa la carafe à terre et répliqua :
– Qu’est-ce qu’il y a, mon colonel ?
Le Tigre lui dit :
– Mangou, tu vas descendre dans ta loge. Si cette fille (il montra la femme de chambre) ou n’importe qui, excepté le lieutenant Angeli, M. Denisot et moi, essaye de sortir sans ma permission, tu l’étrangleras net.
– Compris, mon colonel !
Ici Mangou eut une idée.
– Mais si quelqu’un essaye d’entrer ?
– Tu l’étrangleras.
– Oui, oui, mon colonel. Couic, couic.
Et il fit le geste.
Alors madame Eulalie étendit les bras en croix.
– Ah ! Sainte Vierge ! Dans quelle caverne suis-je tombée ? Dans quelles mains ?
– Dans les mains du diable ! répliqua le Tigre d’une voix tonnante. Et tenez-vous tranquille, belle-maman. Ne soufflez pas mot, ou vous avez vu votre dernier jour !
Il fit signe à la femme de chambre de sortir et à Mangou de l’accompagner.
– Maintenant lisons.
Et il déplia le Scorpion.
Au même instant, Sylvie rentrait.
Alors madame Eulalie, oubliant qu’elle avait la jambe cassée, se leva et fit trois pas en avant en s’écriant d’une voix suppliante :
– Ne lisez pas, Crabanac ! ma fille ne sait encore rien ! Ne laissez pas voir à cette malheureuse enfant ce que je voudrais lui cacher éternellement, ce que je savais, ce que je consens à oublier dans l’intérêt de son bonheur !
– Quoi donc ? demanda Sylvie.
– Il est trop tard, répliqua le Tigre, qui sentait bien que toutes ces réticences lui nuiraient beaucoup plus dans l’esprit de sa femme que les vérités les plus désagréables et même les plus horribles calomnies, car l’imagination va toujours plus loin que la réalité… Il est trop tard, belle-maman. Il faut que Sylvie sache tout, s’il y a quelque chose à savoir.
Puis, sans attendre de nouvelles supplications, il lut de sa plus belle voix ce qui suit :
« Tout Paris a connu ce matin avec horreur l’infâme conspiration dont la famille royale a failli être victime.
Les détails affluent de toutes parts, et la police toujours vigilante est sur la trace des scélérats… »
Suivaient quelques détails sur la conspiration prétendue dont Crabanac était le chef, mêlés de quelques anecdotes extravagantes, mais propres à effrayer les vieilles douairières et les vidames.
Quant à Crabanac, voici son paquet :
« Au reste, cette conspiration aussi insensée que vile et criminelle paraît avoir pour chef un de ces misérables qui sont nés dans la crapule, qui vivent dans l’infamie et qui mourront au bagne, à moins qu’on ne leur fasse l’honneur inespéré de les faire mourir sous les balles, quoique indignes de la noble mort du soldat.
Ce chef, – né des ignobles amours d’un vieil Auvergnat, marchand de chaudrons, et d’une rétameuse de casseroles qu’on a vue longtemps avec son mari (ou celui qu’elle appelait de ce nom) dans la rue Saint-Denis, – paraît avoir servi de bonne heure dans cette vieille garde impériale où Bonaparte avait dès longtemps rassemblé tous ses séides et dont les plus braves, – les seuls peut-être, ont péri à Waterloo… »
À ce souvenir, la poitrine du Tigre se gonfla.
– Ah ! dit-il, mes pauvres vieux camarades ! Nous avons combattu ensemble les Prussiens, les Anglais, les Russes ; nous avons sabré l’univers, et sans les traîtres nous le sabrerions encore, et voilà ce qu’un coquin de policier, ce qu’un mouchard ose dire de vous !…
(Il frappa du poing sur la table et la fendit en deux.)
–… Oui, je le répète, je l’écraserai, ce scorpion ! Qu’en dis-tu, Angeli ?
Le Corse, qui demeurait immobile, ajouta :
– Et vous aurez raison, mon colonel !
Puis, par réflexion :
– Quand je pense à ce qu’ils ont osé dire de vos parents…
Le Tigre étendit la main pour lui imposer silence :
– Ça, mon vieux, je le leur ferai rentrer dans la gorge à coups de maillet. Demain matin, Angeli, tu vas…
– Vous oubliez, mon colonel…
Le Tigre leva les épaules et répliqua :
– Tu as raison, mais les gueux n’y perdront rien pour attendre.
Il reprit sa lecture.
« … Le colonel Crabanac (c’est sous ce nom qu’il s’est fait connaître, quoiqu’on ait droit de se demander s’il a vraiment conquis ce titre dans les armées de l’usurpateur) est un de ces hommes de sac et de corde que Bonaparte employait dans ses expéditions secrètes.
Le seul récit de ses exploits déshonorerait l’armée française tout entière, si l’infamie d’un seul de ses membres pouvait diminuer la gloire que nos ancêtres, conduits par l’illustre race de Saint-Louis, acquirent à Bouvines et à Fontenoy.
Ce misérable, lassé de se vautrer dans la fange, de vivre aux crochets d’une fille entretenue, appelée Proserpine, qui a fait longtemps la joie des gardes du corps (on assure que la querelle d’hier est venue de là), a cru se hausser jusqu’aux honneurs en se mettant à la solde du parti libéral… »
Madame Eulalie s’écria :
– Eh bien, mon ami, savez-vous maintenant ce que vous vouliez savoir ? Avez-vous vu ce que vous vouliez voir ?
Les vieilles mèches de cheveux gris, qui gardaient encore la trace des papillotes, s’agitaient victorieusement sur son front.
Le Tigre garda un instant le silence.
Toutes ces accusations si calomnieuses et si absurdes tombaient sur lui comme une grêle de tuiles. Il se sentait écrasé.
– Qui vous a donné ce journal, horrible vieille ? demanda-t-il enfin d’une voix terrible.
L’épithète d’« horrible vieille » était la plus cruelle qu’il pût appliquer à sa belle-mère. Madame Eulalie avait toujours espéré garder jusqu’aux frontières de l’âge le plus mûr les grâces de l’adolescence.
Elle était si troublée qu’elle répondit au hasard :
– Qu’est-ce que ça vous fait ?
En même temps elle regarda le Corse comme pour le supplier de venir à son secours ou de la délier d’un serment.
Angeli prit la parole.
– Mon colonel, dit-il, le misérable qui a écrit ou inspiré ces infamies a dû les envoyer tout exprès…
– En effet, reprit le Tigre, qui tomba dans une rêverie profonde, en effet !
Angeli pouvait avoir raison, mais il avait peut-être aussi quelques motifs de faire cette supposition.
Je n’en dis rien pourtant, ce jour-là. Je n’ai jamais aimé à me faire des ennemis parmi les gens qui jouent du couteau.
Deux heures sonnèrent à la pendule du salon. Tout le monde paraissait accablé de fatigue. Je ne voyais plus rien à faire. Décidément la jambe d’Eulalie n’était pas cassée, ni même entamée. Il me sembla qu’il était temps de se retirer.
Je m’approchai de ma nièce Sylvie pour l’embrasser, suivant mon usage, lorsque je m’aperçus qu’elle s’était à demi couchée sur un divan turc, enfoncée entre deux coussins, et qu’elle pleurait à chaudes larmes.
Je la pris dans mes bras, essayant de la consoler :
– Ma chère enfant, ma petite Sylvie, qu’as-tu ?
– Rien.
– Mais encore ?
– Rien, non, rien.
Et elle se tourna de l’autre côté.
– Tu ne crois pas un mot, je suppose, de ce qu’un misérable qui ne signe pas a pu écrire contre ton mari ?
– Non.
– Eh bien, alors ?
Et elle éclata en sanglots, disant :
– Oh ! non, ce n’est pas cela que je crois ! Oh ! non ! non ! non !… Mais qu’est-ce que c’est que cette Proserpine dont il ne parle jamais et dont tout le monde me parle, pour qui il offrait un punch hier à ses camarades, pour qui il s’est battu, peut-être, car qui sait s’il s’agissait de moi ou d’elle entre lui et un de Vilpatour ? Qui sait ?…
Et les larmes étouffèrent sa voix.
Je fis signe au Tigre de s’approcher et de se justifier, car, franchement, j’étais mal à mon aise, et je pensais à la vieille Véturie qui devait m’attendre, un bougeoir à la main, avec ses compliments accoutumés : « Monsieur, vous avez bien mauvaise mine ce soir ! Où donc avez-vous passé la soirée ? Les médecins l’ont toujours dit : C’est la vertu qui conserve la santé. Après ça, monsieur, la vertu, c’est fait pour les jeunes gens ; mais quand on est vieux, qu’on n’a plus ni dents ni cheveux, qu’on tousse matin et soir, et qu’on prend son lait de poule la nuit et son gilet de flanelle le matin, c’est le moment d’être gai. Eh ! gai ! dansez donc un rigodon, monsieur Denisot ! »
Le Tigre vint donc et se mit à genoux devant sa petite femme chérie ; mais elle lui tourna le dos.
Vainement il essaya de passer de l’autre côté du divan, elle se retourna plus promptement encore, et il se trouva comme auparavant en face de ses épaules.
À ce moment il fit donner la vieille garde.
– Sylvie, lui dit-il, puisque rien ne peut te fléchir, écoute bien.
Je crois qu’elle écouta des deux oreilles, mais elle n’en fit pas semblant et garda sa ferme attitude.
Il reprit :
– Sylvie, ma petite Sylvie, ma chère âme, je vais partir…
Elle répliqua :
– Pour revoir Proserpine ?
Ce fut comme un coup de cravache.
Il ne se fâcha pourtant pas, et cependant il était dans son tort, Dieu le sait ! Mais avant tout, c’était un bon enfant, trop juste et trop vrai pour reprocher ses propres fautes à qui que ce fût.
Il continua :
– Toute cette histoire de Proserpine est un mensonge infâme. Il y a au café Lemblin une demoiselle de comptoir de ce nom, que je connais à peine, que papa Denisot connaît à coup sûr mieux que moi…
Je pensai en moi-même :
– Oh ! le menteur !
… et à qui les anciens officiers de l’Empire ont offert un punch hier au soir. Ça, c’est vrai !…
– Ah ! dit Sylvie en se retournant à demi. Et le reste ?… Tu n’es pas son amant ?
– Oh ! s’écria le Tigre avec indignation.
– Tu ne lui as jamais fait la cour ?
– Pour qui me prends-tu ?
– Vrai de vrai ?
– Tout ce qu’il y a de plus vrai sur la terre !
– Tu me le jures !
– Par Jupiter !
– Par autre chose.
– Par l’amour que j’ai pour ma chère petite Sylvie, pour mon diamant adoré !
– Ah ! dit-elle, si j’en étais sûre !
Le Tigre, se voyant pardonné, se jeta à ses genoux et lui dit :
– Quel serment faut-il que je fasse ? Veux-tu ma vie ?
– Oui, je veux que tu la gardes pour moi.
– Veux-tu mon sang ?
Elle soupira et répondit :
– Ta vie ? tu l’exposes au hasard pour la première querelle venue !… Ton sang ? tu en fais bon marché comme de celui des autres. Ah ! si tu voulais tout bonnement venir vivre à la campagne avec moi ! Si tu voulais te promener avec moi dans les champs et dans les forêts ! si tu voulais être heureux et me rendre heureuse, comme je t’aimerais !
Il se leva en pied.
– Tu ne m’aimes donc pas ?
– Ah ! dit-elle en riant, je t’aime, mais je n’ai pas confiance et je veux t’emmener.
Cela fut dit d’une façon si leste et si gracieuse que je crus que le Tigre allait commander des chevaux de poste et partir avec sa charmante petite femme. C’est, ma foi, ce que j’aurais fait à sa place quand même j’aurais dû avoir trente Proserpines à mes trousses… Pouvait-on comparer ?
Oui, mais Crabanac ne pensait pas comme moi.
– Ma petite perle de Golconde, dit-il en la serrant sur son cœur, ton idée est admirable.
– À la bonne heure, s’écria Sylvie en battant des mains.
– Elle vaut un million.
– Oh ! Pas tout à fait, reprit-elle avec modestie.
– Plutôt deux millions qu’un seul…
– Eh bien, partons.
– Oui, partons.
Il hésita et se frotta le menton d’un air pensif.
– Est-ce que tu n’as pas d’argent ? demanda-t-elle. Dans ce cas, sois tranquille. J’ai gardé les cinq cents francs en or que tu m’as donnés le jour de mon mariage. Je vais les chercher dans mon secrétaire. Nous ne pouvons pas en faire un plus sage emploi.
– Garde ton or, ma Sylvie. Ce n’est pas cela qui m’embarrasse.
– Quoi donc alors ?
Il s’approcha d’elle et lui dit si bas que moi seul je pus l’entendre :
– Je suis forcé de te quitter ce soir pour quelques jours.
Elle se rejeta en arrière et dit :
– Le temps de préparer Proserpine à cette séparation, n’est-ce pas ?
Il y eut un long silence. Madame Eulalie regardait de loin cette scène avec son affreux sourire. Le Corse Angeli paraissait perdu dans une contemplation muette. Moi-même je tirais ma montre et voyais avec inquiétude que trois heures du matin allaient sonner.
Enfin le Tigre prit son parti.
– Ma chère Sylvie, dit-il, lis toi-même ce billet qu’Angeli a reçu à minuit d’un de ses amis, employé à la préfecture de police :
« Avertissez votre ami le colonel qu’à cinq heures du matin sa maison sera cernée, que ses papiers seront saisis, qu’il sera mis en lieu sûr. On l’accuse de conspiration, d’assassinat, de tentative de régicide et de quatre ou cinq autres crimes dont aucun, je l’espère, ne sera prouvé.
En attendant, on l’arrêtera, on le mènera devant la cour d’assises ; un procureur général ou un avocat général demandera sa tête ; les jurés (qu’on a choisis d’avance) l’accorderont, et comme on se souviendra de ses duels sanglants, on ne lui fera nulle grâce. Son affaire est claire. Il sera expédié s’il est pris.
R. »
– Eh bien ! qu’en penses-tu, ma chérie ? demanda le Tigre.
Elle lui sauta au cou, le serra et l’embrassade toutes ses forces et lui cria en bonne petite femme qu’elle était :
– Va-t’en ! va-t’en ! va-t’en !
Puis, par réflexion :
– Où te retrouverai-je ?
– Où tu voudras, ma chérie, en Italie, en Suisse, en Angleterre, au diable !
– Oh ! s’écria-t-elle scandalisée.
– Non, non, la langue m’a fourché, perle divine ; c’est en paradis que je voulais dire.
– Mais, reprit Sylvie devenue prudente, qui sait si tu peux fuir ? Qui sait si l’on n’espionne pas la maison ?
Elle souleva le rideau et regarda dans la rue.
On ne voyait rien qu’un magnifique clair de lune et les ombres des maisons.
Ce spectacle rassura tout le monde. Sylvie courut dans sa chambre pour chercher deux chemises, une paire de chaussettes et ses fameux cinq cents francs en or qu’elle remit à son mari.
Lui, au lieu de l’aider, la suivait dans la chambre et là, bien loin des témoins, l’embrassait comme un amoureux, pendant qu’elle poussait de petits cris de souris effarouchée.
Crabanac, mille fois plus heureux qu’il ne méritait, jouissait avec éclat de son bonheur. Angeli fronçait le sourcil de l’air d’un homme qui pense à je ne sais quoi.
Moi, je fermais les yeux comme un ancien chef de bureau, chevalier de la Légion d’honneur, qui veut dormir et qui craint d’avoir la migraine le lendemain.
Madame Eulalie, voyant que personne ne s’inquiétait plus de sa jambe, était allée dormir.
Enfin, tous les préparatifs étant terminés, le Tigre ouvrit la porte, embrassa une dernière fois sa chère petite femme, renouvela tous ses serments et prenait congé, lorsqu’elle demanda :
– Où vas-tu maintenant ?
– Chez l’oncle Denisot, chérie !
Ce qui ne me fit qu’un médiocre plaisir, car je n’aurais voulu pour rien au monde être compromis dans une conspiration.
Mais quand nous fûmes à trente pas de la maison, il me dit :
– Vous savez, papa Denisot ? Ce que j’en ai dit n’était que pour rassurer Sylvie. Je vais tout à l’heure chez Proserpine…
Je m’écriai, suffoqué d’indignation :
– Oh !
– Oui, je comprends. Vous aimeriez mieux être à ma place. Mais, comme dit l’autre, on ne peut pas être et avoir été, bon papa Denisot !
Je pensai :
– Que le diable t’emporte, maudit Crabanac !
Il le devina, je crois, à ma contenance, et dit pour me consoler :
– Votre tour viendra peut-être, papa Denisot… En attendant, à demain, ou plutôt à ce soir. Elle plante la crémaillère dans son nouveau logement, et la cérémonie ne vaudrait rien sans vous. Au revoir.
Sur ce mot, nous nous séparâmes, marchant chacun de son côté. Mais je vis avec inquiétude que deux ombres paraissaient le suivre, une sur chacun des deux trottoirs… Des espions ou des voleurs ? Je ne pus pas le deviner.
OceanofPDF.com