Le Tigre
Chapitre XVIII
C’est le 20 juin 1822 que devait venir devant la cour d’assises le grand procès « Crabanac et consorts », comme le greffier eut la bonté de me le dire.
Très agréable en société, ce greffier. Petit, maigre, pointu, regardant tout le monde par-dessus ses lunettes d’un air malin, comme s’il vous soupçonnait toujours de quelque sottise ou de quelque crime ; oui, très agréable en société.
Son mot favori était : « Je connais les hommes ; ils ne valent pas cher ! » Je ne sais sur quoi il fondait cette opinion, car il n’avait jamais vu que des magistrats, des commis-greffiers, des huissiers ou des avoués. Évidemment, c’était une impertinence insoutenable.
Il la soutenait pourtant, et s’appuyait de l’opinion d’un grand homme. « Napoléon l’a dit à Sainte-Hélène plus de cinq cents fois, et que si tous ceux qui l’entouraient n’avaient pas été des traîtres ou des coquins, il serait devenu le maître du monde. »
Le grand Napoléon et le vieux greffier étant d’accord, je crois que l’arrêt est prononcé et que l’espèce humaine ne vaut pas cher.
C’est un mardi soir, en dînant avec moi et chez moi, qu’il me fit cette confidence.
On devine aisément que si j’invitais à dîner un greffier, qui se croyait, comparé à moi, un très grand personnage, je devais avoir quelque vue particulière.
C’était (que la magistrature me pardonne !) un extrême désir de connaître d’avance le caractère de M. le procureur général, afin (s’il était possible) de l’influencer doucement en faveur de Proserpine d’abord, et, après elle, en faveur du colonel Crabanac. On comprend que je ne pouvais prendre trop de précautions pour obtenir ces renseignements précieux.
Aussi je l’avais invité sous prétexte de montrer à mon greffier une collection de gravures de toute espèce, et en particulier de celles qu’on ne montre à personne, et dont il était très friand. J’avais recommandé à Véturie de se surpasser ce jour-là.
Elle se surpassa en effet, car dans ces occasions Véturie était admirable. Tout ce qui intéressait l’honneur de ma maison et le sien lui était plus cher que la vie, et surtout plus cher que mon argent. Le potage fut exquis ; l’entrée fut succulente ; le chapon truffé avait je ne sais quoi de délicieusement gras, fondant et cuit à point, qui aurait ravi le palais d’un archevêque et de quatre évêques ; les haricots verts étaient transformés par la cuisson et arrosés d’une sauce légère qui réveillait l’âme, adoucissait le cœur et préparait aux songes heureux… Quant à l’entremets, Véturie mourra sans en livrer le secret à personne. Il vous suffira de savoir que madame l’abbesse de Montmartre elle-même l’aurait admiré.
Contre un usage, pernicieux d’ailleurs, que j’ai vu pratiquer dans beaucoup de bonnes maisons, je ne voulus pas que Véturie mît du foie gras sur la table, et comme elle insistait, je répondis avec douceur :
– Ma chère Véturie, je veux réjouir le cœur de mon hôte et non lui donner une indigestion. C’est un homme de soixante-cinq ans, sec et bien conservé, à coup sûr, car il est mariné depuis l’enfance dans le papier timbré, mais il ne faut pas tenter l’apoplexie. Je veux qu’il dîne bien, qu’il digère sans peine et qu’il garde un agréable souvenir de cette soirée. Il faut régaler ses amis, mais non les étouffer.
Véturie avoua que j’avais raison, après que j’eus d’ailleurs expliqué en détail les motifs que j’avais de tenir à l’amitié du greffier. Elle ajouta même, car elle était de bonne composition ce jour-là, que j’avais montré, en la consultant, beaucoup de sagesse et de bon sens.
Muni de ce précieux brevet de bon sens qu’elle m’accordait pour la première fois, je me hasardai seul dans la composition du dessert, où je ne plaçai que des biscuits et quelques fruits secs.
Véturie voulait y joindre des fraises grosses comme des prunes, mais je m’y opposai fermement, toujours en vertu du principe qu’il fallait régaler, mais non étouffer. J’ajoutai d’ailleurs que je voulais concentrer l’attention de mon convive sur les vins, et non la disperser sur mille objets différents.
Quant aux vins, ami lecteur, je vous ai déjà dit par quelle méthode j’étais parvenu à posséder dans ma cave des meilleurs du globe terrestre. Ce jour-là, je mis toutes voiles dehors et je choisis tout ce que j’avais de plus exquis. Vous dire les crus n’est pas nécessaire. On n’en voit plus de pareils à Paris. Les Anglais ont tout acheté, et comme ils sont plus altérés que les sables du désert, ils avalent tout sans réflexion et sans intelligence… N’est-ce pas une pitié de voir dilapider ainsi des vins qui ne devraient que mouiller les lèvres des jolies femmes, ou couler comme des ruisseaux dans le gosier des philosophes ?
Ces préparatifs terminés, j’attendis mon greffier de pied ferme, et Véturie lui fit, quand il entra, son plus gracieux sourire.
Ce n’est pas dire beaucoup, car elle montrait des dents pareilles à des défenses d’éléphant ; mais enfin l’intention était bonne.
Quant au greffier, d’abord un peu cérémonieux, sa physionomie judiciaire s’adoucit lorsqu’il vit la salle à manger bien préparée, les fenêtres ouvertes sur le jardin, deux tableaux un peu légers dans le genre de Fragonard, et qu’il aperçut dans l’encadrement d’une fenêtre voisine, ornée de fleurs, une très jolie fille qui se laissait assez volontiers regarder.
– Eh ! eh ! dit-il d’un air malin, vous n’êtes pas malheureux, mon cher monsieur Denisot !
J’avouai qu’en effet… Mais je n’eus pas le temps d’en dire davantage, Véturie, qui était l’exactitude même, ayant servi le potage.
Le premier quart d’heure se passa en compliments réciproques, mais un peu froids, comme il convient à deux hommes âgés qui ne se connaissent pas beaucoup, et que réunit le goût commun de la bonne chère et des beaux-arts.
Mais quand mon greffier eut goûté le vin, il ferma les yeux pour réfléchir ; comme un chat qui boit de la crème au soleil, il hocha deux fois la tête de haut en bas, pour marquer son approbation sérieuse, et me demanda si j’avais beaucoup de ce vin-là dans ma cave.
Je répondis modestement :
– Oh ! douze ou quinze cents bouteilles tout au plus.
Puis, comme pour corriger l’effet de cet aveu :
Mais j’en ai d’autres dont vous me direz tout à l’heure des nouvelles.
Je vis que mon discours commençait à l’intéresser et qu’il ne se repentait pas d’être venu.
Tout à coup Véturie ouvrit la porte, et le chapon entra, précédé d’une délicieuse odeur de truffes. Cette fois, mon greffier, car je puis bien dire qu’il m’appartenait à dater de ce moment, mon greffier, dis-je, fit ses compliments à Véturie, et quand j’eus mis sur son assiette environ une demi-livre de truffes, je fus maître de diriger la conversation à mon gré. Il n’était plus homme à me contester rien.
Je lui fis d’abord quelques questions sur son métier, et je parus si étonné ou plutôt si rempli d’admiration en écoutant ses réponses qu’il n’eut plus de secrets pour moi.
Il me confia d’abord que l’état de greffier était à la fois le plus pénible et le plus important qu’il y eût sur la terre, et principalement dans le département de la Seine ; qu’il fallait y joindre un jugement sûr à une grande rectitude de caractère, un esprit vaste à une profonde connaissance des affaires, une fermeté sans bornes à une pénétration sans limites…
Je suggérai alors que les chefs de la magistrature, ses supérieurs, devaient le consulter souvent.
Il répondit par un signe qui me laissa dans l’indécision. En revanche, il m’avoua que ces hommes considérables avaient plus d’autorité que de capacité… Ah ! s’il avait pu raconter certaines choses… Mais il ne le pouvait pas. Il préférait se taire sur certains sujets…
Alors j’entrai directement dans la question et je demandai si M. le procureur général, – oui, celui-là même qui devait parler dans l’affaire Crabanac, – était vraiment à la hauteur de sa réputation.
– Quelle réputation ? demanda le greffier, qui me tendit son verre. (Nous en étions à la troisième bouteille.)
… Parlez-vous de sa réputation poétique ou de sa réputation de magistrat ?
– Comment donc ! il est poète ?
– Il ne l’est plus, mais il l’a été, et un fameux poète encore ! C’est lui qui a fait ce madrigal pour madame la marquise de C ***, vous savez bien, cette dame qui a tant de crédit à la cour :
Églé, du soir au matin,
L’amour vif et mutin
Sur ton sein repose
Comme une rose.
Du coup, cette poésie le fit nommer procureur du roi à Melun. En même temps on le pria d’être plus sérieux.
– Il n’a pas fait d’autres vers ?
– Ah ! vous le connaissez bien !… À Melun, comme il était à peu près sans ouvrage et ne pouvait faire couper la tête à personne, il voulut suivre le conseil qu’on lui avait donné et faire quelque chose de sérieux. Il écrivit les six premiers chants de la Louisiade, poème épique à la gloire de saint Louis. À la fin du sixième chant, un ange montrait à saint Louis les héros qui naîtraient un jour de sa race, et en particulier Louis XVIII. Je ne me rappelle pas bien les vers qui précèdent, mais voici la conclusion de l’ange :
Et la France, chassant le tyran abhorré,
Pressera sur son cœur Louis le Désiré !
Le tyran abhorré, comme vous savez, c’est Napoléon.
Cette fois, on l’a nommé procureur général, à condition qu’il laisserait là son poème.
– Mais quel est son caractère ?
– Il veut être pair de France et premier président de la cour de cassation.
Il fallut me contenter, pour le moment, de cette définition, car mon greffier n’ajouta pas un mot sur ce sujet.
En revanche, il me fit un exposé très détaillé de ses opinions en tout genre, politiques et philosophiques surtout, car c’est de celles-là qu’il était le plus fier.
– La plupart des hommes, me dit-il, ne voient que la surface des choses ; moi, je vois le fond et le tréfonds… Napoléon, par exemple, qu’est-ce que vous en pensez ?
Je me mis à réfléchir, cherchant quelle opinion j’avais de Napoléon, et, s’il faut l’avouer, je n’étais pas prêt à répondre du premier coup.
Alors il reprit avec bonté :
– Voyons, je vais vous aider par la méthode socratique. Je vais vous faire accoucher, si j’ose parler ainsi en m’adressant à un homme de votre âge… Était-il grand ou petit ?
– Qu’entendez-vous par là ?
– Je demande s’il avait cinq pieds de taille ou dix pieds…
– Cinq pieds !
– Donc il était petit.
– Il l’était.
– Très bien. Vous avouez vous-même que c’était un petit homme. Retenez bien ça !… C’est important, très important !
Le greffier mit son menton dans sa main et continua :
– Était-il Français ou Anglais ?
– Il était Corse.
– Parfait. Donc il était petit et Corse. Donc c’était un petit Corse. Faites bien attention !…
Je fis attention, et pour mieux montrer la profondeur de mon attention, je débouchai une quatrième bouteille et je remplis nos deux verres.
Il continua :
Était-il gras ou maigre ?
– C’est tantôt : maigre dans sa jeunesse ; gras quand il fut empereur et tout-puissant.
– Bene, bene respondere, dit le greffier. Tantôt gras, tantôt maigre, c’est-à-dire que c’était une âme inconstante et mobile, car vous savez comme moi que l’âme humaine se moule sur le corps et change avec lui ; et cela est juste, monsieur Denisot…
– Oh ! oh ! Pourquoi ?
– Parce que le corps est le contenant…
– C’est vrai.
– Parce que l’âme est le contenu…
– Indubitable.
– Et parce que le contenu doit prendre forcément la forme du contenant. Exemple : Vous avez là une bouteille remplie de bon vin, d’un vin généreux, je le reconnais, d’un vin sans égal dans la nature…
(Il vida son verre et me le tendit pour le faire remplir de nouveau.)
… Eh bien, votre vin a-t-il la forme de votre bouteille ?
– Euh ! euh ! C’est selon !…
– Oui, c’est selon… Il l’a, mais tant qu’il est dans la bouteille ; quand il tombe dans mon verre, il prend une forme différente. Vous en convenez, n’est-ce pas ?
J’en convins.
– Eh bien, reprit le greffier triomphant, il en est de même pour l’âme de Napoléon. En passant d’une bouteille de vin du Rhin, maigre et allongée, dans une grosse barrique de Nuremberg, elle changea de forme, elle s’élargit, elle perdit sa force et sa vigueur, elle s’avachit presque. C’est ce qui explique, d’un côté Rivoli et Marengo, de l’autre la guerre d’Espagne, la retraite de Russie, Leipsick et Waterloo… Vous concevez ?
Si je concevais, ah ! certes !…
Il reprit son raisonnement.
– Donc il était petit, Corse, et tantôt gras, tantôt maigre, ou, si vous préférez, tantôt maigre, tantôt gras. De plus, inconstant et mobile, puisque, étant sous-lieutenant d’artillerie, il voulut devenir capitaine, général, consul, empereur et tout ; – preuve certaine qu’il ne se trouvait bien nulle part… C’est une preuve, ça, ou je ne m’y connais pas !
– Oh ! vous vous y connaissez !
– Après quarante ans de greffe, voyez-vous, la nature n’a plus de secrets…
– Ni la société.
– La société ! dit le greffier en ricanant, la société, encore moins ! Les hommes, voyez-vous, monsieur Denisot, ça ne vaut pas cher.
Ici, pour couper court au portrait de Napoléon, je demandai finement :
– Et les femmes ?
– Oh ! les femmes encore moins.
– Et les enfants ?
– Ça, cette vermine ! C’est fait pour nous faire enrager. Tenez, je n’ai qu’une fille, une seule, et c’est bien assez. Mon Dieu ! ce n’est pas que j’aie à m’en plaindre, au contraire.
– Alors, qu’est-ce donc qui… ?
– Qui me gêne ? Rien du tout, mon cher monsieur Denisot, rien du tout !… Si ma culotte me gênait, est-ce que j’irais vous dire où ?… Si ma fille m’ennuyait, est-ce que ce serait le devoir de son père de vous le raconter ?
– Non, non ; aussi je ne vous le demande pas.
Il tendit son verre. Je débouchai la cinquième bouteille.
– Vous ne me le demandez pas, répliqua le greffier dont le cerveau commençait à s’exalter et la langue à s’empâter. Vous ne me le demandez pas. Mais je veux vous le dire, moi ; car, au point où nous en sommes, on n’a plus de secret l’un pour l’autre, n’est-ce pas ? On n’est plus des amis, on est des frères ! Eh bien, voilà… M’écoutez-vous ?
– De toutes mes oreilles.
Il éclata de rire et dit :
– Des deux premières, ça suffit… Eh bien, ma fille m’ennuie à mort…
Je m’écriai comme saisi d’horreur :
– Oh !
Il répliqua :
– Elle m’ennuie, mon ami, et ce n’est pas dire assez. Elle m’embête… Elle a six enfants, mon ami, six !…
Pour compléter la démonstration et de peur que je n’eusse pas compris, il compta sur ses doigts : un, deux, trois, quatre, cinq, six…
– Oui, six enfants, monsieur Denisot ! Six, la racine carrée de trente-six ! Est-ce là l’exemple que je lui ai donné, que sa respectable mère lui a donné, qu’elle doit donner à ses enfants ? Et de quel nom croyez-vous qu’elle appelle cette marmaille ?
Je hasardai timidement :
– Bénédiction du ciel, apparemment ?
– Tout juste ! Vous avez deviné. Et mon gendre se met à rire, et lui aussi s’amuse à dire qu’il est béni du ciel. Il compte sur ma succession pour les doter ; mais je ne suis pas près de faire de legs à personne, Dieu merci !
Le greffier se leva, frappa trois fois du pied si fortement que le plancher en trembla, ouvrit la bouche, fit claquer ses dents qui étaient vraiment en assez bon état, et ajouta :
– Monsieur Denisot, quand un homme peut faire ce que je fais là, et encore autre chose… (il sourit en clignant de l’œil), cet homme n’est pas près d’être enterré.
Petit à petit mon convive se grisait à fond et commençait à divaguer terriblement.
J’essayai de l’amener à la question qui m’intéressait, c’est-à-dire à Proserpine.
Au premier mot il dit :
– Proserpine ?…
– Oui, Proserpine.
– Quelle Proserpine ? La reine des enfers ?
Et il allait s’engager dans quelque plaisanterie mythologique, mais je le retins :
– Non, non, Proserpine Alavoine.
– Ah ! ah ! la maîtresse du colonel Crabanac, n’est-ce pas ?… Jolie fille, sur ma parole !
– Vous l’avez vue ?
– Non. Mais mon premier commis l’a vue pour moi, et m’en a rendu compte.
Il fit claquer sa langue des fois.
– Un peu scélérat, ce Crabanac, mais pas malheureux du tout ! Non, pas du tout !
Puis, se reprenant :
– Ah ! mais, on dit que vous en teniez aussi pour la donzelle, et que vous avez poussé plus d’un soupir…
Franchement, mon greffier commençait à m’ennuyer un peu, et même à m’agacer fortement.
Je répliquai :
– Tout ça, voyez-vous, c’est des bêtises…
Il me releva vertement par cette apostrophe :
– Pourquoi donc des bêtises ?… Il n’y a pas de mal à aimer une jolie fille ; et moi-même…
– Et vous-même ?…
–… Oh ! dans mon jeune temps, dit-il avec modestie. À présent, je me tiens tranquille. Je suis grand-père, monsieur Denisot, je suis grand-père.
Il me faisait cette déclaration du ton d’un homme qui ne veut pas proclamer ses victoires.
Enfin, à travers mille détours, je finis par l’amener au but, c’est-à-dire à me donner des nouvelles certaines du sort de Proserpine.
Il savait… il avait appris par un moyen qu’il ne voulait ni ne devait désigner… que Proserpine était à peu près innocente de toute conspiration, et que les magistrats eux-mêmes ne la gardaient plus en prison que pour faire nombre et ne pas diminuer aux yeux du public la gravité de l’affaire ; qu’on la relâcherait peut-être deux ou trois jours avant le procès…
– Et alors, ajouta le greffier en souriant, vous pourrez soupirer librement près de votre belle amie.
Quant à Crabanac, outre qu’on le regardait comme un homme dangereux, plein d’audace, toujours prêt aux coups de main, on le haïssait à cause de ses duels, et enfin, un des trois agents de police qu’il avait frappés en voulant s’échapper étant mort de sa blessure, on avait un excellent prétexte pour traiter le pauvre colonel avec la dernière rigueur.
Une fois muni de ces renseignements, je songeai à me séparer de mon nouvel ami, et je lui rappelai l’objet de sa visite. Je lui montrai soixante ou quatre-vingts gravures du dix-huitième siècle, quelques-unes entre autres dont je serais bien embarrassé d’indiquer le sujet devant les dames.
Il les loua d’un air de connaisseur et m’en emprunta trois ou quatre pour les montrer, disait-il, à des amateurs de premier ordre qui ne voulaient pas se faire connaître. Je ne le chicanai pas là-dessus, et je feignis de croire tout ce qu’il lui plut de me raconter. Tout le monde sait bien qu’il ne faut jamais prêter ni ses livres, ni sa femme, ni son parapluie. J’ajouterai, ni ses gravures ; et si je manquai à cette règle ce jour-là, c’est parce que j’avais de bonnes raisons d’y manquer.
Enfin minuit sonna, et mon greffier partit. Je me sentis soulagé deux fois, – d’abord parce qu’il n’était plus là, et ensuite parce qu’il m’avait annoncé la délivrance prochaine de Proserpine.
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