Le Tigre
Chapitre IV
Tout à coup, pendant que je rêvais à ce désagréable avenir, un grand mouvement se fit dans le café Lembin. Neuf heures sonnèrent ; la belle Proserpine apparut, décolletée jusqu’au milieu du dos, coiffée comme une déesse avec une grâce mêlée de majesté, souriante et charmante comme une vraie Parisienne, triomphante comme une reine qui rentre dans sa capitale après un long voyage.
Les applaudissements éclatèrent de toutes parts, au dehors du café comme au-dedans, car elle était populaire par sa beauté dans tout le Palais-Royal et presque dans tout Paris. L’orchestre, qui n’attendait que ce signal, entonna l’air fameux de la Reine Hortense :
Partant pour la Syrie,
Le jeune et beau Dunois…
Les officiers à demi-solde l’accompagnèrent d’abord en sourdine, puis avec des voix retentissantes comme des trompettes, et les trois mille Parisiens des deux sexes qui écoutaient dans le jardin du Palais-Royal applaudirent à leur tour sans s’inquiéter des paroles ou de la musique, mais pour le plaisir de faire du bruit et de contrarier le gouvernement.
Après les couplets de la Reine Hortense on allait commencer :
Veillons au salut de l’empire…
lorsqu’un cri s’éleva dans la foule :
– Le voilà ! le voilà !
Je regardai du côté de la porte-fenêtre, et je vis entrer le colonel Crabanac en grand uniforme, chamarré comme un maréchal de France, et qui s’avançait lentement, recevant à droite et à gauche les compliments et les poignées de main. Derrière lui venait un jeune homme habillé en bourgeois, frais rasé, cravaté de blanc, avec des moustaches noires et un teint bistré que j’eus d’abord quelque peine à reconnaître. C’était mon neveu Charles, bruni par le soleil des tropiques, mais d’une beauté virile et hardie.
Il me reconnut sur-le-champ, ayant appris, il est vrai, du colonel qu’il me rencontrerait là, et se jeta dans mes bras tout d’abord.
– Ah ! mon oncle, mon oncle, quel malheur ! me dit-il.
Comme je ne savais pas de quel malheur il voulait parler, je lui fis signe de se taire et d’écouter ce qu’on allait dire.
Le Tigre s’avança, tenant un bouquet immense et magnifique au milieu duquel, par je ne sais quel arrangement ingénieux des fleurs de couleurs variées, on pouvait lire le nom de PROSERPINE. En même temps il dit qu’il était chargé, au nom de ses camarades, de présenter à la dame deux poètes inconnus qui désiraient, l’un au nom de l’infanterie, l’autre au nom de la cavalerie, lui présenter l’hommage poétique de la grande armée. Proserpine s’inclina gracieusement et déclara que rien ne pouvait lui faire plus de plaisir que d’entendre des vers composés en son honneur par des braves.
Cette réponse fut applaudie comme elle méritait de l’être. Alors le poète de l’infanterie s’avança d’un air modeste et lut :
Délicieuse Proserpine,
Céleste rose sans épine,
Daignez accepter ces fleurs ;
C’est notre cœur qui vous les offre :
Mettez-les dans votre coffre,
Ça fera notre bonheur !
Rien ne peut donner une idée de l’enthousiasme que montra l’infanterie en voyant ses sentiments intimes exprimés avec tant de poésie et de chaleur.
Le trait de la fin surtout :
Ça fera notre bonheur !
parut aussi simple qu’ingénieux et réunit tous les suffrages.
Le succès fut si grand que la cavalerie en devint jalouse. Heureusement son poète, qui n’attendait qu’un signal pour lire ses vers ou, comme disait un camarade, pour lâcher son venin, fit signe de la main qu’il allait prendre la parole et récita de mémoire le quatrain suivant :
Déesse des enfers, épouse de Pluton,
Si vous trompez jamais cet illustre monarque,
Que ce soit pour moi seul ! Et je défie la Parque
De m’effrayer jamais, nom de nom ! nom de nom !
Cette fois la cavalerie était vengée. L’infanterie elle-même était forcée d’avouer qu’il y avait dans le dernier vers une énergie terrible et qui rappelait le bruit lointain de la canonnade.
– Sans compter, ajouta un fantassin, que l’idée première est assez gaillarde. Eh ! eh !
Si vous trompez jamais cet illustre monarque…
– On peut donc tromper un monarque ? demanda son voisin.
– Parbleu ! la belle Hélène a bien trompé le bon roi Ménélas ; pourquoi la belle Proserpine…
Ici l’autre lui fit signe de se taire. Le Tigre approchait.
Cependant chacun allait présenter ses félicitations à Proserpine, qui recevait tous ces braves d’un air gracieux. À la fin elle se leva comme inspirée, voyant le Tigre passer près d’elle, et s’écria :
– Messieurs, je ne sais comment vous remercier de toutes vos bontés. Je ne puis vous embrasser tous. Que j’embrasse au moins votre orateur !
Et il fut fait comme elle l’avait dit. Le Tigre l’embrassa sur les deux joues à la vue de trois mille personnes qui, hors du café Lemblin, éclataient en rires et en applaudissements. Mais ceci n’était que le prélude de la fête. On n’avait pas encore allumé le punch ; et, sans punch, il faut avouer que l’apothéose de Proserpine aurait été froide. Le Tigre s’en aperçut et cria de sa belle voix de commandement :
– Apportez le punch !
– Boumm ! répondit comme un écho le chef des garçons.
Alors on éteignit à demi les quinquets, et la salle fut plongée dans l’obscurité, comme il arrive au théâtre lorsqu’on prépare un changement de décor. Je vis dans l’ombre les garçons se précipiter les uns sur les autres, munis de divers objets dont il était difficile de deviner la forme, les contours et la pesanteur. Çà et là quelques coups de marteau clouaient des planches ; puis on apporta une sorte de buste qu’on revêtit d’attributs variés. Je crus que c’était celui de Proserpine.
En attendant qu’on pût y voir clair, j’échangeai quelques mots avec le Tigre et son nouvel ami.
– Pourquoi donc, demandai-je au colonel, êtes-vous venu si tard ?
– C’est, répondit Charles, que le colonel et moi nous avons cherché Vilpatour toute la journée, et que personne n’a pu dire où il se cachait. Rue de Varennes d’abord, où il demeure ; mais il n’était pas rentré la nuit dernière. Ensuite, à la caserne des gardes du corps. On ne l’avait pas vu. Cependant un de ses camarades a dit qu’il le croyait de service à Saint-Cloud auprès de Sa Majesté.
– Morbleu ! interrompit le Tigre en rongeant sa moustache, le service le plus pressé est d’aller sur le terrain. Mais je le retrouverai, ce godelureau de malheur, et je lui couperai les oreilles, ou le diable m’emporte !
J’essayai d’excuser le garde du corps en disant qu’il était trop connu lui-même (et c’était vrai) par deux ou trois affaires dont il s’était tiré avec honneur pour qu’on pût croire qu’il voulait fuir.
– Sabre et mitraille ! répliqua le Tigre, il m’a fait attendre vingt-quatre heures, il me le payera !
Et, vu le caractère connu de Crabanac et sa haine pour les gardes du corps, la menace n’était pas vaine.
Mais nous n’eûmes pas le temps d’en dire davantage. Une flamme bleuâtre, immense, s’alluma tout à coup au milieu du café, s’éleva d’un bol aussi vaste que trois marmites, et éclaira toute la salle comme un incendie. C’était le punch.
À côté du bol on avait préparé une sorte de reposoir, et sur la dernière marche le buste de Napoléon I er, ci-devant empereur des Français. Un peu au-dessous et en arrière, la belle Proserpine, tenant de la main droite une couronne de laurier, la posa sur le front de l’héritier de Charlemagne. Aussitôt les applaudissements éclatèrent, et tout le monde à l’intérieur du café Lemblin cria trois fois :
– Vive l’Empereur ! Vive l’Empereur ! Vive l’Empereur !
– Quel empereur ? demanda mon neveu Charles. Le premier est mort à Sainte-Hélène.
– Eh bien, répliqua le Tigre, vive le second ! Vive Napoléon II !
Au-dehors, la musique commença la Chanson de Roland :
Où vont tous ces preux chevaliers,
L’orgueil et l’espoir de la France ?…
C’est pour défendre nos foyers
Que leur main a repris la lance ;
Mais le plus brave, le plus fort,
C’est Roland, ce foudre de guerre ;
S’il combat, la faux de la mort
Suit les coups de son cimeterre.
Soldats français, chantez Roland,
L’honneur de la chevalerie,
Et répétons, en combattant,
Ces mots sacrés : Gloire et patrie !
Et tous les officiers reprirent en chœur les derniers vers du dernier couplet :
Soldats français, chantez Roland.
Son destin est digne d’envie ;
Heureux qui peut, en combattant,
Vaincre et mourir pour sa patrie !
Après quoi l’on versa le punch, et les musiciens ne furent pas oubliés.
Pendant quelques moments, on n’entendit plus que le bruit des verres et des toasts portés à Proserpine, à Napoléon Ier, le martyr de Sainte-Hélène, à la mort des perfides Anglais, à Napoléon II, à l’expulsion des jésuites, à la grandeur de la France.
Enfin Proserpine profita de la lassitude des chanteurs pour faire signe de la main et imposer un demi-silence. Aussitôt on souffla de tous côtés :
– Chut ! chut ! Proserpine va chanter.
Cette heureuse nouvelle transporta tout le monde d’enthousiasme.
– Oui, oui, qu’elle chante ! Vivat ! Proserpine !
Elle, de son côté, sûre des sympathies ardentes de l’auditoire, commença d’une voix émue et attendrie :
Te souviens-tu, disait un capitaine
Au vétéran qui mendiait son pain,
Te souviens-tu qu’autrefois, dans la plaine,
Tu détournas un sabre de mon sein ?
– Ah ! fichtre ! interrompit le poète de la cavalerie, c’est moi qui aurais voulu être là pour détourner le sabre du sein de Proserpine ! Le porteur du sabre en aurait vu de grises
– Chut ! chut ! cria la foule.
Proserpine reprit :
Sous les drapeaux d’une mère chérie,
Tous deux, jadis, nous avons combattu,
Je m’en souviens, car je te dois la vie ;
Mais toi, soldat, dis-moi, t’en souviens-tu ?
– Si je m’en souviens, dit à son tour le Corse Angeli, si je m’en souviens ! Le voilà, celui qui m’a sauvé la vie à la Moskowa.
Et de la main il montrait le Tigre, qui fut salué par des applaudissements.
Proserpine continua :
Te souviens-tu de ces jours trop rapides
Où le Français acquit tant de renom ?
Te souviens-tu que sur les Pyramides
Chacun de nous osa graver son nom ?
Malgré les vents, malgré la terre et Fonde,
On vit flotter, après l’avoir vaincu,
Notre étendard sur le berceau du monde :
Dis-moi, soldat, dis-moi, t’en souviens-tu ?
Ah ! certes, on s’en souvenait, et le chœur tout entier répéta les deux derniers vers.
Tous les autres couplets de la célèbre chanson de Debraux furent bissés l’un après l’autre avec un enthousiasme toujours croissant ; mais quand vint le dernier :
Te souviens-tu… ; mais ici ma voix tremble,
Car je n’ai plus de noble souvenir ;
Viens-t’en, l’ami, nous pleurerons ensemble,
En attendant un meilleur avenir.
Mais si la mort, planant sur ma chaumière,
Me rappelait au repos qui m’est dû,
Tu fermeras doucement ma paupière
En me disant : Soldat, t’en souviens-tu ?
des larmes coulèrent des yeux les plus intrépides. Oui, je vis pleurer alors de ces vieux soldats éprouvés par cent batailles et qui ne regrettaient que de ne pouvoir plus se faire tuer pour la patrie. Proserpine fut saisie et portée en triomphe autour de la salle, et tous les assistants poussèrent un dernier cri :
– Vive Proserpine ! Vive l’Empereur ! Vive la France !
– Messieurs, dit le patron du café Lemblin, on va fermer.
Tout le monde sortit alors, et moi avec les autres. Je donnais le bras au Tigre et à mon neveu Charles. Mais à peine avions-nous fait vingt pas dans le Palais-Royal quand nous fûmes abordés par trois gardes du corps, dont l’un s’adressant au Tigre lui dit en le saluant poliment :
– Monsieur le colonel, on vient de me dire que vous m’avez cherché aujourd’hui. Je suis à vos ordres, monsieur.
– Un peu tard, monsieur de Vilpatour, répliqua le Tigre.
– J’étais de garde à Saint-Cloud, reprit l’autre.
– Enfin, il n’est jamais trop tard pour faire son devoir. Avez-vous des épées ?
– Nous en avons, mes amis et moi.
– C’est bien, marquis, allons sous le réverbère.
Un des témoins de M. de Vilpatour essaya de faire quelques objections.
– Monsieur le colonel, dit-il, minuit vient de sonner. Toutes les boutiques sont fermées. On ne voit pas plus clair ici que dans un four. Peut-être ferions-nous bien de remettre l’affaire à demain matin ?
Le Tigre répliqua :
– Monsieur, vous parlez comme un sage ; mais je suis l’offensé, moi, et je suis plus pressé d’en finir que messieurs des gardes du corps.
Le témoin indigné reprit :
– Colonel, si mon ami de Vilpatour ne vous met pas hors de combat, c’est à moi que vous aurez affaire.
– Bien volontiers, mon brave. Et, à propos, votre nom, s’il vous plaît ?
– Baron de Montsurmont, répondit le garde du corps.
– Enchanté de faire votre connaissance, mon garçon. Et votre camarade… (il désignait des yeux le second témoin.)… n’aurait pas envie, par hasard, de mettre aussi flamberge au vent ? Pendant que j’y suis, il n’en coûte pas plus pour trois que pour un ou deux.
Alors le second témoin s’avança et dit :
– Colonel, après mes deux amis, il me restera bien peu de chose à faire, s’il reste quelque chose ; mais enfin comptez sur moi ! Je suis le vicomte de Renaudière.
Le Tigre se mit à rire.
– Fils du comte Crottin, ancien conseiller d’État et sénateur de l’empire, n’est-ce pas ? présentement pair de France, qui, s’appelant Crottin du nom de son père, obtint de Napoléon la permission d’ajouter la Renaudière à Crottin. Belle besogne qu’il fit là, le grand Napoléon ! Rien que pour cela, il méritait d’aller à Sainte-Hélène ! Mais les blancs seront toujours les blancs, et les la Renaudière seront toujours Crottin.
– Colonel ! s’écria l’autre d’un air menaçant.
– Allez, allez, vicomte, et prenez votre numéro à la suite, comme dans les bureaux d’omnibus. Votre tour va venir.
Alors mon neveu Charles Fortin prit la parole.
– Mon colonel, vous avez tort, permettez-moi de vous le dire.
Le Tigre se retourna étonné, presque indigné.
– Comment, j’ai tort !
Et l’on eût dit qu’il allait joindre Charles à ses trois autres adversaires, mais Charles ne broncha pas.
– Vous avez tort, mon colonel, et vous allez voir comment. Nous sommes cousins, n’est-ce pas ? Vous avez une querelle à propos de ma cousine. Vous voulez tuer M. de Vilpatour. C’est ce que je ferais à votre place. Mais MM. de Montsurmont et Crottin de la Renaudière, que l’affaire ne regardait en rien, veulent s’en mêler…
– Qu’ils s’en mêlent, sabre et mitraille ! interrompit le Tigre. Qu’ils s’en mêlent, et je les enverrai tous les trois chez Pluton !
M. de Vilpatour se mit à rire.
– Eh ! eh ! dit-il, si nous allions y trouver la belle Proserpine ?
Et il fit claquer sa langue comme un connaisseur.
Malheureusement, le Tigre n’était pas en humeur de plaisanter. Au contraire !
– Toi ! dit-il entre ses dents, je vais te faire danser tout à l’heure.
Puis se retournant vers Charles :
– Enfin, qu’est-ce que vous proposez ?
– Mon colonel, rien que de juste. Vous avez trois adversaires, cédez-m’en un.
– Jamais !
– Celui qu’il vous plaira, dit Charles d’un ton suppliant, qui m’aurait bien amusé s’il s’était agi d’un autre que du fils de ma sœur.
Je le tirai par le bras et lui demandai tout bas :
– À quoi penses-tu, Charles ? Es-tu fou ?
– Je ne suis pas fou ; je suis désespéré.
– Pourquoi ?
– Sylvie est mariée !
– Est-ce que tu voulais qu’elle restât fille éternellement ?
Il poussa un profond soupir. Je ne sais ce qu’il aurait répondu. Le Tigre reprit après réflexion :
– C’est convenu. Prenez celui qu’il vous plaira. Pourvu que je garde M. de Vilpatour, tout le reste m’est égal.
Les gardes du corps écoutaient cette conversation en riant.
– Merci de la préférence, colonel, dit Vilpatour.
– Trois contre trois, ce sera le combat des Horaces contre les Curiaces.
À ce mot de : trois contre trois, je me sentis frémir.
Est-ce que ces gens-là s’imaginaient que j’allais me battre en duel à mon âge, moi, Denisot, qui n’avais de ma vie touché une épée ?… Est-ce que c’est le métier d’un ancien chef de bureau, respectable et respecté, chevalier de la Légion d’honneur, sexagénaire ou à peu près, de se couper la gorge avec des bretteurs qui passent leur vie dans des salles d’armes ?
Je déclarai donc nettement que je n’en étais pas.
Là-dessus le Tigre se mit à rire.
– Oncle Denisot, dit-il, vous avez passé l’âge ; tranquillisez-vous. Votre neveu et moi nous suffirons parfaitement. Vous, restez ici seulement pour avertir ma femme si par hasard il arrivait quelque accident.
J’essayai quelques conseils pacifiques… Est-ce que vraiment il était offensé au point de risquer sa vie ?
– Si offensé, dit le Tigre, que vous pouvez d’avance tenir M. de Vilpatour pour un homme mort…
Et s’adressant aux gardes du corps :
– Allons, messieurs, en place pour la contredanse !… Ne vous impatientez pas, Montsurmont, votre tour va venir dans un instant, aussitôt que j’en aurai fini avec votre ami. Quant à vous, vicomte de la Renaudière, je vous offre à mon cousin Charles Fortin.
– Et moi, j’accepte le présent, ajouta Charles d’un air tranquille et modeste, mais sûr de son fait.
De leur côté, les gardes du corps, qui, sans avoir bu comme nous le punch de Proserpine, paraissaient aussi fort animés, commencèrent à déplier un grand linge de lustrine verte qu’ils tirèrent d’un fiacre arrêté à quelques pas de là et dans lequel ils avaient enveloppé six épées de combat.
– Six épées ! Vous êtes prévoyant, monsieur de Vilpatour, dit le Tigre en riant.
– Comme vous voyez, colonel, répliqua l’autre. J’ai prié mes amis Montsurmont et la Renaudière de me servir de témoins. Montsurmont, qui vient de Picardie et qui n’est à Paris que depuis trois jours, n’a pas plutôt entendu votre nom qu’il a voulu croiser le fer avec vous.
– Ah ! vraiment ! fit le Tigre en regardant le Picard avec intérêt. Et qu’est-ce qui me vaut, cher monsieur, l’honneur que vous voulez bien me faire ? Avons-nous eu, sans que je le sache, quelque querelle ensemble ?
– Aucune, monsieur le colonel, répondit Montsurmont d’un air sombre et irrité.
– Mais alors, reprit le Tigre, c’est mon nez qui vous déplaît… Nasus displicuit tuus, comme dit le poète latin.
M. de Vilpatour reprit :
– Ce n’est pas votre nez, colonel, c’est votre réputation. Mon honorable ami était, il y a quinze jours, dans la légion de Picardie, le bourreau des crânes de la garnison d’Amiens. Il avait en moins d’un an coupé le bras droit d’un ancien officier de Bonaparte, percé le flanc à un autre et couché roide mort le troisième lorsqu’il entendit pour la première fois parler de vous, et des beaux coups que vous faisiez ici… Vous devinez que son premier désir a été de vous surpasser. Par le moyen de M. le ministre de la guerre, son oncle, il s’est fait nommer sous-lieutenant aux gardes du corps et n’attendait plus qu’une occasion pour vous provoquer lorsqu’il a su que nous avions affaire ensemble. Alors il m’a si terriblement supplié de lui céder ma place…
– Que vous l’avez cédée, interrompit le Tigre.
– Je ne la céderais pas pour un empire, répliqua Vilpatour. Pensez donc, colonel, si j’ai le bonheur que j’espère de vous couper la gorge, ma réputation est faite auprès des dames. On dira partout : « Voilà le vainqueur du colonel Crabanac, le cuirassier de Warterloo ! Le colonel avait sabré dix fois les Anglais et les Prussiens ; M. de Vilpatour, lui, ne l’a sabré qu’une fois ; mais c’était définitif et sans remède. On l’a porté ce jour-là dans le tombeau de ses pères… » Et vous croyez que j’irais céder mon tour à qui que ce soit ! Ah ! colonel, vous me connaissez bien mal ! Quand on a l’honneur de vous tenir au bout de son épée, on ne vous quitterait pas, fût-ce pour un premier rendez-vous d’amour.
– Bien parlé, répliqua le Tigre. À vous donc d’abord, et ensuite à M. le baron de Montsurmont !
Vilpatour et Crabanac prirent au hasard deux épées, toutes étant de même longueur. Charles Fortin et la Renaudière suivirent leur exemple. M. de Montsurmont et moi, nous restâmes seuls sans emploi. Encore le garde du corps eut-il la politesse de me présenter une épée.
– Si le cœur vous en dit, monsieur Denisot ?
Mais le cœur ne m’en disait pas. À quoi bon se battre pour les querelles d’autrui ? C’est bien assez de celles qu’on ne peut pas éviter pour soi-même. Je lui répondis donc en souriant :
– Mille grâces, monsieur. Je n’en use pas.
Comme s’il m’avait offert une prise de tabac.
– Pour lors, reprit Crabanac, en garde, messieurs les gardes du corps !
Et les épées se croisèrent.
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