Le Tigre

Alfred Assollant · Chapitre 22 sur 23

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Le Tigre

Chapitre XXI

 

 

C’est ici que commence la tragédie véritable qui va finir mon histoire ; mais avant tout, qu’on me laisse soulager mon cœur en disant de quelle joie je fus saisi lorsque Proserpine recouvra sa liberté.

Après avoir serré précipitamment la main au malheureux Crabanac et à ma nièce Sylvie, je me bâtai d’aller rejoindre Proserpine, qui m’attendait, pâle et triste, sur le perron du Palais de justice.

Dans le premier transport de ma joie, je l’embrassai tendrement ; elle fondait en larmes.

– Qu’avez-vous ? lui demandai-je.

– Ah ! mon ami, ne voyez-vous pas qu’il ne m’aime plus ?… Je voudrais être morte !

J’essayai de la consoler ; mais elle continua :

– Je sais bien que cela devait arriver un jour. Je sais bien qu’il devait retourner à sa femme et m’abandonner, moi, comme il m’a déjà abandonnée ; mais j’attendais, j’espérais… je croyais qu’il m’aimerait encore pendant deux ou trois ans, et je me contentais de ce bonheur passager. Et maintenant !

Je la fis monter dans une voiture et j’y montai avec elle. Là ses sanglots redoublèrent, et ma tendresse aussi.

– Oui, reprit-elle, vous êtes mon vrai, mon seul ami, monsieur Denisot. Vous me connaissez, vous m’aimez, et vous me pardonnez tout.

Je la ramenai à Saint-Mandé…

– Quand vous reverrai-je ? demanda-t-elle en me quittant, les larmes aux yeux, sur le seuil de la porte.

– Tous les jours, si vous voulez !

Elle se jeta à mon cou et me dit en m’embrassant de toutes ses forces :

– Ô mon père ! ô mon ami !

Vous me croirez si vous voulez. Ma tendresse pour elle ne diminua pas, au contraire ; mais elle changea de nature. Je crus, en effet, devenir ce père, cet ami qu’elle appelait à son secours.

Le lendemain, à midi, je reçus un billet de Sylvie ainsi conçu :

« Cher oncle Denisot, tout est prêt ce soir. Il sera libre à cinq heures de l’après-midi. On ne pourra s’en apercevoir qu’à huit heures du soir. Avant que la police soit avertie, nous serons en sûreté, lui et moi.

Quand il sera temps, je vous dirai notre cachette, et vous pourrez venir nous voir. Aujourd’hui, ce serait compromettant pour vous, et si vous veniez, la police, qui certainement vous épiera, serait bientôt sur nos traces…

Suivant vos instructions, je n’ai rien dit au Corse et à ma mère : au Corse, parce que je m’en défie comme vous ; à ma mère, parce qu’elle n’a pas de secret pour lui. J’ai fait jurer à mon mari lui-même de n’en parler à qui que ce soit, excepté au gardien que j’ai payé d’avance par moitié et qui ne me trahira pas. Il a trop d’intérêt à nous servir. D’ailleurs, c’est un brave homme qui aime mon mari à cause de l’empereur Napoléon qu’ils ont servi tous les deux.

Vous ne pouvez pas deviner, cher oncle, à quel point je suis heureuse. Ce soir il sera libre, il m’aimera, il me suivra, il ne pensera plus à cette… Non, je ne veux pas la nommer à cause de vous. Cher oncle, je suis si heureuse que je lui pardonne et même que je vous permets de planter une autre crémaillère chez elle, si le cœur vous en dit, et à condition que mon mari ne sera pas de la fête.

J’ai loué moi-même le logement garni où nous allons nous installer. Ce n’est pas magnifique, vous pouvez m’en croire, car je ne veux pas attirer l’attention des voisins et bien moins encore de la police ; mais c’est très convenable, je vous assure. Un second étage dans une rue retirée, à Montmartre, un jardin au-dessous de nous, où nous n’entrerons pas ; mais nous verrons les arbres et nous aurons le parfum des fleurs. Au-delà, vers l’horizon, les collines bleues qui sont au midi et à l’ouest de Paris. Avec cela un mobilier presque neuf et une vieille portière qui offre de faire le ménage ; car je n’emmène pour le moment ni Mangou ni Aménaïde.

Elle m’a dit, la vieille, car elle est curieuse :

– Madame, êtes-vous seule ?

– Non, madame.

– Êtes-vous mariée ?

– Oui, madame.

– C’est M. votre mari qui vous a chargée de chercher un logement ? – Comme vous voyez.

– Ah ! c’est drôle !

J’ai vu qu’elle n’en croyait pas un mot et qu’elle me prenait pour une demoiselle un peu libre. Ma foi, j’aime mieux ça que raconter mes affaires à une vieille bavarde. Qu’en

pensez-vous, oncle si sage et si prudent, mais si tendre… pour moi ? Je ne parle pas, bien entendu, de mademoiselle Proserpine.

À bientôt, oncle Denisot. Je vous embrasse sur les deux joues.

Votre petite SYLVIE.

P.S. Mangou, qui vous portera cette lettre, sera pour quelque temps notre messager. Par bonheur, ma mère, qui ne sait pas un mot de mes projets et qui est tout entière à la joie d’épouser le sombre Angeli (car vous savez que le mariage est certain et fixé au 5 juillet prochain), va sortir toute l’après-midi avec son beau fiancé pour faire ses emplettes de noces. Mangou sortira de son côté ; c’est lui qui doit attendre mon mari avec un fiacre à cent pas de la Conciergerie, et moi, pour ne pas attirer l’attention des passants, j’irai par un autre chemin dans notre logement de Montmartre, où j’attendrai très impatiemment mon seigneur et maître. Si vous voulez me faire vos adieux, car qui sait quand nous nous reverrons ? venez à cinq heures au plus tard. »

 

Mangou, en me remettant cette lettre, me dit d’un air rusé :

– Tout va bien, monsieur Denisot. La vieille Vinaigriska va partir avec le lieutenant. Moi, je reste avec Aménaïde, qui me prend pour mari. Dans un mois nous serons loin, bien loin, hors de France avec mon colonel et ma colonelle, là où il n’y a pas de gendarmes.

Je ne sais par quel pressentiment cette lettre de Sylvie, qui respirait la joie et le bonheur, me laissa inquiet. Je craignis de ne plus la revoir, et j’ordonnai à Mangou de l’avertir que j’irais chez elle vers cinq heures, ou un peu avant, pour être plus sûr de la rencontrer.

Mangou partit chargé de ce message, heureux de retrouver bientôt son colonel en liberté et d’aller courir le monde avec lui et sa colonelle, car il ne doutait pas que, suivant son conseil, Crabanac ne fût prêt à partir pour le Turkestan, où l’attendaient, la lance en main, les amis de Mangou, les petits-fils de Gengis-Khan.

Chacun a son rêve en ce monde, et celui de Mangou n’est pas moins séduisant que tous les autres.

J’aurais dû, si j’avais été sage, suivre Mangou jusqu’à la rue de Vaugirard ; mais la crainte d’y rencontrer madame Eulalie et le lieutenant Angeli me retint.

À quoi tiennent les destinées ! Ce retard changea celle de toute la famille.

Vers quatre heures et demie, j’arrivai rue de Vaugirard. La porte de l’hôtel était toute grande ouverte. Mangou était occupé à favoriser l’évasion de Crabanac et l’attendait au coin du pont Neuf avec un fiacre. Aménaïde causait devant la porte avec les voisins. Toute la rue était en joie, et toutes les dames du quartier (j’entends celles qu’on charge de tirer le cordon) étaient occupées à éplucher les vertus de leur prochain, et naturellement elles y trouvaient plus de vices qu’il n’y a de vers dans les cerises gâtées.

Je demandai :

– Aménaïde, où est ma nièce ?

– Chez elle, monsieur Denisot.

– Toute seule ?

– Oui, le vieux gendarme est sorti avec le lieutenant…

Puis, par réflexion :

– Ah ! pardon ! je me trompe. M. Angeli était sorti avec la vieille, mais il vient de rentrer tout à l’heure.

Quoique très contrarié de cette rencontre, qui allait me mettre face à face avec Angeli, que je haïssais et craignais considérablement, j’allais monter assez lentement l’escalier, lorsqu’un grand cri retentit tout à coup, et j’entendis que ma pauvre Sylvie appelait au secours par la fenêtre.

Derrière elle, faisant tous ses efforts pour l’enlever de force et pour fermer la fenêtre, dont deux vitres furent brisées, j’aperçus le sinistre Angeli.

Impossible d’exprimer la frayeur et l’horreur dont je fus saisi en même temps. Ainsi donc ce scélérat jetait le masque !

Je dis à Aménaïde :

– Va chercher les sergents de ville. Je monte !

Et sans autre arme que ma canne, je montai le premier étage où Sylvie, toujours à la fenêtre, appelait au secours.

Elle m’avait aperçu, et j’entendis qu’elle disait :

– Misérable ! Voici mon oncle Denisot !

– S’il entre, je le tue ! répliqua le Corse, et j’entendis qu’il armait un pistolet.

Mais je n’avais garde, d’abord parce qu’il faudrait être fou pour se risquer à mon âge avec une simple canne de promenade contre un mauvais gueux armé de trois ou quatre pistolets (il en avait tout un arsenal) et qui, brûlant ses vaisseaux, n’avait plus rien à perdre ; ensuite parce que la porte était fermée et verrouillée avec sein, et que je n’étais pas de force à l’enfoncer.

J’essayai pourtant et je frappai de toutes mes forces avec le pied et avec ma canne, mais sans succès.

Ô Dieu tout-puissant ! si jamais j’ai douté de ta justice, c’est ce jour-là ! Devais-tu laisser périr, ou, ce qui est pire encore, avilir l’une de tes créatures les plus parfaites !…

Cependant, Sylvie criait toujours et se cramponnait de toutes ses forces à la fenêtre. Aménaïde, qui était sortie dans la rue, rentra tout à coup en criant :

– Mangou ! voilà Mangou !

Au même instant, le Tartare, averti en deux mots de ce qui se passait, monta l’escalier en trois bonds et d’un coup d’épaule furieux enfonça la porte et se trouva dans l’antichambre.

– Ah ! gueux ! criait-il, ah ! brigand ! Tu oses toucher à ma colonelle ! Je vais te mettre en pièces, en bouillie, en marmelade !…

Malheureusement, il était sans armes et séparé par un galandage du salon où se trouvait Sylvie. Mais son arrivée fit diversion.

Angeli, craignant que la seconde porte ne fût enfoncée comme la première, s’occupait à la barricader et à entasser les meubles. Comme Sylvie, à force de se débattre, lui avait échappé et appelait toujours à son secours, il lui dit d’une voix terrible et qui me fait frissonner encore quand j’y pense :

– Je vous aurai vivante ou morte !

Cependant, à force de frapper avec son épaule plus dure qu’un marteau de forge, le Tartare avait fini par disjoindre le haut de la porte, et les battants commençaient à craquer. Alors Angeli jugea qu’il fallait en finir.

Il entrouvrit lui-même la porte, sachant que son adversaire était sans armes, et comme le Tartare essayait d’agrandir l’ouverture, il lui appliqua son pistolet à bout portant en pleine poitrine et fit feu.

Le pauvre Mangou tomba inanimé comme une masse et ne poussa qu’un soupir.

Je vis alors que la bataille était perdue, et n’ayant aucune espérance de la regagner moi-même, je poussais presque sans y songer des cris affreux qui se mêlaient aux appels de Sylvie, lorsque tout à coup ma nièce s’écria :

– Mon Tigre ! à moi mon Tigre ! Le voilà !

Et dans l’espace d’une seconde, lancé avec la vitesse d’un boulet de canon, le colonel Crabanac, que personne n’attendait là, entra.

Il demanda d’une voix rauque :

– Où est Angeli ?

Et quand j’eus montré le salon et l’obstacle qui l’en séparait, d’un seul coup de pied le cuirassier enfonça trois mètres carrés du galandage et se précipita sur Angeli par la brèche qu’il venait d’ouvrir.

Je vis le combat. Ce fut prompt comme l’éclair et horrible comme une scène de l’enfer.

Angeli déchargea sur le Tigre, à trois pas, son second pistolet, et comme Crabanac chancelait, il s’élança sur lui le poignard à la main, pour l’achever.

Le colonel, mal guéri (on se souvient qu’il avait eu le bras cassé d’une balle un mois auparavant), était encore un peu faible, mais la fureur qui le transportait lui rendit, pour un moment, toutes ses forces.

Il saisit de la main droite, la seule qui fût libre, un fauteuil voltaire d’une énorme pesanteur, et en frappa la tête d’Angeli comme avec un marteau.

Le Corse tomba étourdi et laissa échapper son poignard. Le Tigre s’en saisit, et, d’un seul coup, le tua roide, sous les yeux de Sylvie épouvantée.

Elle se jeta dans ses bras :

– Ah ! pauvre ami, dit-elle, est-ce ainsi que je devais te revoir ?

Il fit un effort et répondit en pâlissant :

– C’est bien. Je suis arrivé à temps. Envoie chercher un chirurgien. J’étouffe. Sylvie, je t’aime !…

C’est alors que nous vîmes qu’il avait reçu une balle dans le cœur. Par un prodige de volonté, il était resté debout une minute, et il avait tué Angeli ; mais ce fut le dernier exploit de cet intrépide soldat. Une minute après il mourut. C’est plus tard que j’ai su par quel hasard si heureux et si malheureux à la fois Crabanac et Mangou étaient arrivés au secours de Sylvie.

Mais d’abord il faut dire ce qui avait fait le danger terrible où elle pensa périr.

En temps ordinaire, elle ne restait jamais seule dans son appartement, par crainte d’Angeli. Or, ce jour-là par hasard, se voyant près de rejoindre son mari, sachant aussi que le Corse devait assister sa mère dans ses emplettes de noces, elle était restée seule. Malheureusement Angeli, qui la guettait depuis longtemps, sachant que Mangou était sorti, ignorant que le Tigre allait sortir de prison, avait cru l’occasion favorable, était revenu sous un prétexte rue de Vaugirard avec l’intention de commettre le plus horrible de tous les crimes, – ce qui serait arrivé, si le hasard ne m’avait pas amené d’abord, et après moi Mangou et le malheureux Tigre.

Quant à Crabanac, le hasard fit que le gardien de la Conciergerie, qui devait lui fournir les moyens de fuir, fut prêt une heure plus tôt ; que Crabanac, libre, eut l’idée de revenir chez lui pour chercher de l’argent et des papiers ; qu’il s’arrêta dans la rue Dauphine pour acheter je ne sais quel joujou dont il voulait faire présent à sa femme chérie ; que Mangou le précéda fort heureusement de quelques minutes. Ce hasard bienheureux sauva ma pauvre Sylvie.

Ainsi finit le brave Crabanac, le meilleur homme du monde, le plus brave, le plus loyal, le plus généreux, le plus emporté aussi et le plus amoureux de sa femme. Qu’est-ce qui lui manqua pour vivre heureux et tranquille ? je n’en sais rien. Le lecteur le dira.

Ceci est le dernier chapitre de mon histoire. Dix-huit mois plus tard, mon neveu Charles Fortin épousa ma nièce Sylvie, veuve du colonel Crabanac. Elle est mariée depuis un an et aussi heureuse qu’on peut l’être dans cette vallée de misère. Elle a déjà un petit garçon de trois mois. Pour me faire plaisir, elle dit qu’il me ressemble. Je n’en crois rien, mais je lui sais gré de l’intention.

Mangou n’est pas mort de sa blessure. Il a épousé Aménaïde, et il laboure avec des cheveux une ferme que mon neveu Charles vient d’acheter en Normandie. « Mes chevaux et moi, dit Mangou, c’est toujours moi. » Quant à sa femme, « elle me mène comme un conscrit, dit-il souvent ; mais ça fait mon bonheur tout de même ». Ils ont déjà deux enfants, dont l’aîné, qui n’a que deux ans, monte à cheval comme un homme. « Ça fera un petit Gengis-Khan », dit Aménaïde, qui est fière des ancêtres de son mari.

Et moi ?

Moi !… Eh bien, riez de moi, si vous voulez, j’ai épousé Proserpine et chassé Véturie quinze jours après la mort du malheureux Tigre.

Mes raisons sont bien simples. J’étais seul. J’avais soixante ans. Ma vieille servante était acariâtre. Mes neveux, trop occupés d’eux-mêmes, pensaient à moi une fois par semaine, et encore !…

Que faire ?

Il faut s’accrocher à quelque chose et à quelqu’un dans la vie. J’aimais Proserpine comme un ami, comme un amant, comme un père, comme un frère, comme tout ce que vous voudrez ; m’aimait-elle ? À peu près ! Elle m’estimait. Du moins, elle me l’a dit.

J’avais besoin d’elle pour me caresser, me dorloter et faire mon lait de poule. Elle avait besoin de moi pour vivre, car la maison que le Tigre avait fait bâtir pour elle à Saint-Mandé est revenue à Sylvie. Quand on a besoin l’un de l’autre, n’est-il pas naturel de s’accorder ? « Donne-moi de quoi que t’as, je te donnerai de quoi que j’ai », comme disent les petits enfants.

Entre une veuve ordinaire et Proserpine, après la mort du Tigre, quelle différence voyez-vous ? Enfin, à mon âge, quand on n’espère plus être aimé pour soi-même, il faut bien se faire aimer par quelque autre moyen.

C’est ce que j’ai fait. Je lui ai donné par contrat de mariage tout mon bien. Je la connais. Elle a bon cœur. Elle ne sera pas ingrate. Et si par hasard elle l’était, le Code a prévu le cas, et ma donation serait révoquée hic et nunc.

C’est pourquoi je dors bien tranquille. Je l’aime, comme mes deux yeux, et elle le mérite. Pour lui faire plaisir, j’ai adopté son petit garçon qui est né cinq mois après la mort du colonel Crabanac. Il portera mon nom.

Vous riez encore ? Eh bien, n’avez-vous pas lu l’histoire de Napoléon qui adopta le petit Beauharnais, fils de sa femme, et le fit vice-roi d’Italie ?

Est-ce que Napoléon, empereur des Français, n’était pas un aussi grand seigneur que Pierre Denisot, ancien chef de bureau ? Ce que l’un a fait, pourquoi l’autre ne le ferait-il pas ?

 

FIN.

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