Le Tigre
Chapitre VIII
Il était temps. Véturie venait d’entrer, chargée de toutes les viandes chaudes et froides qu’on peut préparer pour deux hommes seuls, et de toutes les primeurs que comporte la fin de mai.
Quant au vin, je n’en ai jamais remis le soin à personne, et j’ose dire que, pour un Parisien, j’ai toujours été bien servi.
Tout le monde sait que les Parisiens, grâce à l’octroi et à l’horrible industrie des empoisonneurs qui se disent marchands de vin, sont les gens les plus mal désaltérés de l’univers. Suivant le mot d’un connaisseur, il entre de tout dans leurs barriques, oui, de tout ! et même du jus de raisin.
Eh bien, moi, Denisot aîné, Parisien de naissance et vocation, qu’on accuse de n’avoir jamais vu dans la campagne d’autres vignobles que ceux d’Argenteuil, j’ai trouvé le moyen de meubler ma cave de dix ou douze mille bouteilles de vin excellent, et j’offre ma recette à qui voudra en profiter.
Voici.
Avez-vous remarqué que depuis 1789 jusqu’à 1822, c’est-à-dire pendant un espace de trente-trois années, la France a changé huit fois de gouvernement. Je vais les énumérer dans l’ordre chronologique :
Louis XVI, 1792.
Robespierre, 1794
Barras, 1799.
Napoléon (qui de premier consul devint empereur), 1804.
Le même Napoléon, 1814.
Louis XVIII, 1815.
Napoléon deux fois nommé, deux fois couronné, 1815.
Louis XVIII, couronné pour la seconde fois et présentement régnant, 1822.
Or, pour parler comme dans la rue Saint-Honoré, toutes les fois qu’un roi ou un épicier ferme boutique et fait faillite ou dépose la couronne, ce qui, malgré la différence des métiers, est à peu près la même chose, l’usage est de vendre les meubles, soit pour faire de l’argent et fuir à l’étranger, soit pour donner un à-compte à ses créanciers (généralement, c’est plutôt pour fuir).
De là vient qu’on a vendu à l’encan sous mes yeux les meubles et le vin de huit gouvernements que je respecte tous, puisque je les ai tous servis (le dernier excepté, qui ne voulut pas de mes services), et comme nos gouvernants sont bien payés… (pourquoi ne le seraient-ils pas, puisqu’ils se chargent de faire notre bonheur ?…), ils achètent, rien n’est plus naturel, les meilleurs vins de France, qui sont eux-mêmes les meilleurs du monde entier.
Et non seulement ils les achètent, mais, comme ils croient tous être éternels, ils en font une provision telle qu’au jour de la débâcle ils en seraient fort embarrassés, ne pouvant les emporter dans leurs bagages, si des bourgeois sages, rangés, économes et à l’affût comme moi des bonnes occasions, n’offraient de les en débarrasser à vil prix.
C’est ainsi que mon respectable père et moi nous avons successivement emmagasiné douze mille bouteilles prises dans la cave de Louis XVI ; qui était bien garnie (les plus anciennes dataient de la jeunesse de Louis XIV) ; de Barras, qui était un fin connaisseur ; de Napoléon, premier consul et empereur, qui, sans s’y connaître, y mettait le prix, ayant à recevoir à sa table des douzaines de rois et d’empereurs ; de Louis XVIII, qui passa toujours pour l’homme le mieux nourri de ce siècle (après M. de Talleyrand et M. de Cambacérès, cela va sans dire).
Un seul de nos gouvernants ne laissa rien dans sa cave quand il fut guillotiné, – non rien, pas même une bouteille de vin bleu, – c’est M. de Robespierre aîné. Aussi ne buvait-il que de l’eau, soit par régime, soit pour donner l’exemple, et nous n’en fûmes pas plus heureux, car, comme dit la chanson :
Tous les méchants sont buveurs d’eau.
C’est bien prouvé par le déluge.
Ma provision étant faite et mon vin étant puisé aux meilleures sources, ainsi que je viens de l’expliquer, Charles et moi nous n’étions pas en danger de mourir de soif pendant le déjeuner ou de boire du vin de qualité médiocre. La Bourgogne, la Gascogne et la Champagne s’étaient chargées de nous approvisionner.
Nous nous mîmes donc à table de grand cœur, et après quelques moments, tous les sujets de tristesse étant écartés, Charles leva son verre et me dit :
– Mon oncle, connaissez-vous très particulièrement mademoiselle Proserpine ?
Cette question inattendue, qui, si j’avais été plus jeune, m’aurait peut-être fait rougir, ne fit, vu le délicieux bien-être qui commençait à m’envahir par tous les pores, que me communiquer une douce gaieté.
Je dis en clignant l’œil droit :
– Eh ! eh !
Mais Charles :
– Mon oncle, eh ! eh ! n’est pas une réponse.
– Oh ! oh ! Qu’est-ce que cela te fait, mon garçon ?
– À moi ? Rien.
– Tu en es amoureux, peut-être ?
– Je n’aimerai jamais que Sylvie. J’en fais le serment devant vous et devant…
– Je ne te demande pas ce serment.
– Alors, dit Charles, je répète ma question. Connaissez-vous particulièrement Proserpine ?
– Tu m’interroges, je crois ? Sais-tu bien que d’un neveu à un oncle… ?
– C’est autre chose que d’un oncle à un neveu, ou, en d’autres termes, qu’il y a plus loin de Paris à Orléans que d’Orléans à Paris… C’est cela que vous voulez dire, oncle Denisot ?
– Tu l’as deviné, mon garçon.
Mais alors, soit qu’une bouteille de vin de Bourgogne que nous venions de vider ensemble me déliât la langue, soit que le plaisir de parler de Proserpine, ou peut-être d’apprendre quelque chose de nouveau sur son compte, me fît sortir de ma prudence accoutumée, je répondis : nonchalamment :
– Je la connais sans la connaître. Et toi ?
– Moi ? Pas du tout. Je l’ai vue hier pour la première fois. Mais on a beaucoup parlé d’elle cette nuit pendant que j’étais assis au chevet de Vilpatour.
– Qui donc ?
(Je sentais ma jalousie s’éveiller.)
– Qui ? La Renaudière et Vilpatour ensemble, ou plutôt la Renaudière tout seul, car l’autre, affaibli par la perte de son sang, ne faisait qu’approuver d’un signe de tête les paroles de son ami.
– Ils la connaissent ?
– Comme vous, mon oncle, sans la connaître. Mais on parle beaucoup de cette demoiselle et du Tigre.
Je m’écriai en colère :
– Eh bien, après ? Elle est la maîtresse de Crabanac. C’est vrai. Mais qu’est-ce que ça te fait ?
– À moi, oncle Denisot ? reprit Charles, un peu étonné de ma question. Rien du tout. Mais on assure qu’elle se mêle de beaucoup de choses, et pour tout dire d’un mot, qu’elle conspire…
– Qui te l’a dit ?… La Renaudière ?
– Lui-même.
– Comment le sait-il ?
– Il l’a entendu dans un salon du faubourg Saint-Germain. C’est le préfet de police qui le disait. Et il ajoutait qu’on surveillait de près ses menées et celles du colonel Crabanac, et qu’à la première occasion ils seraient arrêtés tous les deux.
Je répondis amèrement :
– Alors tu t’en réjouis à cause de Sylvie ?
– Oh ! mon oncle, pouvez-vous croire ?…
Eh oui ! je pouvais croire, car il n’est que trop naturel de se réjouir du malheur d’un rival. Je le savais assez par ma propre expérience ; si l’on m’avait appris du même coup que Crabanac était mis en prison pour trois semaines, et que la belle Proserpine me choisissait pour successeur, j’en demande pardon à Dieu et aux hommes, mais, tout mon neveu qu’il fût par alliance, je me serais consolé de son malheur en cinq minutes, et je n’aurais plus pensé qu’à Proserpine.
Pourquoi donc Charles aurait-il eu plus de générosité que moi ?
C’était vrai, pourtant. Il était plus généreux que moi, car il me dit :
– Oncle Denisot, ce n’est pas à moi d’avertir le colonel de son danger ; c’est à vous. Faites-lui lire encore ceci, et surtout cachez le journal à Sylvie.
Voici le passage qu’il me désignait :
« Le bruit court qu’une conspiration tramée dans l’ombre par les bonapartistes devait éclater prochainement, et qu’un certain colonel, mis depuis longtemps à la réforme, en est le chef. Il s’agissait, dit-on, d’attaquer par trahison Sa Majesté sur la route de Paris à Saint-Cloud, de l’enlever ou de porter sur elle une main régicide et de proclamer Napoléon II. Mais les fidèles sujets du roi peuvent se rassurer. La police tient tous les fils du complot, et les scélérats porteront bientôt sur l’échafaud la peine de leur crime.
Parmi les complices présumés de cet horrible attentat, on signale particulièrement une très belle fille du nom de Proserpine, qui passe pour être liée intimement au chef de la conjuration. Cette femme, employée dans un des plus grands cafés de Paris, paraît avoir entraîné ce misérable dans la voie de débauches et de crimes au bout de laquelle il ne peut rencontrer qu’une mort déshonorante. »
J’étais consterné. Je laissai tomber le journal à mes pieds.
Comment ! c’est de ma belle Proserpine qu’un ignoble agent de police osait parler ainsi ; car un journaliste, quelque haine qu’il pût avoir contre Crabanac, n’aurait pas osé insulter ainsi. Visiblement quelqu’un était caché derrière le journal, avait fourni les renseignements et rédigé la note venimeuse.
Oui, quelqu’un, mais qui ? Les haines politiques n’ont pas cette fureur perfide. Était-ce un amoureux dédaigné de Proserpine qui se vengeait ainsi ?
Charles reprit le journal, le plia soigneusement et me dit :
– Oncle Denisot, le temps passe, vous le voyez. Il faut avertir Crabanac et surtout empêcher que Sylvie sache jamais… Je le regardai avec admiration. Pourquoi nous étions-nous tant pressés, madame Eulalie et moi, de marier cette pauvre Sylvie ? Voilà, voilà le mari qu’il lui fallait.
Tardives réflexions !
À la fin, comme Véturie commençait à desservir, je pris ma canne et mon chapeau, et je dis à Charles :
– Viens avec moi aux Champs-Élysées. Nous causerons là plus librement, et nous verrons ce qu’il faut faire. Ce Crabanac est fou !
– C’est vrai, dit Charles.
– Et il se fera couper la tête.
Charles ne répondit rien. Peut-être pensait-il que cet accident, s’il arrivait au colonel, lui aplanirait le chemin pour arriver jusqu’à Sylvie.
La promenade dura longtemps. Charles et moi, nous étions également préoccupés, lui de Sylvie et moi de Proserpine ; mais nous ne parlions l’un et l’autre que des torts et des folies de Crabanac.
Une seule fois je demandai :
– Qui a pu donner au journal des renseignements si précis sur les amours du Tigre ? Surtout qui pouvait avoir intérêt à le faire ? Car, pour la conspiration, je n’y crois pas. Crabanac est homme à exposer sa vie cent fois en bataille rangée, mais il n’entend rien aux conspirations. Il ne sait ni se taire, ni garder son sang-froid, ni dissimuler ses amours ou ses haines.
– Oui, dit Charles, mais Proserpine ?
Autre supposition, plus incroyable encore. Jamais à ma connaissance elle ne s’était mêlée de politique, excepté pour approuver du regard ou du sourire les gestes et les cris des consommateurs du café Lemblin. Mais c’est un encouragement qu’une demoiselle ou dame de comptoir bien élevée ne peut refuser à personne.
Je répondis en levant les épaules :
– Conspirer ! elle ! allons donc !
– Alors, demanda Charles, qui pouvait avoir intérêt à publier les noms du colonel Crabanac et de Proserpine ?
Un instant je soupçonnai madame Eulalie. Il est si doux à une belle-mère… mais non ! Madame Eulalie, quelque belle-mère qu’elle pût être et heureuse de brouiller sa fille avec son gendre, dans l’espérance de les gouverner l’un et l’autre, n’était pas assez féroce pour dénoncer le Tigre à la police.
Qui donc alors ?… qui donc ?
Sur ces entrefaites, comme l’heure du dîner approchait, nous allâmes chez Crabanac, un peu avant les autres convives, car Charles n’avait pas encore revu sa tante et sa cousine.
Toute la maison était en branle, et l’on sentait partout le génie et la main de madame Eulalie. Du haut en bas l’escalier était ciré, lavé, brossé, astiqué comme la moustache d’un hussard. Une odeur délicieuse de cuisine se répandait depuis le rez-de-chaussée où la grosse Aménaïde remuait ses broches, ses poêles et ses casseroles, jusqu’au troisième et dernier étage.
Une voix de commandement, semblable à une clef qui sort en grinçant d’une serrure rouillée (c’était celle d’Eulalie), retentissait partout à la fois comme celle du grand Condé lorsqu’il commanda la charge à Rocroi :
– Aménaïde !
– Madame !
– Avez-vous mis le dindon au feu ?
– Oui, madame.
– Et le filet aux truffes ? Sera-t-il cuit à point ?
– Oui, madame.
– Et la crème à la vanille ?
– Oui, madame.
– Et la galantine de volaille ? Est-elle refroidie ?
– Oui, madame.
– Surtout ne laissez pas fondre la gelée !
– Non, madame.
– Le café est-il brûlé ?
Ici Aménaïde ne prit pas la peine de répondre, et, changeant tout à coup de ton, dit à quelqu’un que je n’avais pas encore vu :
– Ah ! zut ! Au diable la baraque ! La vieille n’a jamais fini de donner ses ordres. Si elle n’est pas contente, qu’elle descende et qu’elle fasse elle-même sa cuisine. A-t-on jamais vu ?… Qu’en dites-vous, monsieur Mangou ? N’est-ce pas qu’elle est tannante ?
Mais « monsieur » Mangou ne se pressait pas de répondre. Il avait la bouche pleine.
– Laissez donc cette graisse, dit Aménaïde en lui arrachant un pot plein d’une substance que je ne pouvais pas distinguer, et allez répondre à M. Denisot.
En même temps elle le frappa de sa cuiller, et le pauvre Tartare, tout ému de se voir pris en flagrant délit de gourmandise et de larcin mêlés, se précipita vers moi en disant :
– Bonjour, monsieur. Bonne santé, tout le monde de la maison. Mon colonel sorti avec ma colonelle. Tous deux bien heureux. Montés à cheval pour aller au bois de Boulogne. Ma colonelle à cheval jolie comme une petite jument blanche. (C’était la comparaison favorite de Mangou.) À pied plus jolie encore. Vont revenir tous deux pour dîner.
Cette nouvelle aurait dû me faire plaisir. Je voyais que la réconciliation de la veille était sincère, et j’en étais heureux. Mais en même temps, un triste pressentiment dont je ne pouvais me défendre me faisait craindre qu’un malheur ne fût prêt à fondre sur cette maison si joyeuse en apparence.
Je demandai comme à l’ordinaire :
– Madame Eulalie est-elle là-haut ?
Mangou écarta les lèvres en riant et répondit :
– Oui, oui, présent le vieux gendarme. (On se souvient qu’il ne donnait pas d’autre nom à Eulalie.) Présent aussi le lieutenant Angeli. Quand tous les deux sont ensemble, le diable n’est pas loin.
Il avait du bon sens, ce Mangou. Plus tard je ne m’en aperçus que trop.
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