Le Tigre
Chapitre XVII
Ma première corvée était terminée, et, à ce qu’il me parut, à la satisfaction de Sylvie. Restait l’autre infortunée, celle qui n’avait que moi pour ami, la pauvre Proserpine.
Je courus pendant trois jours dans tout Paris sans pouvoir obtenir de personne la permission de la voir et de lui parler. Enfin, grâce à la recommandation de M. de Vilpatour, que le coup d’épée qu’il avait reçu du Tigre semblait avoir rendu l’ami de toute la famille, j’obtins l’autorisation tant désirée.
Hélas ! dans quel état ! Morne, désespérée, pâle, abattue, négligée dans ses vêtements, était-ce bien l’heureuse et charmante fille que tant de brillants officiers avaient fêtée la semaine précédente et qui peut-être avait excité la jalousie de plusieurs grandes dames ?
Grâce à la lettre de recommandation qu’on m’avait donnée, je pus la voir seul à seul. Elle me tendit la main avec sa grâce accoutumée et me dit en essayant de sourire :
– Vous voilà donc, bon papa Denisot ! Tous les autres m’ont abandonnée ; mais vous, je savais bien que vous ne m’abandonneriez pas.
– Ah ! Proserpine, je vous aime tant !
– Même aujourd’hui !
– Plus encore aujourd’hui que jamais, et mon seul bonheur serait de pouvoir vous rendre service.
– Voilà de l’amour ! dit-elle assez gaiement.
– Avez-vous été interrogée par le juge d’instruction ?
– Pas encore.
– Alors, vous ne savez pas pourquoi vous êtes ici ?
– Il paraît que je conspirais. C’est le commissaire qui me l’a dit. Il doit le savoir.
– Personne n’est venu vous voir ?
– Personne… Est-ce qu’on va voir les malheureux ? Il n’y a que vous, bon papa Denisot, et vous serez toujours unique au monde.
Puis, changeant de conversation :
– Avez-vous vu mon pauvre Tigre ?
– Pas encore.
– Mais il vit, au moins ?
– Je le crois. Les journaux auraient annoncé sa mort.
– Ah ! les journaux ! s’écria Proserpine. Ils m’ont joliment traitée, les journaux royalistes !
Nous causâmes encore quelque temps, puis le gardien vint nous séparer.
– Vous reviendrez ? demanda-t-elle avec inquiétude.
– Tous les jours.
– Et vous m’apporterez des nouvelles de mon Tigre ?
Je répondis en faisant un effort sur moi-même :
– J’en apporterai.
La porte se referma, et je me trouvai dans la rue.
Chose singulière, je n’étais pas aussi affligé que je l’avais cru d’abord. Au fond de la pitié et de l’amour que j’avais gardés pour Proserpine s’agitait une pensée qui n’était pas sans douceur.
Elle était en prison, c’est vrai, mais elle était seule et loin de ce maudit Crabanac, qui avait causé sa perte. Je n’avais plus de jalousie. Je ne voyais plus le bonheur d’un rival. J’étais le seul protecteur de Proserpine ; et qui sait où cette situation privilégiée pouvait me conduire ?
Crabanac, quelque innocent qu’il fût de toute conspiration, ne pouvait, ayant résisté par la force aux agents de police et en ayant blessé trois, être condamné à moins de vingt ans de prison. Proserpine, au contraire, innocente de tout et même de toute résistance, serait certainement remise en liberté au bout de quelques semaines.
Les deux amants seraient donc séparés pour longtemps. Proserpine était seule, elle était femme, elle était compromise… Qui sait si elle refuserait toujours l’appui d’un ami ? Oui, qui sait ?
Comme je rentrais chez moi, Véturie me remit une lettre du colonel Crabanac.
La voici :
« À la Conciergerie, 31 mai 1822.
Mon vieil ami,
Aujourd’hui pour la première fois on m’a dit de quoi j’étais accusé. Il paraît que je conspire contre les Bourbons. Je n’en savais rien. Je n’en étais pas averti. C’est égal, je conspirais. La police le sait, et les magistrats aussi. C’est ce qu’on m’a dit aujourd’hui chez le juge d’instruction. Ce magistrat fier et hautain m’a fait venir devant lui, ou comparaître, comme il dit lui-même, et ma foi, j’ai comparu comme les assassins de Fualdès. Vous souvenez-vous de la chanson ? Bastide le gigantesque,
Moins un pouce ayant six pieds,
Était un scélérat fieffé,
Manquant même de politesse.
Mais aujourd’hui, ce n’est pas moi, scélérat fieffe, qui ai manqué de politesse, c’est M. le juge d’instruction.
Dieu du ciel ! comme il m’a traité, à l’abri derrière quatre gendarmes qui me gardaient, le sabre nu, comme ils auraient fait d’un léopard ! De quel air il a laissé tomber sur moi la pluie de ses paroles insultantes et majestueuses (à ce qu’il croyait sans doute, car il se regardait de temps en temps dans la glace et mesurait ses effets) ! de quel ton il disait, ce robin : “Crabanac, vous savez ce qui vous attend !” Et quand j’ai répliqué (depuis une heure il m’appelait gueux, scélérat, meurtrier, assassin, débauché, misérable, athée, plongé dans le bourbier des vices) : “Après tout, monsieur le juge, on ne me guillotinera pas deux fois !” avec quelle indignation il s’est écrié : “Prenez garde de manquer de respect à la magistrature !”
Mon vieux Denisot, vous êtes hors de leurs mains, de leurs pattes ou de leurs griffes, comme il vous plaira d’appeler ce qui leur sert à noircir le papier timbré ; eh bien, tâchez de n’y tomber jamais.
Mais j’oublie, en pensant à cet homme cravaté de blanc et si haut sur cravate, ce que je voulais vous raconter.
Il paraît donc que je conspire. Oh ! mais, là, une conspiration terrible, une conspiration à mort, une de ces conspirations où l’on tue tout le monde, le roi, la famille royale, les ministres, les ducs, les préfets, les académiciens, les évêques, les receveurs généraux et particuliers, tout ce qui fait jabot enfin !
Vous me connaissez ! quand je m’y mets, je massacre tout ce qui a vie sur la terre et dans le ciel, à commencer par ma belle-mère Eulalie, à finir par Sa Majesté et les neveux et les nièces de Sa Majesté. Je fais ça tous les matins avant de déjeuner pour m’ouvrir l’appétit. C’est ce que nous autres, Auvergnats, nous appelons “tuer le ver”.
Et le ver qu’on m’accuse de tuer aujourd’hui est d’une fameuse longueur, je vous en réponds, oncle Denisot. Il paraît que la France entière en était. Ah ! qu’on est scélérat quand on ne se retient pas !
Vous pensez bien que je n’étais pas seul à tuer, massacrer, égorger, et boire le sang tout chaud de tant d’illustres ou augustes victimes ! Fortenpanne en était. On me l’a dit du moins. Fortenpanne avait l’habitude de boire le sang. C’est ce qui l’engraisse si fort qu’il ne peut plus monter à cheval, lui qui était en 1814 l’un des meilleurs cavaliers de l’empire français ! Pauvre Fortenpanne ! Maintenant son cheval crève sous lui après un temps de galop !
Et ce n’est rien que Fortenpanne et moi ! rien ou presque rien. Il paraît que nous avions avec nous des hommes d’État, de profonds politiques, des orateurs de premier ordre, des financiers terribles, que sais-je encore ? Peut-être des altesses impériales ou royales ? Je ne sais pas. Le juge d’instruction de qui je tiens tous ces renseignements n’a pas pu me le dire.
Ah ! papa Denisot, que d’œufs nous allions casser ! quelle omelette nous allions faire si le monsieur hautain à la cravate blanche ne nous avait pas fait arrêter et presque assommer ! À ce propos, si vous êtes inquiet de moi, soyez tranquille. J’ai le bras cassé et l’épaule démise, voilà tout. L’affaire n’aura pas de suites. Ce n’est pas le premier accident de ce genre qui m’arrive depuis que je suis au monde. J’ai déjà quatorze balafres ou cicatrices dont pas une au visage, par bonheur, ce qui m’ennuierait à cause de Sylvie. Tenez, mon vieil ami, j’essaye de rire parce qu’on m’accuse de choses absurdes et qui n’ont pas le sens commun, de conspirer contre celui-ci et pour celui-là. Mais qu’est-ce que tout cela me fait ? Quand celui-ci descendrait du trône, quand celui-là y monterait, est-ce que j’en serais plus heureux et plus content de vivre ?
Papa Denisot, vous me connaissez et vous me comprenez, n’est-ce pas ? J’ai pu faire des folies, j’en ferai peut-être encore, c’est mon état, c’est mon habitude ; mais au fond je n’aime que ma Sylvie, ma fauvette, mon rossignol, ma gloire, mon cœur enfin. Eh bien ! d’où vient qu’elle m’a abandonné ? »
Je restai stupéfait de la naïveté de ce gros cuirassier. Comment ! on le surprenait en « conversation criminelle » chez sa maîtresse. Tous les journaux de Paris racontaient l’histoire, et il demandait d’un air étonné pourquoi sa femme ne s’occupait plus de lui ! Ah ! voilà qui était hardi, sur ma parole !
Au même instant, et comme je croyais sa lettre terminée, je m’aperçus qu’il y avait un supplément que je n’avais pas vu d’abord, parce qu’il était tombé à terre pendant que je déchirais l’enveloppe.
Voici ce supplément :
Pardonnez-moi, cher ami, d’avoir calomnié un ange. Sylvie ne m’avait pas oublié. Sylvie m’aimait. Sylvie est venue me voir, juste au moment où je l’accusais de m’oublier. Je suis un ingrat, un misérable, un gueux indigne de vivre et digne de toutes les injures du juge d’instruction. Mais commençons par le commencement.
Angeli était venu me voir la veille. Vous connaissez Angeli. Malgré sa mine sombre, c’est le meilleur cœur du monde et le plus dévoué à ses amis.
Vous dites qu’il a tué ? Oui, c’est possible, autrefois en Corse, mais c’était dans le cas de légitime défense ; et qui est-ce qui n’a pas tué peu ou prou en ce monde ? Les médecins d’abord, et les militaires ensuite. La différence, c’est que les militaires s’en vantent, et que les médecins ne s’en vantent pas.
Mais, pour ne parler que des militaires, est-ce que Napoléon, qui était le plus grand de son siècle, n’a pas tué deux millions d’hommes, ce qui l’a couvert de gloire, et avec raison ? car ce n’est ni vous ni moi, Denisot, ni vingt mille comme vous et moi, qui aurions pu en faire autant. Est-ce que ce n’est pas pour cela qu’on l’a fait empereur ? Eh bien ! Angeli a fait comme Napoléon. Il a tué cinq ou six garnements, qui, sans lui, en auraient tué plusieurs autres, et comme ils n’étaient que cinq ou six, huit ou dix tout au plus, on ne l’a fait que lieutenant, pendant que Napoléon est devenu empereur. Je vous dis tout cela pour dissiper toutes vos préventions – si vous en avez – contre le meilleur de mes amis.
Hier donc, il est venu me voir. Grâce à ses liaisons avec les Corses de la préfecture de police (entre Corses ils sont tous cousins, quand ils ne se poignardent pas), il a toutes les permissions qu’il veut.
Il m’a raconté ce qui se passe chez moi, la scène que vous avez eue l’autre jour avec madame Eulalie, ma belle-mère. Mon vieux Denisot, il paraît que vous avez été admirable, c’est Angeli qui me l’a dit, et que vous avez tenu tête à la vieille, comme un sanglier coiffé par deux dogues tient tête au chasseur. Je vous en remercie, vous avez bien fait.
Angeli, que vous n’aimez pas, vous rend tout à fait justice. Il a bien ajouté, il est vrai, que Mangou devenait tout à fait insupportable par sa manie d’insulter la vieille, ce qui était d’un mauvais exemple pour les autres domestiques ; mais il est aussi d’avis qu’il faut le garder à la maison, parce qu’on ne trouverait pas de meilleur chien de garde, et qu’il faut seulement le maintenir au rez-de-chaussée, où est sa place naturelle, en attendant qu’on puisse le mettre ailleurs, avec la grosse Aménaïde.
Il a raison, car il est conciliant. Il m’a d’ailleurs fait comprendre que madame Eulalie, si désagréable pour moi quand je suis à la maison, est un excellent porte-respect pour Sylvie, et qu’elle peut servir à écarter bien des gens. Qu’elle y reste donc pendant que je suis prisonnier ; mais après cela, qu’elle cherche ailleurs un asile, car pour rien au monde… Tenez, car il faut que je vous dise toute la vérité, Angeli s’offre à me rendre un bien autre service, et que je n’aurais jamais pensé à demander à un ami… À un ennemi, je ne dis pas !
En deux mots, il offre d’épouser madame Eulalie… Et comme je refusais, ou du moins comme je me faisais prier, il m’a dit : « Mon colonel, vous m’avez sauvé la vie en Russie, je sauverai votre bonheur en France ! J’épouserai la vieille dame ! Oui, je l’épouserai ! » Et ses yeux brillaient comme ceux du maréchal Ney quand il parlait d’enlever une redoute bondée d’artillerie.
Alors j’ai répondu : « Angeli, tu en mourras ! » Mais lui, avec son intrépidité ordinaire : « Je n’en mourrai pas, mon colonel, au contraire ! »
J’ai répliqué en riant : « C’est elle qui en mourra !
– Non, mon colonel, mais je l’emmènerai si loin que vous ne la reverrez plus jamais, et qu’elle vous laissera tranquille pour l’éternité !
– Que Dieu t’exauce, Angeli ! »
C’est pourquoi, papa Denisot, ne soyez pas étonné si vous entendez publier à Saint-Sulpice les bans de ma belle-mère et d’Angeli, et si l’on vous raconte qu’Eulalie va finir ses jours dans les maquis de Sartène.
Mais ce n’est pas tout. Sylvie est venue aujourd’hui. Après beaucoup de démarches, car elle partage vos préventions contre Angeli et n’a pas voulu l’employer, elle a obtenu enfin la permission de me voir.
Ah ! ma chère Sylvie ! En la voyant, je me suis jeté à ses genoux. Je n’osais rien dire, tant je craignais des reproches trop mérités. Mais elle, toujours généreuse et bonne, m’a reçu comme si… comme si… Tenez, Denisot, elle n’a pas son égale au ciel. Pas un mot de mes torts. Pas un mot de Proserpine. Ah ! quand je serai libre, avec quelle joie, avec quel bonheur je lui ferai voir que je l’aime, et que je n’ai jamais aimé, et que je n’aimerai jamais qu’elle seule !
J’avais peur de me réconcilier. J’allais avouer mon crime, car c’est un crime, je le vois bien maintenant, j’allais lui demander pardon… Elle m’a fermé la bouche et m’a dit : « Je ne veux rien savoir… M’aimeras-tu toujours ? » Et comme j’en faisais le serment sacré : « Eh bien ! quand tu seras en liberté, emmène-moi où tu voudras, en Espagne, en Italie, en Orient, en Auvergne, où tu voudras. Partout où nous serons ensemble, je serai heureuse. Mais emmène-moi ! »
Denisot, qu’en dites-vous ?… Moi, je jure par Jupiter et tous les autres dieux, – s’il m’arrive de la tromper jamais pour n’importe quelle femme, oui, fût-ce même pour Proserpine ! – de me faire sauter la cervelle le lendemain !
Ensuite, elle m’a parlé de prendre un avocat. Il paraît qu’il y en a une douzaine, de jeunes et de vieux, qui voudraient plaider pour moi. Tous sont très célèbres. L’un a plaidé pour le colonel Chose, l’autre pour le général Machin, le troisième et le quatrième pour je ne sais qui, et leurs clients ont été condamnés, l’un à être fusillé, l’autre à cinq ans de prison, l’autre à l’amende et au bannissement perpétuel ; mais ces avocats passent maintenant (et c’est l’essentiel) pour des hommes de courage, de grand cœur, de fameux lapins, qui seront députés un jour et qui ne changeront jamais de parti, excepté si on les fait ministres pour ça, ou procureurs généraux.
Qu’est-ce que vous en dites, papa Denisot ? Vous êtes un homme d’expérience, et vous avez connu des milliers d’avocats depuis quarante ans. Lequel faut-il prendre ? Moi, je suis bien embarrassé. Le meilleur de ces pierrots ne vaut rien, puisqu’on les voit, au moindre vent qui souffle, changer de côté comme la girouette. J’aimerais bien mieux me présenter devant les juges et dire tout bonnement :
Messieurs, je suis le colonel Martin Crabanac, du 9e dragons. Napoléon m’a fait colonel. Les Bourbons m’ont mis à la réforme. J’ai donné pour la France plus de coups de sabre que vous n’avez de cheveux sur vos vieilles caboches, qui ressemblent à des têtes de veau tant elles sont nues. Est-ce pour cela que vous m’avez fait venir et que le procureur général, l’avocat général, le substitut ou n’importe qui veut me couper la tête ?… Mais les Anglais eux-mêmes et les Prussiens en auraient honte !
Vous devinez le reste.
Papa Denisot, je vous attends demain ou après-demain. Le juge d’instruction m’a dit que je pourrais communiquer avec vous dès ce soir.
Adieu, mille amitiés.
CRABANAC.
J’allais chercher Sylvie et voir le Tigre avec elle.
L’entrevue fut telle que la lettre de Crabanac me l’avait fait prévoir. Il se mit à genoux devant Sylvie, il me serra dans ses bras, et enfin, quand nous fûmes près de sortir, nous pria de lui chercher un avocat.
Sans tarder, nous nous mîmes à l’œuvre. Nous n’avions que l’embarras du choix, car les avocats ne manquent pas à Paris, – ni les bons, ni les meilleurs, ni les pires.
Nous errâmes assez longtemps, Sylvie et moi, dans la salle des Pas-Perdus, regardant tous ces hommes remplis d’éloquence et coiffés de toques qui tenaient des dossiers sous le bras et riaient, parlaient haut, gesticulaient de toutes leurs forces. Comme je n’avais jamais eu de procès, je ne savais à qui m’adresser, ni à quel signe reconnaître l’homme que nous cherchions.
Sylvie le savait encore moins et abaissait modestement son voile sur sa figure pour ne pas attirer l’attention des petits jeunes gens qui commençaient à nous suivre et à nous importuner.
Tout à coup une idée me vint, non de ces idées brillantes qui étonnent le monde et qui éblouissent les populations, mais une bonne petite idée simple et pratique. Je pensai que le gardien des robes noires et des toques, qui tenait sa boutique à l’entrée du Palais de justice, étant là depuis quarante ans, devait connaître mieux que personne tous les marchands de paroles du pays.
Je m’avançai donc vers lui et je demandai :
– Monsieur, pourriez-vous m’indiquer un avocat ?
Le gardien des toques était un homme à cheveux blancs, de figure assez fine et avenante et de nez pointu et bien mouché, naris emunctœ, comme dit le sage Horace.
Il regarda par-dessus ses lunettes Sylvie d’abord, qui sans doute ne lui déplut pas, car il sourit, puis moi, – son visage devint plus grave, – puis une seconde fois Sylvie, et il sourit de nouveau. Ensuite il demanda :
– Madame est veuve, sans doute ?
Sylvie était habillée de noir.
Je trouvai la question assez impertinente. Qu’est-ce que le veuvage de Sylvie pouvait faire à cet Olibrius ? Avait-il envie de la demander en mariage ?
Je répondis assez sèchement :
– Non.
Mais l’autre, souriant toujours et regardant de plus en plus Sylvie, qui, en effet, offrait un spectacle fort agréable, car, malgré ses vêtements noirs et son affliction, elle était plus belle que jamais, l’homme donc répliqua :
– Tant pis, monsieur. J’ai un avocat excellent pour les veuves, – oui, monsieur, pour les veuves et les orphelins. Il n’y a personne au Palais qui sache les défendre comme lui, ou les attaquer, ajouta-t-il finement, car vous comprenez bien que tout ça dépend de la priorité. Le premier qui s’adresse à lui a toujours raison. Si c’est la veuve, tant mieux ; mais si c’est l’autre, ah ! ma foi, tant pis. Il ne connaît que son devoir et plaide pour son client.
Il fit une pause et reprit :
– Mais puisque madame n’a pas la douleur d’être veuve, n’en parlons plus. Ce sera pour une autre fois… Madame est mariée, au moins ?
– Oui, dit Sylvie.
Pour moi, je n’écoutais plus ce bavard. Je cherchais parmi les passants quelque figure de connaissance.
– Et, reprit d’un air rusé le gardien des toques, madame plaide peut-être en séparation contre son mari ? Pour ça, madame, nous avons un homme admirable. Un avocat comme on n’en fait plus. Vous n’avez qu’à dire deux mots de votre affaire, il vous en fera une histoire en trois volumes. Il vous dira ce que votre mari a fait, ce qu’il fera, ce qu’il aurait pu faire. Il racontera aux juges…
– Mon oncle, interrompit Sylvie, allons-nous-en.
Ici le bavard fut interloqué. Il avait compté sur un auditoire plus complaisant.
– Enfin, madame, que cherchez-vous ?
Je répondis :
– Un avocat qui ne soit pas bavard et qui ne veuille pas faire son chemin dans la politique.
Le gardien des toques se mit à rire.
– Monsieur, dit-il, vous cherchez le merle blanc ; mais si vous voulez un honnête homme qui parle bien, prenez celui qui est debout, là, dans le coin, et qui feuillette son dossier sans regarder personne.
– Qui est-ce ?
– Maître S ***.
Que l’homme eût tort ou raison, nous suivîmes son conseil.
Maître S *** nous donna rendez-vous après l’audience et nous reçut très bien. Qui n’aurait pas été heureux d’écouter Sylvie et de plaider pour elle ?
Par bonheur, ce n’était pas un avocat politique. Quoiqu’il eût des opinions très marquées, comme tout le monde, il n’en faisait point parade et plaidait, non pour devenir député ou pair de France, mais pour gagner la cause de son client. Les avocats de cette espèce ont toujours été rares.
Quand Sylvie eut expliqué son affaire, il lui dit :
– Madame, l’affaire de votre mari n’est pas bonne, je le crains. La conspiration dont on l’accuse n’est rien. On en pourrait tous les jours signaler une demi-douzaine qui ne seraient pas moins graves que celle-là. Mais votre mari est d’un naturel emporté. Il a eu plusieurs duels malheureux. Les amis ou les parents de ceux qu’il a tués le poursuivront jusqu’à la mort. De plus, il a tenu cent fois (je le sais, car j’en ai entendu l’écho au Palais de justice) des propos très inconsidérés. Enfin, il a cassé la tête d’un agent de police. Deux autres porteront éternellement ses marques. Il y a là rébellion, flagrant délit. Tout cela est grave.
Puis, comme il vit l’inquiétude de Sylvie :
– Au surplus, madame, ne vous effrayez pas d’avance. Tout dépend des jurés. Aurons-nous de bons jurés ou de mauvais jurés ? Voilà toute la question. Je sais bien qu’il dépend de l’autorité de les choisir ou du moins d’influencer les choix ; mais enfin cela même n’est pas sans remède. Tel juré dont on se croit sûr peut changer d’avis à l’audience. Si votre mari ne fait pas d’imprudence, il peut être acquitté.
Ayant dit ces choses et plusieurs autres non moins sages, il nous congédia.
Deux jours plus tard je reçus de lui le billet suivant :
« Monsieur,
Le procès de votre neveu se complique. Je ne sais qui paraît prendre plaisir à en embrouiller les fils. Ce n’est pas la magistrature à coup sûr, quoique M. le procureur général soit fort animé, je le sais de bonne part, contre le colonel Crabanac et croie fermement à une conspiration. Je ne crois pas non plus que la police, quoique un peu plus suspecte, veuille absolument sa perte ; mais à coup sûr quelqu’un de la famille ou de l’entourage de mon malheureux client le trahit en paraissant le servir. J’en ai des preuves certaines, que je vous communiquerai en temps et lieu.
Pour ne pas augmenter l’inquiétude de madame Crabanac, je ne veux pas m’expliquer devant elle. Dites-lui seulement qu’elle se défie de tout ce qui l’entoure.
S ***. »
Je fus consterné. Quoi ! le pauvre Crabanac avait un ennemi dans sa propre maison ! Mais alors cet ennemi, ou plutôt ce traître, ne pouvait être que le Corse Angeli. Sa conduite tortueuse à l’égard de Sylvie, le soin qu’il prenait d’écarter d’elle ses amis et surtout l’intrépide Mangou, l’étroite liaison qu’il avait avec madame Eulalie, tout le désignait assez.
J’en fus encore plus certain quand l’avocat, à qui j’allai rendre visite sans en avertir Sylvie, me raconta que Crabanac avait reçu, on ne sait par quelle voie, copie d’un certain procès-verbal où il était question d’un prétendu rendez-vous donné par Sylvie, chez moi, à mon neveu Charles et constaté par le commissaire de police.
En effet, les apparences étaient contre eux, et si je n’avais pas été témoin et garant du hasard de cette rencontre, j’aurais eu peut-être quelque soupçon.
Je demandai à l’avocat :
– Est-ce le colonel qui vous a montré cette copie ?
Il me répondit :
– Non. C’est un gardien de la prison qui l’a ramassée à terre pendant que le colonel se promenait dans le préau. Le gardien, le voyant saisi d’une colère épouvantable après cette lecture, avait eu la curiosité de lire ce papier.
– Crabanac ne vous en a rien dit ?
– Rien. Mais il est sombre depuis deux jours ; le gardien m’a dit qu’il avait brisé deux tables à coups de poing, et que pour le calmer on avait dû le menacer de lui mettre la camisole de force.
Je commençai à craindre pour Sylvie, mais l’avocat me rassura :
– Non, dit-il. Ce n’est pas à elle qu’il en veut. Je pense plutôt que le pauvre homme s’accuse de ne pas l’avoir assez aimée. Mais que votre neveu Charles prenne garde à lui ! Si jamais le colonel est remis en liberté, il le tuera… et peut-être sa femme avec lui, car qui sait s’il ne dissimule pas sa jalousie pour mieux assurer ce qu’il croit sa vengeance et la rendre plus complète ?
Heureuse perspective ! Décidément, ce Crabanac était né pour le malheur de toute la famille.
Quant au Corse Angeli, dont j’avais tant de raison de me défier, je me promis de le recommander à Mangou.
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