Le Tigre

Alfred Assollant · Chapitre 6 sur 23

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Le Tigre

Chapitre V

 

M. de Vilpatour n’était pas le premier venu. Il avait eu déjà, comme je l’ai su depuis, plusieurs duels, et surtout il était renommé dans les salles d’armes pour son adresse et son agilité. C’était donc un adversaire redoutable.

Mais le colonel Crabanac, moins habile peut-être, car il avait moins étudié l’escrime, avait tant de vigueur, de sang-froid et d’habitude des armes, que jusqu’à ce jour il n’avait pas rencontré son égal.

Le garde du corps se précipita sur lui avec tant d’ardeur et l’attaqua si furieusement, le tâtant de tous les côtés, accumulant les feintes et favorisé d’ailleurs par l’obscurité (car c’est à peine si l’on s’entrevoyait dans l’ombre), que je craignais un instant pour Crabanac.

Quant à lui, planté sur le trottoir comme un chêne de cent ans dans un bois, solide, inébranlable, tranquille, ne quittant jamais l’épée de M. de Vilpatour qu’il semblait toucher de la sienne avec les doigts, à le voir, à l’entendre, on l’eût pris pour un maître d’armes qui donnait une leçon à son élève.

– Trop vite, disait-il, vous vous fatiguerez, mon garçon… Un peu de patience et de sang-froid… Si j’avais voulu étendre le bras tout à l’heure, je vous embrochais net d’un coup droit…

… Que dites-vous ? qu’il fallait le faire ? Eh ! mon ami, si cela m’amuse de vous fatiguer… Vous vous mettez en colère ? Vous avez tort. La colère est mauvaise conseillère comme la faim, c’est ce que me disait mon professeur de rhétorique, M. Luce de Lancival, un homme bien aimable et bien recommandable, je vous assure, malesuada fames, malesuada ira… En voulez-vous une preuve ? Attention ! je vais vous piquer au bras… Y êtes-vous ? Une, deux, trois… Voilà… Vous avez senti la piqûre, je suppose ?

Il recula de deux pas en abaissant vers la terre la pointe de son épée. En effet, M. de Vilpatour était blessé ; mais soit qu’il ne l’eût pas senti, soit que la blessure lui parût trop légère il répliqua :

– Monsieur le colonel, en garde ! Nous ne sommes pas ici pour faire des pantalonnades.

Ce mot irrita Crabanac, qui jusque-là paraissait prendre ce duel en plaisanterie.

– Pantalonnades ! dit-il. Ah ! parbleu ! marquis, je vais te faire voir… Tiens, voici le coup dont j’ai mis en terre le capitaine Buchner, des Suisses, l’an dernier, au mois de novembre… Pantalonnades !… Tu vas me payer ce mot-là, fils d’émigré !

En même temps il prit l’offensive à son tour, et pendant une demi-minute je ne vis et n’entendis rien qu’un choc d’épées rapidement froissées ; puis le garde du corps tomba en arrière. Il avait reçu l’épée du Tigre dans la poitrine. M. de Montsurmont, son témoin, se précipita pour le relever, pendant que le Tigre essuyait tranquillement son épée avec son mouchoir de poche.

Pendant ce temps, mon neveu Charles et le vicomte Crottin de la Renaudière s’escrimaient comme deux braves.

Le vicomte était un grand garçon long et fluet, avec des épaules hautes, un long nez busqué, un air de gentilhomme (quoique l’auteur de ses jours fût né clerc d’huissier avant de passer sénateur et pair de France) ; en province il aurait passé pour un homme distingué. Son bras, d’une longueur démesurée et qui touchait presque au genou, allongeait encore son épée et lui servait à écarter celle de son adversaire de la ligne du corps. Rien qu’en l’étendant il pouvait embrocher Fortin et se tenir lui-même à une bonne distance. De plus, il avait, – c’est Fortin qui me l’a dit, – une grande connaissance des armes et un sang-froid remarquable.

Dès qu’ils se furent tâtés réciproquement, Charles s’en aperçut et sentit le danger. Heureusement, si l’autre avait le bras long, Charles avait le poignet robuste et prompt.

– Eh ! dit-il en essayant de détourner l’attention du vicomte, ce n’est pas une épée que vous avez là, monsieur de la Renaudière, c’est une hallebarde. S’il y avait une rivière entre nous, votre épée pourrait servir de pont.

L’autre répondit avec gravité :

– Monsieur, il est trop tard pour en mesurer la longueur.

Et comptant d’une voix lente :

– Une… deux… trois… quatre… Prenez garde au réverbère qui est derrière vous !

Il se fendit tout à coup dans l’espérance de clouer Charles comme un papillon contre un mur. Était-ce pour le troubler en l’avertissant de l’obstacle qui se trouvait derrière lui ? Était-ce pure chevalerie ? Je ne sais ; mais mon neveu, qui suivait tous ses mouvements, se rejeta un peu à droite en détournant l’épée de la Renaudière. La pointe poussée avec force heurta le réverbère, et l’arme se brisa près de la poignée.

Le vicomte était à la merci de son ennemi. Il recula d’un pas.

– Monsieur, dit Charles avec politesse, si vous voulez chercher une autre épée…

Mais au même instant le marquis de Vilpatour venait de tomber. La Renaudière répondit :

– Monsieur, je le voudrais ; mais je crois qu’il vaut mieux aller au secours de mon ami, qui peut-être est frappé à mort.

Charles répondit :

– Si quelque jour vous voulez prendre votre revanche, je serai toujours prêt.

Alors nous allâmes tous relever Vilpatour, qui paraissait en grand danger.

Je demandai :

– Où faut-il le transporter ?

– À l’hôtel de Vilpatour, rue de Varennes, répondit le blessé, d’une voix affaiblie. Vous avertirez ma tante, madame la duchesse de R * * *

Puis, se tournant avec peine vers le Tigre :

– Colonel, dit-il, le coup est bon. J’espère pourtant en guérir. Dans tous les cas, je vous prie de faire agréer mes excuses à madame Crabanac. Ce n’est pas elle que j’ai lorgnée hier au théâtre des Variétés.

– Ah ! ah ! répliqua le Tigre. C’est donc ma belle-mère, madame Eulalie. En ce cas, mon cher marquis, il n’y a pas d’offense. Ma belle-mère est veuve et libre de ses actions. Je lui ferai part de vos explications, et si vos intentions sont pures, comme je me plais à le croire, eh bien ! quand vous serez guéri, je serai heureux de vous présenter à elle. Qui diable m’aurait dit qu’elle pouvait devenir marquise à son âge ?

– Ah ! morbleu ! répliqua le blessé, laissons là votre belle-mère, colonel, si c’est de la vieille femme qui vous accompagnait que vous voulez parler… C’est vous que j’ai lorgné, Crabanac, c’est vous que je voulais rencontrer l’épée à la main, et que je retrouverai peut-être un jour.

– Quand il vous plaira, marquis.

Et comme Vilpatour, affaibli par la perte de son sang, répétait :

– Ramenez-moi rue de Varennes, la Renaudière.

Je m’offris avec Charles Fortin et le vicomte pour le transporter dans le premier fiacre qui se présenterait. À mon grand étonnement, M. de Montsurmont ne bougea pas.

– Vous ne le suivez pas ? demanda le Tigre.

– Monsieur, répondit le Picard, vous oubliez que mon tour est venu…

– C’est juste, dit le Tigre. Votre tour est venu, comme vous dites. Mais commençons par mettre votre ami dans le fiacre. Vous, mon cher Fortin, venez dîner chez moi demain soir. Je dirai tout à l’heure à votre cousine ce que vous venez de faire pour l’honneur de la famille.

– Et maintenant, reprit-il, Denisot, mon vieil ami, restez avec moi. M. Fortin et M. de la Renaudière n’ont pas besoin de nous pour reconduire M. de Vilpatour.

Comme j’hésitais, il ajouta tout bas :

– Quand j’aurai expédié celui-ci…

(Il montrait de la main Montsurmont.)

… J’aurai besoin de vous pour rentrer chez moi et justifier mon absence. Vous connaissez la vieille Eulalie. Elle a dû bâtir cinquante histoires sur mon compte en ne me voyant pas rentrer à l’heure accoutumée. Sylvie n’en aura cru que la moitié, mais c’est déjà trop. Je vais être forcé de livrer bataille. Quand deux femmes, dont l’une qu’il aime de tout son cœur, se mettent à poignarder un homme, le diable lui-même n’en viendrait pas à bout.

Je sentis la force de ce raisonnement, et je laissai partir le fiacre.

Aussitôt que la voiture eut tourné le coin de la rue, le Tigre dit à Montsurmont :

– Monsieur, je suis à vos ordres. En garde, s’il vous plaît.

Le Picard, sans répliquer un mot, croisa le fer.

Cette fois, Crabanac était sur ses gardes. Il sentait qu’il avait un adversaire digne de lui. Tous deux étaient dans la force de l’âge. Tous deux avaient une grande réputation de duellistes. Tous deux se haïssaient sans se connaître, par esprit de corps, aveuglément, ce qui est la plus sotte et quelquefois la plus dangereuse des haines.

Le combat dura cinq minutes en deux reprises. Le Tigre fut blessé le premier à l’épaule, et je commençais à craindre pour lui ; mais il prit bientôt sa revanche, et d’un coup terrible il frappa le Picard au cœur.

Montsurmont tomba. J’essayai vainement de le relever et de le ranimer. Il était mort. Le Tigre le regarda pendant une minute ou deux, et me dit avec un sang-froid terrible :

– Un de moins ! Allons, mon vieux Denisot, ce n’est pas le moment de nous lamenter. Il faut rentrer chez nous… je veux dire chez moi. Dieu sait ce que la vieille Vinaigriska aura dit de moi en mon absence.

Vinaigriska, c’était sa belle-mère.

– Qui va prendre soin de ce malheureux ?

– Ceux qui sont morts sont morts, répliqua le Tigre. C’est à Dieu et à la police d’en prendre soin… Justement voici deux sergents de ville qui s’avancent et s’effacent le long des maisons pour nous surprendre. Avez-vous envie d’être arrêté et accusé d’assassinat ?

Non, certes, je n’en avais pas envie. Nous tournâmes le coin de la rue de l’Arbre-Sec, où ses grandes bottes retentissaient dans le silence de la nuit ; nous traversâmes le pont Neuf, craignant toujours d’être poursuivis, et nous arrivâmes enfin chez lui, rue de Vaugirard.

– Attention ! dit le Tigre, la bataille va commencer. Denisot, soyez ferme. Si vous tenez la vieille Eulalie en échec, cela suffit. Je viendrai bien à bout de ma pauvre Sylvie, qui est plus douce qu’un petit agneau de six mois, quand sa mère ne lui a pas monté la tête… Et si vous faites vaillamment votre devoir, je vous réserve une récompense… Après-demain je vous ferai souper chez une dame qui sera heureuse de vous voir.

– Quelle dame ?

– Ne faites donc pas l’innocent, oncle Denisot !… Ne connaissez-vous pas Proserpine ? Eh bien, c’est elle, cher ami, qui va demain quitter le café Lemblin et planter la crémaillère chez elle à Saint-Mandé, après-demain.

Je demeurai comme étourdi de cette nouvelle ; mais avant que j’eusse le temps de demander une explication, il avait tiré le cordon, et la porte de la maison s’ouvrit.

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