Le Tigre

Alfred Assollant · Chapitre 20 sur 23

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Le Tigre

Chapitre XIX

 

Le 20 juin, comme je l’ai déjà dit, était le jour des assises.

Dès la veille, tous les journaux, royalistes ou non, avaient averti leurs lecteurs qu’ils publieraient un compte rendu détaillé du fameux procès de Crabanac. D’avance on faisait le portrait du principal accusé et de ses complices. Les journaux bonapartistes ou libéraux (ce qui n’est pas la même chose) le peignaient comme un des plus intrépides soldats de la grande armée, un de ces colonels que Napoléon voulait faire maréchaux, – jeune encore, outre ce premier mérite, bel homme, bien vu des dames, heureux en amour comme à la guerre, adoré de deux jolies femmes, – la sienne d’abord, et enfin la belle et célèbre Proserpine ; riche, de plus, ce qui excite toujours l’admiration des bons bourgeois…

Enfin, au dire de tous les ennemis du gouvernement, Crabanac était un héros sans pareil.

Les journaux royalistes à leur tour l’accablaient d’injures ; mais sous la haine perçait l’estime que tout le monde faisait de son courage et de sa franchise. D’ailleurs, faut-il le dire ? l’amour de Proserpine lui faisait une auréole. C’est l’usage dans ce pays de badauds.

Le matin, vers dix heures, la salle des assises était pleine. Au fond, sur l’estrade, les juges. À gauche, les jurés. En face, trois ou quatre greffiers. Dans l’auditoire, sept cent soixante-quinze avocats en robe qui n’avaient jamais plaidé, et douze ou quinze qui plaidaient sept fois par semaine. Derrière ces avocats, le public, où, parmi les oisifs et les gens sans ouvrage, on remarquait un certain nombre de vieux soldats et de vieux officiers rentrés dans la vie civile, ouvriers, industriels ou commerçants de toute espèce.

Tous ceux-là étaient favorables aux accusés ou, pour mieux dire, les auraient non seulement acquittés, mais récompensés d’avoir conspiré contre la dynastie des Bourbons. Mais la présence de quarante gendarmes, la baïonnette au bout du fusil, contenait leur ardeur.

Ce public-là, c’était le vrai, celui qui dans les théâtres de drame applaudit le héros, pleure sur les malheurs de l’héroïne, siffle violemment le traître et quelquefois lui jette à la tête des trognons de chou.

Mais un autre public était assis sur l’estrade, derrière « messieurs de la cour ».

Un public choisi, celui-là, et composé de tout ce qu’il y a de mieux dans le grand monde parisien, je veux dire les duchesses, les marquises, les princesses, les ambassadrices, – chacune avec son mari, son frère ou son petit-cousin.

Puis, un peu au-dessous, les riches bourgeoises, femmes ou filles de gros banquiers, d’académiciens, d’industriels puissants, de pairs de France, de députés.

Quant aux jolies filles sans profession qui vivent de leur beauté, et qui n’en vivent que mieux, – n’ayant à rendre compte de leurs actions à personne, si ce n’est à la police qui n’en demande jamais quand le protecteur est puissant, – elles brillaient comme des étoiles dans tous les coins de la salle, se faufilaient partout, glissaient comme des anguilles entre les mains des huissiers, entre les chaises des grandes dames, souriaient aux pairs de France, faisaient un signe de la main aux députés, et se plaçaient le mieux du monde sans embarras.

Mais la reine de la fête, si l’on peut appeler ce procès une fête, était une petite actrice des Variétés, leste, fringante, piquante, moqueuse, bonne enfant, adorée de son public et qui fera son chemin tôt ou tard, je vous le garantis. Au reste, tout Paris la connaît : c’est la petite D ***, qui joue si bien les travestis, et qui a tourné, dit-on, cinq ou six têtes princières, – sans parler des autres, bien entendu.

Aussitôt qu’elle parut (je ne l’ai pas vu moi-même, étant enfermé dans la salle des témoins, mais les journaux l’ont raconté), un grand brouhaha s’éleva dans la salle. On applaudit de tous côtés, et tous les hommes derrière l’estrade se levèrent pour lui faire place.

Mais une vieille dame de la colonie étrangère, femme d’un ambassadeur, resta obstinément plantée dans son fauteuil qui barrait le chemin à l’actrice, et comme celle-ci la priait poliment de la laisser passer, elle dit en la regardant par-dessus l’épaule :

– Comprend-on ça ? Une princesse de théâtre qui va déranger tout le monde !

À quoi l’autre répliqua :

– On se dérange bien pour une princesse douairière !

Ce qui fit tomber la vieille dame en pâmoison, car elle était princesse en Allemagne et douairière partout.

En même temps, et d’un ton qui n’admettait pas de réplique, l’actrice ajouta :

– Voyons, Rodolphe, donne-moi la main et passons.

Rodolphe était le mari de la douairière. Il aurait bien voulu, je crois, se fourrer quelque part pour échapper à cette corvée ; mais l’actrice ne l’entendait pas ainsi. Elle lui souffla ou siffla ces mots qui furent entendus de cent personnes :

– Obéis, ou je ne te reverrai de ma vie.

Il obéit ; c’est ce qu’il avait de mieux à faire. La foule applaudit comme si elle avait été au théâtre. Quant à Rodolphe, il ne reçut pas le prix de son obéissance ; dès le soir même il fut consigné à la porte de l’actrice : car il avait hésité, dit-elle, et le lendemain, sa femme légitime, la vieille douairière, lui intenta une demande de divorce. Elle gagna son procès et fut divorcée. Il fut ruiné ; et par-dessus le marché, son roi, qui était vertueux (du moins en public), donna l’ambassade à un autre margrave.

Deux jours après ce nouvel échec, Rodolphe, se voyant sans argent, sans femme, sans maîtresse et sans ambassade, se brûla la cervelle.

Vous devez vous en souvenir. Les journaux en ont parlé assez longtemps, Dieu merci !

Mais ce n’est pas des amours du malheureux Rodolphe et de leur triste fin que je veux vous raconter l’histoire.

Quand l’assemblée fut au complet, on fit entrer les jurés, les accusés, et un huissier annonça :

« Messieurs de la cour ! »

Ce qui mit fin à toutes les conversations particulières.

On n’attend pas de moi sans doute que je fasse le portrait des juges de la cour d’assises, ces hommes intègres et redoutables. Ils ressemblaient à tous ceux qui ont jugé et condamné en France depuis trois siècles, depuis Achille de Harlay et Laubardemont jusqu’à d’Aguesseau et Fouquier-Tinville. Il y avait chez eux, comme chez tous les autres hommes, du bon, du médiocre et du pire. Le malheur est qu’ils n’en voulaient pas convenir, et qu’ils se croyaient plus infaillibles que notre saint-père le Pape.

Pour moi, je n’en dirai jamais de mal. À quoi bon critiquer ceux qui peuvent vous faire pendre ? Critiquer est certainement agréable ; mais être pendu est bien pénible.

C’est pourquoi je vous dirai tout bonnement que jamais magistrats plus éminents et plus illustres ne jugèrent les simples mortels avec plus de science, d’équité, de désintéressement et de capacité. Vous en croirez ce qu’il vous plaira.

Cette précaution prise, on peut analyser l’acte d’accusation dont M. le procureur général donna lecture, et qui fut publié tout au long dans la Quotidienne le lendemain matin.

Voici l’exorde. N’oubliez pas que M. le procureur général était entré dans la carrière par le sentier de la poésie, et que sa prose majestueusement cadencée en gardait le suave parfum. S’il n’était pas la rose, il avait passé près d’elle.

« C’était par une de ces belles nuits de printemps où la nature déploie toute sa magnificence, où les étoiles, – ces clous d’or du firmament, comme les appelle un grand poète, – semblent avec les hommes, les fleurs et les animaux vivants, adresser leur hommage au Créateur divin de ce splendide univers. Il était minuit. Tout reposait dans la grande ville, sous la garde vigilante de ce monarque qu’on peut appeler le père de ses sujets, et qui les arracha deux fois à l’odieuse tyrannie de Bonaparte. La France était heureuse, Paris était tranquille, tout se taisait dans les villes et dans les campagnes, l’humble pâtre qui mène tous les jours son troupeau dans la vallée, comme le savant dont les travaux vont enrichir la France de nouvelles découvertes et illustrer un règne déjà si glorieux… »

Ici, le procureur général fit une pause et reprit d’une voix sombre et sinistre :

« Le crime seul veillait dans l’ombre… Qui le croirait, messieurs ?… »

Suivait l’exposé du crime. Je ne le citerai pas à cause de sa longueur, mais il était de nature à faire frémir toutes les âmes sensibles et à effrayer tous les fidèles sujets de Sa Majesté.

Un complot affreux avait été tramé contre la personne de Louis XVIII et contre l’État. On voulait tuer l’un et renverser l’autre. Le chef apparent du complot était le colonel Crabanac ; mais qui sait quels infâmes ou perfides complices se cachaient derrière ce scélérat ? Ici des allusions assez claires à certains généraux, à certains députés, à quelqu’un encore qu’on ne nommait pas, et que sa naissance rapprochait du trône…

Puis venait l’article particulier de Crabanac. Il fut, comme on peut croire, accommodé de toutes pièces. On cita contre lui quelques lettres compromettantes qui semblaient faire allusion à un coup d’audace : ses discours bruyants au café Lemblin, qui n’étaient que trop exactement rapportés ; ses liaisons particulières avec tous les officiers à demi-solde ou réformés, ses menaces extravagantes contre le gouvernement, ses duels tragiques… que sais-je encore ? Enfin, pour l’achever, on parla de ses mœurs dépravées, de ses débauches effrénées, de sa résistance criminelle aux agents de la loi, qui avait coûté la vie à l’un de ces hommes intrépides ; on réclama contre lui l’application de trois ou quatre articles du Code pénal, dont deux au moins entraînaient la peine de mort, et l’on en vint à Proserpine.

Ah ! dieux immortels, et vous, Jupiter Capitolin, de quelle façon fut traitée cette femme charmante, la plus belle de vos œuvres, qui n’avait eu d’autre tort que de céder une fois au penchant de son cœur, comme la reine Cléopâtre, Sémiramis, Marie Stuart et une foule de dames couronnées dont on vénère aujourd’hui la mémoire ! Toutes les épithètes les plus outrageantes parmi celles qui entrent dans le style noble, lui furent appliquées comme des coups de fouet. Si elle avait offensé la morale, ah ! certes, la morale fut bien vengée ce jour-là, et toutes les dames assises sur l’estrade, qui la regardaient avec une attention maligne et méprisante, eurent le plaisir de la voir pâlir sous l’injure. Mais elle resta calme, au moins en apparence. Une seule fois, elle leva les yeux sur Crabanac ; son regard rencontra celui de Sylvie, qui était placée à côté de l’avocat, derrière son mari. Alors elle abaissa son voile, soit par un secret remords, soit pour ne pas braver sa rivale.

Au reste, malgré toutes les injures dont on l’avait couverte, il était à peu près évident pour tout le monde que Proserpine n’était coupable de rien, si ce n’est d’avoir aimé Crabanac, et la cour d’assises n’était pas chargée de punir ce crime. Tout au plus aurait-on pu dire qu’elle avait connu le complot, s’il existait, et qu’elle ne l’avait pas révélé. Mais qui pouvait la condamner pour n’avoir pas dénoncé son amant ? À coup sûr, elle n’avait rien à craindre des jurés.

Quant au général Fortenpanne, on lui reprochait à peu près les mêmes choses qu’au général Crabanac, c’est-à-dire des lettres injurieuses pour les Bourbons, des paroles inconsidérées, des fanfaronnades. Mais il s’était laissé arrêter sans résistance et niait avec force, aussi bien que le Tigre, qu’il y eût complot.

Tel était, à peu de chose près, l’acte d’accusation.

Le président de la cour d’assises, homme de grand mérite, au dire de ses collègues, et d’une figure à glacer l’équateur lui-même, prit la parole et interrogea Crabanac sur ses nom, prénoms et qualités.

La même formalité fut suivie pour Proserpine et Fortenpanne. Du reste, aucune question. Il se réservait de commencer par les témoins, et je dus à ce plan de conduite d’être interrogé le premier et de voir toute la scène.

Donc, on vint me chercher dans la salle où j’attendais avec les autres témoins, et je fus conduit devant « messieurs de la cour », non sans un tremblement intérieur dont toute mon innocence (qui était bien réelle, Dieu le sait !) avait peine à me défendre.

Voici le résumé de mon interrogatoire.

Après que j’eus décliné mes nom et prénoms, le président demanda :

– Vous avez rempli des fonctions sous l’usurpateur ?

– C’est-à-dire, monsieur le président…

– Parlez nettement. Vous avez été chef de bureau ?

– Oui, monsieur le président, sous Napoléon, et avant lui sous la République ; mais…

Ici le procureur général prit la parole :

– Enfin, Denisot, vous avez été de tout temps parmi les ennemis du roi légitime ?

Je fus consterné de cette question. Est-ce qu’on allait me mettre en jugement comme les autres ? Je repris :

– C’est-à-dire, messieurs…

Le procureur général me coupa de nouveau la parole, et se tournant vers le jury :

– Je dois vous avertir, messieurs, que si ce n’était l’indulgence, peut-être excessive, de la magistrature, le témoin serait assis au rang des accusés et non au rang des témoins.

Bonne recommandation auprès des jurés !… Ah ! que je me repentais d’avoir voulu planter la crémaillère chez ma pauvre Proserpine !

Après qu’on eut mis les jurés en défiance contre moi, le président continua :

– Vous étiez à souper chez la fille Alavoine, le 22 mai dernier ?

Je répondis assez fièrement, car j’étais indigné de l’affront qu’on faisait à ma chère Proserpine :

– Chez mademoiselle Proserpine, oui, monsieur le président.

– Vous saviez de quoi il devait être question entre les convives ?

– Oui, monsieur le président.

– De quoi ?

– De souper.

Le magistrat dont l’aspect aurait glacé l’équateur me regarda fixement et dit :

– Denisot, prenez garde ! Ne cherchez pas à vous jouer de la cour ! Soyez sérieux !

Ah ! oui, j’étais sérieux, et sans avoir besoin de m’y faire exhorter. J’aurais donné de bon cœur la moitié de ma fortune pour être à Bruxelles, en sûreté avec Proserpine !

C’est pourquoi je ne répliquai rien. Avant d’entrer dans la salle, je m’étais fait un plan de conduite dont je comptais bien ne m’écarter jamais : « Nier tout et ne contredire personne. »

On me tâta de divers côtés pour savoir si j’avais entendu parler de complot, si l’on m’avait confié quelque chose, si les conspirateurs prétendus ne m’avaient pas fait des propositions, etc., etc.

Je répondis à tout :

– Non, non, non, et non !

Alors le président me demanda (c’est ce que je craignais) quelles relations je pouvais avoir, moi Denisot, avec la fille Alavoine, maîtresse avérée du nommé Crabanac, et par conséquent rivale de ma nièce Sylvie.

À quoi je répliquai hardiment que j’avais connu mademoiselle Alavoine au café Lemblin, où elle jouissait à juste titre de la meilleure réputation du monde ; que j’avais pour elle, aussi bien que tous les autres habitués, le plus profond respect.

– Mais, dit le président, quand elle a quitté le café Lemblin et vous a invité à planter la crémaillère chez elle, n’avez-vous pas conçu quelque soupçon sur l’origine de sa fortune nouvelle ?

Je répliquai :

– Monsieur le président, je n’ai rien conçu. J’ai cru et je crois encore que mademoiselle Alavoine, étant née d’un père inconnu, a reçu de ce père, soit directement, soit par une voie cachée, une petite fortune qui lui permettait d’inviter ses amis.

– Alors, demanda le président, vous avez toujours ignoré les relations intimes qui existaient entre Crabanac, le mari de votre nièce et la fille Alavoine ?

– J’ai ignoré, monsieur le président, et j’ignore encore. Quel motif l’un et l’autre (en supposant que les relations aient existé) pouvaient-ils avoir de m’en faire confidence ?

– C’est bien. Denisot, allez vous asseoir.

J’étais content. Je m’étais tiré avec assez de bonheur de cet interrogatoire qui me causait tant de frayeur. L’auditoire paraissait bien disposé pour moi.

Si les hommes, sachant que j’étais amoureux de Proserpine, me trouvaient un peu innocent suivant le mot de Véturie, les femmes me savaient gré de ma confiance aveugle. L’une d’elles dit assez haut pour être entendue de moi :

– Voilà le mari qu’il me faudrait, s’il avait trente ans de moins.

Cet éloge, quelque restreint qu’il fût, me fit un vrai plaisir. Mais ce qui me charma par-dessus tout, ce fut le regard de Proserpine.

Ah ! quel regard ! Tout rempli d’amitié, de reconnaissance, de je ne sais quoi qui me rendit heureux pour quelques minutes et me fit goûter pendant ce temps toutes les joies qui sont à la portée d’un sexagénaire.

Après moi vint M. de Vilpatour.

Il s’avança en face du tribunal, non sans quelque peine, car il n’était pas encore tout à fait guéri de sa blessure.

Comme il était noble, joli garçon et jeune, toutes les dames se levèrent à demi pour le mieux voir, surtout celles qui étaient placées sur l’estrade et qui le considéraient comme le champion de la royauté.

Au reste, il n’abusa pas de son succès, il regarda les dames avec assez de modestie, salua le colonel Crabanac d’un air de politesse et de générosité sincère qui fut applaudi de toute l’assemblée, et se tint prêt à répondre.

– Monsieur le marquis, dit le président, racontez ce que vous savez du sieur Crabanac.

Vilpatour répondit :

– Monsieur le président, je ne sais rien de M. le colonel Crabanac, si ce n’est que nous avons eu querelle ensemble, que nous sommes allés sous un réverbère, et qu’il m’a donné loyalement et dans les règles un coup d’épée dont je souffre encore.

– Loyalement ?

– Oui, monsieur le président, le plus loyalement du monde. Et c’est de la même façon que je compte le lui rendre aussitôt que je serai guéri.

Cela fut dit avec une bonne grâce parfaite et charma Crabanac, qui s’écria :

– Quand il vous plaira, monsieur de Vilpatour. Je suis, en tout temps, tout à votre service.

Il y eut des applaudissements dans l’assemblée. C’étaient vraiment deux Français de la vieille roche, et la nouvelle armée ne devait rien à l’ancienne.

Le président, lui, fronça le sourcil. Il n’était pas là pour assister à l’échange de paroles courtoises entre les deux adversaires, mais pour juger et condamner son homme. Aussi ne voulut-il pas lâcher Vilpatour avant de lui avoir adressé une dernière question :

– N’est-ce pas Crabanac qui a provoqué le duel dont vous parlez ?

– Non, monsieur le président. C’est moi.

Et comme il allait s’expliquer davantage, il fut interrompu par ces mots :

– MM. les jurés apprécieront.

Le vicomte Crottin de la Renaudière vint à son tour, donna des explications à peu près pareilles, et fut renvoyé de la même façon au banc des témoins.

Cependant peu à peu le public se déclarait en faveur du Tigre. Je le voyais échanger des paroles joyeuses et pleines d’espérance avec son avocat et sa femme, placés tous deux derrière lui.

C’est alors que le procureur général fit donner la vieille garde, c’est-à-dire la foule des petits témoins.

L’un, inspecteur de police, vint déclarer qu’il avait fréquenté pendant quelque temps le café Lemblin, et qu’il avait entendu proférer par le colonel Crabanac des menaces atroces contre la vie des Bourbons et contre le gouvernement.

Un autre déclara qu’il avait entendu dire que Crabanac était un coupe-jarret, et qu’en particulier dans son duel avec le capitaine Buschner, des Suisses de la garde royale, il avait tué ce malheureux officier d’un coup d’épée sans lui laisser le temps de se mettre en garde.

Le Tigre indigné allait se récrier, mais son avocat le retint :

– Je prie monsieur le président, dit-il, de demander au témoin qui lui a fait cette confidence.

Sur la demande du président, le témoin répondit qu’il l’avait entendu dire à plusieurs hommes considérables…

– Lesquels ? reprit l’avocat.

– On m’a demandé le secret.

– Eh bien, répliqua l’avocat, il fallait le garder jusqu’au bout et ne pas apporter ici des mensonges infâmes.

Nouveaux applaudissements. Jusque-là tout allait bien, et je commençais à croire que Crabanac lui-même gagnerait son procès.

Mais le procureur général, qui craignait de perdre sa proie, fit un quart de conversion et dit d’un air indulgent :

– Nous reviendrons tout à l’heure aux duels prétendus de l’accusé, et MM. les jurés apprécieront. La vraie question est celle-ci : Le nommé Crabanac a-t-il ou non trempé dans un complot contre le gouvernement et la personne de Sa Majesté ?

Le président prit la parole :

– Accusé Crabanac, levez-vous.

Le Tigre obéit.

– Vous avez entendu, dit le président, de quel crime on vous accuse ?

– J’ai entendu.

– Qu’avez-vous à répondre ?

– Rien.

– Comment ! rien !

Ici Crabanac, à qui l’avocat avait, je crois, soufflé sa réponse, répliqua tranquillement :

– Monsieur le président, ce n’est pas à moi de prouver que je suis innocent, c’est à M. le procureur général de prouver que je suis coupable.

Le procureur général reprit :

– Les preuves abondent ! Et l’effronterie de l’accusé…

Crabanac se tourna vers le procureur général :

– Monsieur, dit-il, vous perdez le sang-froid et vous oubliez de qui vous parlez.

La leçon était méritée, mais M. le procureur général n’était pas habitué à en recevoir. Loin de là ! Il devint furieux et s’écria :

– Accusé, vous manquez de respect à la justice !

Crabanac reprit :

– Si tout autre qu’un magistrat m’avait fait un pareil affront…

Son geste et son regard complétèrent sa pensée.

Le procureur général, qui peut-être n’était pas trop rassuré, malgré la présence des gendarmes, s’écria :

– Des menaces à présent !

Et il requit sur-le-champ je ne sais combien d’années de prison, – toutes celles apparemment que lui accordait le code pénal, – contre le malheureux colonel.

La cour se retira pour délibérer, revint cinq minutes après, et M. le président prononça une condamnation à six mois de prison contre Crabanac pour outrage et menace à la magistrature.

– Ça, dit un de mes voisins, c’est pour commencer et se mettre en appétit.

L’arrêt fut suivi d’un long murmure. Le président menaça de faire évacuer la salle, ce qui ramena le silence sans calmer les esprits. Bientôt même, et sous prétexte qu’il était déjà tard, il leva la séance et renvoya la suite du procès au lendemain.

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