Le Tigre
Chapitre XIV
Aussitôt après déjeuner, je courus chez M. le marquis Armand de Vilpatour, au fond du faubourg Saint-Germain.
Le lieutenant des gardes du corps demeurait dans un pavillon séparé du grand hôtel de R *** par un jardin anglais presque aussi grand qu’une prairie. Je fus reçu sur-le-champ, après avoir annoncé que je venais de la part de mon neveu Charles Fortin.
M. de Vilpatour était couché, un peu pâle, enveloppé de linges ensanglantés, mais aussi vivant qu’on peut l’être quand on a reçu un bon coup d’épée au travers de la poitrine. Deux ou trois de ses amis, jeunes comme lui, causaient et riaient. Parmi eux je reconnus sans peine le vicomte Crottin de la Renaudière qui racontait pour amuser le blessé et pour s’amuser lui-même des histoires assez gaillardes.
Une entre autres sur certaines actrices très connues qui, croyant faire le bonheur d’un prince deux ans auparavant, avait dans l’ombre fait celui d’un cocher de Son Altesse. Et comme ses camarades riaient de sa mésaventure, elle avait répliqué : « Ma foi, la nuit, tous les chats sont gris. »
Tout le monde était donc en joie lorsque j’entrai. On me regarda d’abord comme une bête curieuse, mais M. de Vilpatour me dit de la façon la plus aimable :
– Monsieur, je suis bien aise de vous voir ; mais c’est votre neveu surtout que j’attendais. Nous sommes de vieux amis, lui et moi, quoique nous ayons été bien près, il y a deux jours, de nous couper la gorge.
Je racontai alors ce qui était arrivé et que Charles était arrêté. J’expliquai que rien n’était plus injuste, car il n’avait pu prendre part à aucune conspiration, étant arrivé depuis trois jours seulement de l’île Maurice. Tout le monde en convint. Vilpatour se fit avec peine mettre sur son séant et se hâta d’écrire une lettre de recommandation pour le ministre, qui était son proche parent et l’ami de sa famille.
Le vicomte de la Renaudière offrit de m’accompagner et de m’appuyer de tout son crédit. Enfin mon affaire fut bâclée en cinq minutes.
– Surtout, monsieur Denisot, dit M. de Vilpatour comme je sortais, dites à mon ami Fortin qu’il vienne me voir, aussitôt mis en liberté.
Je sortis enchanté de l’accueil que m’avait fait cet aimable jeune homme. Grâce à la Renaudière, j’eus sur-le-champ une audience du ministre. La lettre de Vilpatour fit le reste, et trois heures plus tard, Charles était remis en liberté.
Alors je pensai qu’il était temps de s’informer de madame Eulalie, et j’allai d’un pas tranquille à la rue de Vaugirard.
Mais quelle surprise et quelle disgrâce !
Au bas de l’escalier, je rencontrai Mangou qui frottait d’un air sombre les harnais de l’écurie.
– Eh bien, mon pauvre Mangou, il y a bien du nouveau aujourd’hui ?
– Oh ! oui, monsieur Denisot !
Et il continua de frotter avec rage.
– Qui est-ce qui aurait cru ça, Mangou ?
Il poussa un vigoureux grogrement qui me fit reculer de trois pas.
Alors Aménaïde, qui le surveillait du fond de sa cuisine, voyant qu’il ne faisait que grogner, essaya de répondre pour lui.
– Ah ! c’est bien malheureux, monsieur.
Je pensai qu’Eulalie venait de mourir, et j’en ressentis une impression mélangée de plaisir et de chagrin… Oui, je dis bien, de chagrin. Après tout, j’étais habitué à elle. Voilà vingt-cinq ans qu’elle me persécutait et m’insultait chaque jour. C’est une habitude qui allait me manquer. On aime souvent mieux ses habitudes que ses amis.
Mais mon chagrin ne dura guère, et bien moins encore mon plaisir.
Je n’eus pas plutôt dit en soupirant :
– Elle est donc morte, cette pauvre madame Eulalie ! que du haut de la fenêtre une voix criarde et terrible se fit entendre.
– Morte ! Qui est-ce qui dit que je suis morte ? C’est ce Denisot !… Vous le voudriez bien, beau-frère ; mais je suis vivante et bien vivante, grâce à Dieu, et je vous enterrerai, Denisot, vous et tous ceux qui vous ressemblent !… Morte ! Ah ! je vois bien ce que c’est ! Vous avez cru à la plaisanterie de M. Angeli… Allez vous coucher, bonhomme, allez, vous et mon gendre, et ne remettez plus le pied ici ni l’un ni l’autre.
Je levai les yeux. C’était bien Eulalie.
L’ayant reconnue, je pris la fuite.
Quatre heures du soir venaient de sonner. J’étais sur la place de la Bastille, et j’attendais la voiture de Saint-Mandé.
Complet, complet, toujours complet. Avez-vous remarqué que les pataches sont toujours pleines quand on en a besoin et à moitié vides dans le cas contraire ? C’est un effet de la divine Providence qui gouverne les mondes et qui a jugé nécessaire de nous habituer à la patience par ces petites contrariétés.
Cependant, après la septième voiture complète, je pris la résolution d’aller « de mon pied » à Saint-Mandé. La distance n’est pas trop grande, et pour abréger le chemin, je me proposai de penser aux beautés diverses de ma chère Proserpine. C’était un chapitre à ne pas épuiser de toute la soirée.
J’allai donc en flânant comme un bon badaud de Paris que je suis et que je me flatte d’être jusqu’à la fin de mes jours. Je regardais les boutiques, les meubles, les jolies filles, et tout ce qui fait le charme de cette ville admirable qui n’aura jamais son égale dans l’univers. J’errais d’un trottoir à l’autre, je passais dans une rue latérale, je regardais les enseignes, je revenais sur mes pas, j’engageais la conversation avec mesdames les concierges assises sur le pas des portes ; enfin j’étais heureux, – autant du moins qu’on peut l’être dans ce monde de misère…
Donc, Proserpine allait planter la crémaillère, chez elle, à Saint-Mandé. Grave évènement à coup sûr, mais plus grave pour moi que pour n’importe qui. Qu’aurait-on dit, grands dieux ! dans la rue du Vieux-Colombier, si l’on avait su que M. Denisot aîné, homme sérieux, bien posé dans son quartier, chevalier de la Légion d’honneur, ancien chef de bureau, allait consacrer par sa présence une solennité scandaleuse ?
Car, je ne pouvais pas me le dissimuler, rien n’était plus scandaleux que de dîner chez la maîtresse du colonel Crabanac, mon neveu, le propre mari de ma nièce. Que dirait Syvie si elle venait à l’apprendre ? Que dirait madame Eulalie, mon ennemie mortelle ? Que de cris ! que de larmes ! que d’injures !
Et vraiment, au fond, n’avais-je pas de remords ?
Oui, j’en avais, c’est vrai, mais beaucoup moins que vous ne pouvez croire.
Après tout, n’étais-je pas maître de ma destinée ? N’étais-je pas garçon ? N’avais-je pas une fortune indépendante ? N’étais-je pas d’âge à me conduire (cinquante-huit ans passés) ? Faudrait-il demander conseil à tout le monde ? Si je venais à tomber malade, serais-je guéri par les sages avis du tiers et du quart ? Est-ce que je me mêlais, sans en être prié, des affaires d’autrui ? Pourquoi donc autrui se mêlerait-il des miennes ? N’avons-nous pas fait la révolution de 1789, coupé le cou à Louis XVI et à Robespierre, jeté à bas Napoléon et Louis XVIII ? (Nous avons repris celui-ci, mais voilà sept ans seulement, – 1815-1822 ; – qui sait s’il durera longtemps ?) Enfin ne sommes-nous pas libres, et si nous le sommes, si je le suis, n’ai-je pas le droit de dîner avec des amis chez Proserpine ? Si elle était laide, à la bonne heure ! On pourrait se moquer de moi. Mais elle est plus belle que Vénus, oui, plus belle ; c’est moi qui vous le garantis. Je n’ai pas vu Vénus, c’est vrai, mais vous ne l’avez pas vue davantage, et c’est pourquoi vous auriez tort de me contredire.
Comme je faisais ces réflexions, je m’engageais peu à peu dans l’avenue de Saint-Mandé et de là dans un bois taillis, au fond duquel se trouvait une clairière.
Au centre de la clairière, bien éclairé par les rayons du soleil, se trouvait un très beau jardin, au centre du jardin une petite maison aux volets verts, presque neuve, entourée de lierres et de vignes ; au centre de la maison, debout à l’entrée, sur un escalier de trois marches, la gracieuse, majestueuse, délicieuse, ravissante et voluptueuse Proserpine.
Oui, c’était bien elle, c’était Proserpine que je voyais de profil, encadrée dans un berceau de verdure et faisant des signes d’amitié à quelqu’un que le mur me cachait à droite.
Elle chantait gaiement :
Un jour Lisette allait aux champs
Tout frétillant, sautillant, babillant.
V’là qu’elle heurte par mégarde
Le beau Colin qui la regarde.
Fillette, fillette, n’faut pas heurter, n’faut pas heurter,
N’faut pas heurter, n’faut pas heurter
L’amant qu’on ne veut pas écouter.
Je ne voyais pas l’homme, mais je le devinais : c’était à coup sûr l’insupportable Crabanac.
Comme j’entrais dans le jardin, il m’aperçut le premier et cria de sa belle voix de baryton :
– Tiens, voilà papa Denisot. Un bon enfant, celui-là, et qui n’aime pas madame Eulalie, tant s’en faut ! Un de tes amis aussi, Proserpine, et des plus dévoués.
Ardent, chaud comme braise,
dit la chanson… Allons, papa Denisot, embrassez-moi Proserpine sans cérémonie. J’y consens, ça ne sortira pas de la famille.
Il se moquait de moi, le cuirassier ; mais, ma foi, je ne me fis pas prier, et, trouvant l’occasion bonne, je baisai de grand cœur les belles joues roses de Proserpine. Après tout, c’était la première fois, c’était peut-être aussi la dernière. Pourquoi aurais-je fait le difficile ?
Quant à elle, que ce fût pour son plaisir ou pour le mien, elle y alla franc-jeu et se laissa embrasser de toutes mes forces, au point que Crabanac lui-même déclara que c’était assez et qu’il allait devenir jaloux.
J’avais complètement oublié Sylvie. Après tout, si son mari la trahissait, je pouvais bien, à plus forte raison, moi, son oncle, qui ne lui devais rien, la négliger un peu. Enfin, ma morale est relâchée, c’est vrai, mais pas plus que celle de Socrate qui allait souper chez Aspasie et qui n’en est pas moins fameux par sa sagesse.
– Eh bien, mon vieil ami, demanda Proserpine, vous ne m’avez donc pas abandonnée ?
Alors le Tigre se leva, car il était à demi couché sur un banc au fond du kiosque, et nous dit :
– Je vois que vous allez causer de choses sérieuses, papa Denisot. Proserpine vous contera son histoire et la mienne ; moi, je vais fumer une pipe et aller au-devant de nos convives.
Alors la belle Proserpine me fit entrer dans le salon, qui était meublé de la manière la plus commode sinon la plus élégante ; elle s’étendit, demi-assise, demi-couchée, sur un divan turc, dans une attitude voluptueuse qui faisait ressortir l’admirable perfection de ses formes.
– Enfin vous voilà, lui dis-je amèrement ; c’est ainsi que cela devait finir ! ô Proserpine !… Moi qui vous aimais tant !…
Elle me regarda en souriant avec une coquetterie merveilleuse et répliqua :
– Eh bien, qui vous empêche de m’aimer encore ? Vous n’êtes pas marié, vous ? Vous ne traînez derrière vous ni femme, ni enfants, ni remords.
Je m’écriai, suffoqué de joie :
– Comment ! vous… vous permettez…
Et je me mis tout bonnement à genoux devant elle ; mais j’étais loin de compte. Elle me releva en riant aux éclats et me dit :
– Vous ne m’avez pas comprise, papa Deninot. Soyez sage, s’il vous plaît. Rasseyez-vous dans votre fauteuil comme un bon père de famille que vous devriez être. Prenez garde surtout au colonel Crabanac, qui n’est pas commode, comme vous savez. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle le Tigre, et s’il vous trouvait à mes genoux… !
Elle n’acheva pas ; mais sa pensée que je devinais facilement me fit froid dans le dos.
– En deux mots, ajouta-t-elle, il ne tient qu’à vous d’être mon meilleur ami, et même j’ai le plus grand besoin de votre amitié. Crabanac n’est pas à moi tout entier. Je le sais et je le sens. Sa petite femme, que je me suis fait montrer, est jolie, peut-être plus jolie que moi ; il me l’a dit vingt fois lui-même, car il est naïf, ce cuirassier, naïf comme un agneau blanc, et je lui fais avouer tout ce que je veux. Il y a trois jours, il me disait encore :
– Proserpine, ma chérie, je t’aime autant que Sylvie, mais d’une autre manière.
Il faut bien m’en contenter. Je suis sa sultane favorite, voilà tout.
– Et vous l’aimez ?
– Que voulez-vous ! c’est un sort qu’on m’a jeté.
Je demandai encore :
Depuis longtemps ?
– Depuis cinq ans. La première fois que je m’en aperçus, c’est le jour où il coupa la gorge à ce malheureux comte allemand, qui avait eu l’idée de m’offrir une rose et d’y ajouter une douzaine de vers dans le patois de son pays.
Crabanac, qui dès ce temps-là me faisait les yeux doux (mais je n’y répondais pas encore), trouva mauvais qu’un simple Allemand osât lever les yeux sur moi. Il jouait au billard avec un de ses amis, le général Fortenpanne ; il voit l’Allemand qui me disait des grossièretés qui passent de l’autre côté du Rhin pour des choses aimables. Il lui arrache sa rose, le culbute, l’envoie sur la table du voisin qui prenait son café et qui en laissa tomber la moitié sur le devant de sa chemise.
L’Allemand se fâche et lui porte un grand coup de poing dans la poitrine ; mais vous savez, c’est comme s’il avait voulu taper sur un mur. Crabanac le retourne, et du bout de sa botte… Je ne vous dis que ça, papa Denisot, il devait en porter la marque.
Par malheur, il ne la porta pas longtemps. Le soir même, Crabanac lui fendit la tête d’un coup de sabre en plein bois de Boulogne, devant quatre témoins.
C’est ce jour-là que j’ai senti pour lui quelque chose de plus que pour tous les autres, – que pour vous, par exemple.
– Ah ! perfide Proserpine !
– Et le traître en profita ?
– Que voulez-vous ! J’étais libre et lui aussi. Je comptais l’épouser. Il ne disait pas non, mais il se rejetait, pour ne pas le faire, sur de grands projets mystérieux, sur des conspirations. Une petite fille qui nous était venue, mourut trois mois après. Il m’abandonna, il vit votre nièce, il l’épousa et lui resta fidèle pendant une demi-année. Moi, pour me venger, pour le rendre jaloux surtout, je fis la coquette avec tout le monde. Il s’en aperçut, il revint à moi, demanda pardon, l’obtint… et voilà…
Pendant ce récit sans fard, je me sentais plein de rage contre Crabanac, contre le destin, contre moi-même.
– Enfin que comptez-vous faire, Proserpine ?
– Vivre heureuse aussi longtemps qu’il le voudra, élever mon garçon (ce sera un garçon, j’en suis sûre), en faire un cuirassier, comme son père…
– Mais vous n’êtes pas riche ?
– Je vous entends, dit-elle en rougissant, vous voulez dire qu’auparavant j’étais libre de le quitter et qu’à présent je vais tenir tout de sa générosité ?… C’est cela, n’est-ce pas ?…
… Eh bien, qu’importe, si je l’aime ? Est-ce qu’il n’y a pas des milliers de bourgeoises qui, ne possédant rien, vivent uniquement de la fortune ou du travail de leur mari ? Est-ce que ce n’est pas reçu dans le meilleur monde ?… Il est marié, dites-vous, et sa femme a des droits sur lui ! Eh ! mon Dieu, le sultan des Turcs est marié, lui aussi, et tout le monde trouve très bon dans son pays qu’il ait trois cents femmes outre la première, puisqu’il peut les nourrir. Est-ce que ce n’est pas l’usage de toute l’Asie et de toute l’Afrique ?… Pourquoi donc Crabanac ne serait-il pas mon sultan à moi, si je m’en contente ?
Je ne crus pas nécessaire de dire à Proserpine ce que je pensais de ce raisonnement. Évidemment elle n’était pas disposée à m’écouter. Dès lors, pourquoi prêcher dans le désert ?
Je demandai cependant :
– Mais si Crabanac vous abandonne ?
– Je vous l’ai dit, je me tuerai.
Mais il ne m’abandonnera pas… Le voici qui vient avec ses amis. Je vais faire servir le dîner.
En effet, c’était lui. À droite et à gauche marchaient deux hommes en habit bourgeois qu’à leur tenue, à leur ruban rouge et à leurs moustaches on pouvait aisément reconnaître pour des officiers de l’ancienne armée, – officiers à la réforme sans doute, comme lui-même, mais encore dans la force de l’âge.
L’un des deux, que j’avais vu souvent au café Lemblin, où il faisait habituellement la partie de billard du Tigre, était le général Fortenpanne, qui s’était signalé en Espagne et passait pour l’un des plus hardis cavaliers de toute l’Europe. Malheureusement, c’était son seul mérite. Sabre sous le bras, comme il disait lui-même, il n’avait pas deux idées. Dès qu’on essayait de le contredire, il prenait feu et ne parlait plus que de sabrer les pékins et de mettre tous ces tas de civils à la raison.
On l’y avait mis lui-même plusieurs fois, je veux dire que sous divers prétextes on l’avait fourré en prison, en 1816 pour six mois, en 1817 pour trois mois, en 1818 pour quinze jours. En 1819 et 1820 on l’avait par grand hasard laissé tranquille. En 1821 on l’avait « collé au bloc » pour la quatrième fois. Aussi maudissait-il les Bourbons, les calotins, les avocats et tout ce tas de bavards qui gouvernent la France depuis 1815. Sans ces traîtres et ces canailles, disait-il encore, nous serions les maîtres de l’Europe, et Napoléon régnerait encore aux Tuileries.
Telles étaient les idées politiques, philosophiques et religieuses du brave général Fortenpanne, et comme il les proclamait au son de la trompette dans les cafés, les carrefours et les places publiques, la police le croyait affilié à tous les complots et mettait la main sur lui en toute occasion. De leur côté, les conspirateurs, effrayés d’un ami si bruyant, lui cachaient tous leurs desseins, bien sûrs d’ailleurs qu’au jour de la bataille il entrerait dans les rangs sans en être prié et sabrerait au hasard comme un homme vaillant qu’il était, mais de peu de cervelle.
Crabanac seul, qui n’en avait guère davantage, ne se cachait de rien avec lui et le traitait en ami intime.
Le second officier, plus réservé plus dissimulé, plus dangereux aussi, cachait sous un air de gaieté une ambition profonde et déçue.
Après Waterloo, il s’était rallié aux Bourbons, avait même donné à Lyon et à Grenoble des marques d’un dévouement sans scrupules et fusillé sans ordres quelques malheureux insurgés. Par malheur, comme il n’était pas fils de duc ou de marquis, mais fils de charcutier, ses services étaient mal récompensés. À force de voir passer devant lui tous les officiers de cour, les nobles des provinces, les Bretons et les Vendéens, et de rester simple colonel d’infanterie comme en 1815, il en était venu à chercher sa revanche. On le voyait se glisser parmi les libéraux, faire l’éloge du général Foy, serrer secrètement la main à tous les mécontents, et çà et là, sans paraître y prendre garde, lâcher quelques paroles mystérieuses sur le duc de Reichstadt, sur le duc d’Orléans et même, à ce qu’on m’a dit, sur la République et le général Lafayette.
Du reste, bon vivant, en apparence tout occupé de ses plaisirs, il n’inspirait aucune défiance à ses chefs. On le croyait d’ailleurs trop compromis par le sang qu’il avait versé de sang-froid pour la cause des Bourbons, et comme il arrive souvent, ceux qu’il avait servis ne croyaient pas avoir besoin de le ménager.
Le Tigre, qui ne se défiait de personne, tant il avait conscience de sa propre force, l’avait pris pour ami et confident, et l’appelait familièrement Dudu. (Le vrai nom était Duval.) Les parties de plaisir qu’ils avaient faites autrefois en Espagne et en Allemagne, les dangers qu’ils avaient courus ensemble dans la première jeunesse, expliquaient cette familiarité.
Je m’avançai pour saluer Crabanac et ses amis ; mais derrière eux je fus très étonné de voir Angeli qui les saluait et se retirait sans m’attendre.
Crabanac s’en aperçut, et, après les premiers compliments, me prit à part et dit :
– C’est un puritain, cet Angeli. Il ne veut pas dîner chez Proserpine. Je suppose, car il est homme d’honneur, qu’il veut prêter serment à ma belle-mère et à Sylvie, qu’il ne l’a jamais vue, si ce n’est au café Lemblin.
Après tout, c’était possible. Cependant je ne fus pas content d’avoir été vu par ce Corse en pareille compagnie, et je me repentis d’être venu.
– Bah ! reprit le Tigre en riant, à votre âge n’êtes-vous pas maître de vos actions ? Devez-vous des comptes à quelqu’un, excepté peut-être à Véturie ?
Pour faire goûter à ses amis le sel de sa plaisanterie, il expliqua que Véturie était encore, et avait été trente ans auparavant, la plus laide cuisinière de France.
– Mais aussi la meilleure, ajouta-t-il par politesse.
À ces mots, Proserpine parut, venant au-devant de ses hôtes. Elle avait fait, soit par coquetterie naturelle, soit pour plaire à Crabanac, la plus belle toilette du monde et la plus décolletée. Ses blanches épaules, d’une forme merveilleuse, sortaient à demi d’un corsage bien échancré. Sa taille était encore fine, quoique arrondie déjà par une grossesse qui se dissimulait à peine…
Un autre pousserait plus loin la description. Je me contenterai de vous dire que je ne l’avais jamais vue plus belle, et que je l’aimais.
Il y avait six couverts sur la table, qui était ronde, afin qu’entre amis il n’y eût pas de place d’honneur et que tout le monde pût faire face à Proserpine.
– Mais, dit-elle, où donc est Angeli ?
– Il est reparti, ma chère, après m’avoir dit ce qui s’était passé, en mon absence, chez moi et chez Denisot… À propos, papa Denisot, vous ne m’aviez pas dit que vous aviez reçu ce matin la visite de ma femme ?
J’eus peur qu’Angeli n’eût raconté la rencontre de Charles. Par bonheur, il n’avait rien dit. Je m’en aperçus à la gaieté du Tigre.
– Tiens, dit Crabanac, qu’est-ce que c’est que ce vin-là ?
– Du vin ordinaire, répondit Proserpine.
– Pouah ! c’est de la piquette. Fais-nous donner du vin de Champagne.
Proserpine obéit, et vingt minutes plus tard tous les convives commencèrent à parler haut, à rire, à fredonner toutes sortes de refrains.
Le colonel Duval ouvrit le feu, et regardant Proserpine d’un air malin, il entonna :
L’hymen prend cette nuit
Deux amants dans sa nasse ;
Qu’au seuil de leur réduit
Un doux concert se place.
Zon ! flûte et basse !
Zon ! violon !
Zon ! flûte et basse !
Et violon, zon, zon !
– Eh ! eh ! Dudu, tu seras donc toujours un gaillard ? dit Crabanac en riant aux éclats.
– Pas tant que toi, répliqua Dudu en indiquant Proserpine du coin de l’œil.
Puis il continua :
Par ce trou fait exprès
Voyons ce qui se passe.
L’épouse a mille attraits…
– Chut ! chut ! interrompit Proserpine.
– Suffit ! Respect aux dames ! répliqua Dudu. À vous maintenant, Fortenpanne !
Le général avait une voix de basse excellente pour commander un régiment, mais abrupte comme les montagnes de la Calabre.
Il toussa d’abord et but un verre de vin pour éclaircir sa voix, puis il prit un air inspiré et dit :
– Mes enfants, il n’y a personne de trop. Nous avons tous aimé ou servi le grand Empereur, celui qui est mort à Sainte-Hélène et qui n’a jamais eu son pareil sur aucune terre habitée ou habitable. Je vais vous chanter le Cinq Mai.
Alors, d’une voix qui semblait sortir du fond de la cave et qui résonnait cependant comme un tonnerre, il chanta :
Des Espagnols m’ont pris sur leur navire,
Aux bords lointains où tristement j’errais.
Humble débris d’un héroïque empire,
J’avais dans l’Inde exilé mes regrets ;
Mais loin du Cap, après cinq ans d’absence,
Sous le soleil je vogue plus joyeux.
Pauvre soldat, je reverrai la France ;
La main d’un fils me fermera les yeux.
Tout le monde cria :
– Bravo !
Est-ce le chanteur ou le poète qu’on applaudissait ? Je n’en sais rien et n’eus pas le temps de m’en informer ; car, au milieu du bruit et des bravos, une voix qui venait du corridor retentit à son tour, et un commissaire de police, ceint de son écharpe blanche, entra suivi de dix soldats qui nous couchèrent en joue au bout de leurs fusils.
– Au nom du roi, je vous arrête ! dit le commissaire.
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