Le Tigre

Alfred Assollant · Chapitre 7 sur 23

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Le Tigre

Chapitre VI

 

En même temps qu’elle s’ouvrait, parut sur le seuil la figure d’homme la plus sauvage qu’on pût trouver dans tout Paris.

Imaginez une tête grosse et plate, des cheveux crépus, un nez camard, un teint presque jaune, des yeux fendus à la manière des Chinois et toujours étincelants, – que leur propriétaire fût en colère ou qu’il voulût exprimer les sentiments les plus doux, – une grande bouche fendue jusqu’aux oreilles qui se relevaient elles-mêmes en forme de contrevents à demi ouverts, un menton relevé, un front bas, un air étonné, féroce et bon tout ensemble. Tel était le portier de la maison qui n’avait d’ailleurs qu’un seul locataire, n’étant habitée que par le colonel Crabanac, sa belle-mère, sa femme et le lieutenant Angeli qui faisait à peu près partie de la famille.

En voyant le Tigre, le portier écarta les lèvres et montra ses dents blanches, ce qui pour un Parisien ordinaire eût semblé une envie de mordre ; mais, pour celui-là, c’était un sourire et une manière de souhaiter la bienvenue au colonel.

Crabanac lui tendit la main que l’autre baisa d’un air de piété profonde.

– Eh bien, Mangou, tu ne dors pas encore ?

L’autre prit l’attitude d’un soldat au port d’armes et répondit :

– Grand malheur, mon colonel ! Grand malheur !

À ce nom tartare de Mangou, on devine que le brave homme n’avait pas vu le jour sur le bord de la Seine. Loin de là, grands dieux ! Il était né sur la mer Caspienne, dans cette grande plaine large de huit cents lieues et plus longue encore, où le fameux Gengis-Khan commença la conquête de l’Asie. En deux mots, c’était un pur Tartare.

En 1812, quand Napoléon eut la folle idée de marcher sur Moscou et sur Pétersbourg, et d’acculer le czar de toutes les Russies au pôle Nord, Alexandre proclama la guerre sainte dans tout l’empire et fit des levées d’hommes jusque chez les Baskirs. Pour encourager ces braves gens à se faire tuer, on leur promit de les conduire jusqu’au bout de l’Occident où le soleil se couche, et de leur donner à discrétion du pain, du vin, de l’eau-de-vie, du suif, du lard et des femmes.

À cette nouvelle, tout ce qui restait de la Grande Horde prit les armes, et Mangou partit au premier rang, armé d’un arc, d’un cimeterre et de flèches qui lui servaient à chasser le tigre dans les steppes. On le conduisit à Sinolensk, où il rencontra pour la première fois l’armée française et vit l’effet de la mitraille. Avant qu’il eût tiré trois flèches, il tomba sous son cheval qu’un biscaïen venait de frapper à mort ; il reçut lui-même deux balles et fut fait prisonnier.

Jamais malheur ne fut plus heureux. Mangou, qui s’attendait à être exterminé, fut relevé, pansé, guéri en moins de huit jours. Crabanac, alors chef d’escadron, que la vue de ce Tartare qui grinçait des dents et voulait poignarder le chirurgien fit rire aux larmes, s’intéressa tout de suite à lui et le prit sous sa protection. Il demanda :

– Que sais-tu faire ?

– Rien, répondit Mangou qui croyait qu’on voulait le faire travailler et qui haïssait le travail comme tous les petits-fils et les petits-neveux de Gengis-Khan.

– Au moins tu panseras bien mon cheval, je suppose.

– Ça, dit Mangou en riant à la façon des tigres, ce n’est pas un travail, c’est un plaisir.

En effet, Mangou n’avait jamais aimé que son chevalet envié que le cheval de son voisin. Pour lui, le paradis était une grande plaine verte où l’on galopait matin et soir ; après quoi l’on s’arrêtait pour manger du suif et boire du lait de jument ou de l’eau-de-vie. La plaine était remplie de petits chevaux au poil long, à la crinière sauvage, de cerfs, de tigres et de gibier de toute espèce.

Le second jour, Crabanac demanda :

– Mangou, veux-tu t’engager dans mon escadron ?

L’autre fit signe, car il s’expliquait par gestes plutôt qu’autrement, qu’il voulait savoir ce qu’on lui donnerait en récompense.

– Un cheval, répondit le colonel.

– Un cheval à moi ! s’écria Mangou qui étouffait de joie. Un cheval pour moi seul ?

– Oui.

Alors il s’engagea et se battit aussi bravement pour Napoléon qu’il s’était battu pour le czar Alexandre. Au fond, Mangou n’avait pas de préjugés.

C’est ainsi qu’il termina au service de la France la campagne de 1812 qu’il avait commencée au service de la Russie, qu’il revint en Allemagne, qu’il prit part comme le colonel aux batailles de Dresde, de Leipsick, de Hanau, de Montmirail, de Waterloo, et qu’enfin, congédié comme Crabanac et ne voulant pas le quitter, il le suivit après son mariage dans la rue de Vaugirard et devint amoureux de la grosse Aménaïde.

Mais je parlerai bientôt d’Aménaïde et de la passion du farouche Mangou. Il faut revenir à l’étonnement du Tigre lorsque, en ouvrant la porte, il apprit qu’un malheur était arrivé dans la maison.

– Mangou, quel malheur veux-tu dire ? demanda-t-il. Ma femme est-elle malade ?

– Pas malade, répondit le Tartare.

– Allons, tant mieux, répondit le colonel. Si ma femme va bien, tout va bien.

Le Tartare secoua la tête.

– Pas malade, la colonelle, mais en colère comme un petit coq.

– Ah ! dit Crabanac en se tournant vers moi, voilà ce que je craignais !

– Est-elle couchée ?

– Non, reprit Mangou. Pas couchée. Debout, attend mon colonel au salon.

– Toute seule ?

– Avec le vieux gendarme.

Ce surnom impoli avait été donné par le Tigre à sa belle-mère, et Mangou, naturellement, qui épousait toutes les opinions et toutes les querelles de son colonel, n’avait eu garde d’appeler d’un autre nom madame Eulalie.

– Angeli est-il rentré ?

– Rentré, dit Mangou. A monté le premier étage sans bruit, a rencontré le vieux gendarme sur l’escalier, a dit trois mots, est monté au troisième dans sa chambre. Dors à présent. Lumière éteinte.

Et, du fond de la cour, il montra de la main la fenêtre d’Angeli.

– Tant pis, soupira le Tigre. S’il avait été là, il nous aurait donné un coup de main, oncle Denisot. Quand il s’agit d’amadouer par des flatteries le vieux gendarme, c’est sa partie. Il y a la main.

Puis s’adressant au Tartare :

– Va te coucher, Mangou. À propos, comment vont tes amours avec Aménaïde ?

– Oh ! très bien, mon colonel, Aménaïde très bonne. M’a donné deux soufflets aujourd’hui, parce que Mangou voulait l’embrasser pendant qu’elle tenait la queue de la poêle. La friture est dans les cendres. Ensuite m’a donné un petit pot de graisse. Moi consolé. Recommencerai demain.

– Il est heureux, ce Mangou, me dit le Tigre en montant l’escalier. La cuisinière lui donne de la graisse et des soufflets, marque qu’elle le prendra un jour pour mari. Et il n’aura pas de belle-mère, lui !

Sur ce mot, il ouvrit la porte de son appartement où j’entrai avec lui ; mais le bruit de la clef qui grinçait dans la serrure éveilla l’attention des dames, et madame Eulalie parut, vêtue d’un peignoir de cachemire, sur le seuil du salon. Elle tenait à la main une bougie allumée et s’écria d’une voix émue :

– Ah ! mon cher colonel, quel bonheur de vous revoir. Si vous saviez dans quelle inquiétude nous étions, Sylvie et moi !…

– Je vous suis bien obligé, belle-maman.

Et se tournant vers moi, il ajouta à voix basse :

– Vipère, va ! La voilà qui commence à mordre.

Mais, reprit-il, nous étions tous deux en très bonne santé, mon oncle Denisot et moi… À propos, belle-maman, j’ai eu le plaisir de passer la soirée avec mon oncle, et comme il n’avait pas eu depuis longtemps celui de vous voir, il a consenti à venir ce soir avec moi.

– En effet, répliqua madame Eulalie en pinçant les lèvres, il y a longtemps, bien longtemps…

Alors, comme si j’avais reçu le plus beau et le plus affectueux compliment du monde, je m’avançai d’un air aimable, je donnai à la vieille dame un baiser sur le front, mais un baiser plus léger quoique moins caressant que le souffle du zéphyr, et j’embrassai franchement sur les deux joues Sylvie qui vint à ma rencontre sans regarder son mari.

J’ai déjà dit ce que je pensais de ma nièce. C’était la plus jolie petite femme, la meilleure, la mieux faite, la plus douce, la plus affectueuse et la plus tendre que j’eusse connue, et vraiment un chef-d’œuvre de la nature. Mais enfin le plus beau ciel a ses nuages, et cette nuit-là (car il était déjà une heure du matin) le nuage était noir et presque menaçant.

Elle avait ses raisons, c’est vrai. Elle connaissait ou soupçonnait les infidélités de son mari. Lui-même, quoiqu’il l’aimât tendrement (car il était de cette heureuse espèce d’hommes dont le cœur s’ouvre en même temps à tous les amours légitimes ou illégitimes), il prenait peu de soin de cacher ses aventures et continuait sans scrupule dans le mariage la vie du soldat en campagne. Il blessait sans le vouloir et presque sans le savoir ce tendre petit cœur. Comme il ne lui refusait rien, comme il lui donnait beaucoup d’argent, de belles robes, un beau coupé, et la conduisait deux fois par semaine au spectacle ; comme il était prêt en tout temps à se faire tuer pour elle et surtout à tuer le premier qui aurait eu le malheur de la lorgner en public ainsi, qu’il était arrivé au malheureux Vilpatour ; comme enfin il l’accablait des noms les plus doux et des caresses les plus tendres et les plus sincères (car en sa présence il n’aimait qu’elle et ne songeait qu’à elle), il croyait vraiment avoir rempli tous les devoirs que la nature et la société imposent à un mari exemplaire.

Malheureusement Sylvie était plus exigeante. Elle ne voulait point seulement être aimée ; elle voulait l’être seule. C’est ce que le pauvre colonel ne pouvait pas accorder. De là les nuages dont j’ai parlé.

Ne croyez pas pourtant qu’il y eût querelle entre eux. Non, mais des silences, des soupirs, des yeux levés au ciel, des distractions volontaires ou involontaires.

– Qu’as-tu, ma bonne amie, ma petite chérie, mon ange adoré ? demandait le pauvre Crabanac tout bourrelé de remords et craignant de s’entendre reprocher son crime.

– Moi, je n’ai rien, répondit la jeune dame.

Mais, comme dit la chanson, rien, c’est parfois quelque chose, et dans ces occasions c’était tout pour Sylvie. Alors le Tigre se mettait à genoux, attestait par mille serments son innocence.

– Je ne t’accuse pas, répliquait-elle.

Puis elle poussait de nouveaux soupirs.

Alors il protestait de l’amour le plus tendre, le plus vif, le plus passionné, le plus éternel ; il baisait les pieds et les mains, il adorait, il se relevait, il s’emportait ; voyant qu’on ne le croyait pas, il s’agenouillait de nouveau, il faisait mille autres serments ; enfin elle abaissait sur lui des yeux (les plus beaux de Paris) pleins de douceur et de langueur ; il allait remporter la victoire lorsque madame Eulalie, souvent témoin de ces scènes de ménage et heureuse d’attiser le feu quand il était à demi allumé ou de l’allumer quand il ne l’était pas encore, terminait habituellement la bataille par ces mots pleins d’une perfide générosité :

– Allons, ma Sylvie, il faut lui pardonner. Relevez-vous, colonel, elle consent à oublier tout.

Ce qui faisait enrager le malheureux Tigre et lui faisait invoquer en une minute tous les saints du paradis et donner tout haut sa belle-mère au diable.

– Tu vois, ma pauvre Sylvie, disait alors cette belle-mère angélique, tu vois comme il me traite ; mais il faut bien souffrir quelque chose pour son enfant.

Et se tournant vers Crabanac consterné de sa propre fureur et d’avoir donné prise à son ennemie :

– Ah ! mon pauvre colonel, si vous saviez ce que c’est que le dévouement d’une mère pour sa fille ! Si vous saviez quels affronts, quelles injures je suis toujours prête à subir pour veiller sur le bonheur de ma pauvre Sylvie ! Ménagez-la, Crabanac ; elle est si tendre, si délicate, si frêle ! La moindre émotion pourrait lui donner le coup de la mort.

Et fuyant après avoir lancé ce trait du Parthe, elle se réfugiait dans sa chambre voisine de celle des deux époux, et prêtait l’oreille à travers le mur pour savoir si la réconciliation était sincère et complète.

On peut juger maintenant si l’inquiétude du pauvre colonel rentrant chez lui était assez justifiée et s’il avait besoin de mon secours pour engager ou accepter la bataille.

Aussitôt que j’eus salué les deux dames et embrassé Sylvie, je la poussai un peu malgré elle dans les bras de son mari. Elle se laissa faire pourtant et reçut ses caresses, mais d’un air si indifférent que je crus nécessaire de commencer moi-même la conversation.

– Savez-vous d’où nous venons, Crabanac et moi ? dis-je avec une gaieté apparente.

Madame Eulalie prit la parole et dit :

– Ma foi, Denisot, nous serions bien aises de l’apprendre. Ce n’est pas du sermon, je suppose.

– Non, ma chère sœur.

– Mais du bal, peut-être ?

– Pas davantage. Nous venons de tuer un garde du corps en duel et d’en estropier un autre.

Cette nouvelle fit sortir Sylvie de son indifférence affectée. Elle regarda son mari d’un air de reproche et dit :

– Encore, mon ami ! Vous m’aviez tant promis de ne plus vous battre !

Je sentis que la partie était à moitié gagnée. Mais madame Eulalie, qui s’en aperçut aussi, reprit à son tour :

– Toujours des duels, des massacres ! Et pour qui, s’il vous plaît ?

– À coup sûr, interrompit le Tigre irrité, ce n’était pas pour vous, belle-maman.

Madame Eulalie se leva brusquement, remplie d’indignation, et répliqua :

– Mon gendre, s’il vous plaît de m’insulter, que ce ne soit pas du moins devant ma fille… Ah ! ma pauvre enfant, si j’avais su ! Si j’avais pu deviner !…

Le Tigre leva les épaules, et je continuai :

– C’est pour toi, ma petite Sylvie, pour toi seule, que ton mari a tiré l’épée ce soir.

Et alors, je rappelai ce qui s’était passé au théâtre des Variétés l’avant-veille ; je racontai la querelle des gardes du corps et l’accident tragique qui avait terminé le duel.

Alors Sylvie se jeta dans les bras de son mari en s’écriant :

– Comment ! c’était pour moi ! Pauvre ami ! C’est pour moi que tu as risqué deux fois ta vie, et j’osais te soupçonner ! Oh ! pardonne-moi !

Et elle le couvrait de larmes et de baisers.

Le pauvre Tigre était si touché de la tendresse de sa bonne petite femme qu’il l’enleva dans ses bras, puis se mit à genoux devant elle, riant et criant :

– J’en ai tué ou blessé deux à cause de toi. Je voudrais qu’ils fussent un mille, et je les sabrerais tous l’un après l’autre ou dix par dix, si tu voulais me promettre de m’aimer toujours comme ce soir.

– Je te le jure ! s’écria Sylvie.

– Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans,

Et tout ce que l’Espagne a nourri de vaillants,

 

dit alors Crabanac avec un geste digne de Talma.

Cette fois, la bataille était gagnée sans appel. Madame Eulalie, n’ayant aucun espoir de recommencer la querelle, se retira modestement dans sa chambre. Moi-même, ne voyant plus rien à faire, je pris congé.

Le Tigre m’accompagna jusqu’à la porte de l’antichambre et me remercia cordialement. Il me le devait bien, car j’avais escamoté fort heureusement le récit du punch de Proserpine, qui certes n’aurait pas fait le bonheur de Sylvie. En me quittant, il renouvela son invitation à dîner pour le lendemain.

Et plus bas, voyant que sa femme ne l’avait pas suivi dans l’antichambre :

– Proserpine compte sur vous pour planter la crémaillère mercredi prochain. Attention, mon vieux Denisot, elle compte que vous chanterez au dessert. Préparez votre ut de poitrine.

Je ne répondis rien. Ce n’était pas l’heure de faire de la morale. Je pensai seulement qu’il fallait être bien fou, possédant en pleine et légitime propriété la plus jolie petite femme de Paris, la plus tendre et la meilleure, pour la quitter en faveur de Proserpine… Oui, sans doute ; mais que n’aurais-je pas quitté moi-même pour cette enchanteresse ? Adorer Proserpine à mon âge ! Est-il Dieu permis ! comme disait ma vieille Véturie.

Comme je méditais sur ce texte, je demandai à Mangou de m’ouvrir la porte extérieure de la maison, et je m’excusai de le réveiller si tard.

– Oh ! dit le Tartare, j’attendais le lieutenant, qui est sorti il y a un quart d’heure sans faire de bruit, et qui ne rentrera qu’à trois heures. Pas bête, le lieutenant. Fait ses coups en cachette, ajouta Mangou d’un air rusé. À connaissance en ville, blanchisseuse dans la rue du Vieux-Colombier.

Mangou se trompait. Angeli courait, en effet, les aventures, mais non les aventures galantes, ainsi qu’on le verra plus tard.

Quant à moi, sans m’en occuper davantage, je rentrai chez moi, où Véturie, ma vieille servante, m’attendait sous les armes, c’est-à-dire une bougie à la main, et me demanda gracieusement chez quelle gourgandine j’avais passé les trois quarts de la nuit.

Pour toute réponse, je lui fermai ma porte au nez, et j’abaissai soigneusement mon bonnet sur mes oreilles.

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