Le Tigre

Alfred Assollant · Chapitre 17 sur 23

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Le Tigre

Chapitre XVI

 

Comme je faisais ces réflexions, on emmena les prisonniers. Il était déjà minuit.

De Saint-Mandé à Paris la route n’est pas trop fréquentée. Peu de maisons. Beaucoup de longs murs. Peu de réverbères. Pas de sergents de ville. Tout cela n’est pas rassurant.

Pour comble de malheur, j’étais seul.

Le commissaire me proposa de m’emmener avec lui. Son escorte aurait servi pour lui et pour moi. C’était une politesse, mais je remerciai et je refusai avec empressement. Je craignais trop qu’il se ravisât et voulût me retenir.

Il devina ma pensée et ne s’en offensa point, mais il me laissa seul sur la route, et j’étais si harassé de mon premier voyage, des émotions qui l’avaient suivi et de ce long retour, qu’il me resta tout juste la force de rentrer chez moi au bruit des grognements de Véturie, d’ôter et de jeter au hasard mes souliers et mon chapeau, et de m’endormir tout habillé sur mon lit.

Je crois bien que Véturie me fit un discours (car elle n’y manquait jamais), mais je n’en suis pas très sûr.

Si elle parla, – et comment n’aurait-elle point parlé, étant si bien douée pour l’éloquence, – elle dut me dire que j’étais à moitié fou de rentrer si tard, qu’il était sans exemple qu’un homme de mon âge se fît voir dans les rues à quatre heures du matin quand il n’y a que des balayeurs des deux sexes ; qu’il était absurde que je ne puisse pas contenir mes passions à soixante ans (et quelles passions ! des passions rances et moisies comme de vieux fromages !) ; que je me ferais montrer au doigt dans le quartier ; que son honneur à elle, Véturie, y était intéressé.

Et cœtera.

Eh bien, j’étais si fatigué que, si j’entendis tout, je ne pris la peine de répondre à rien, et que je dormis comme un sonneur jusqu’à midi, heure de l’Angelus chez tous les peuples civilisés.

Mais alors Véturie força ma porte et demanda si je n’avais pas envie de déjeuner, ou si mon souper de la veille me faisait encore mal à la tête.

– Je vous ai fait, ajouta-t-elle, une bonne petite soupe à l’oignon dont vous me direz des nouvelles.

Cette fois, sans répondre, je fis ma barbe, et je m’assis pour déjeuner. J’étais dans un accablement terrible. Depuis deux jours ma vie, jusque-là si paisible, était traversée de mille accidents, menacée de mille dangers. Au lieu de descendre tranquillement le fleuve de la vie, je ne voyais autour de moi que des écueils et des orages.

Excepté madame Eulalie, tout avait changé autour de moi ; et justement, je n’aurais rien voulu changer qu’Eulalie et son humeur acariâtre. Crabanac était en prison, accusé de conspiration, de rébellion, de trois ou quatre crimes qui pouvaient être punis de mort. Mon neveu Charles était plus amoureux que jamais. Sylvie, qui peut-être partageait ses regrets, devait connaître maintenant la trahison trop publique de son mari. Qui sait quelles réflexions fâcheuses cette nouvelle pouvait lui suggérer ?

Et moi, redevenu chef de famille par l’imprudence et la folie du malheureux Crabanac, surveillé de près par la police et la magistrature, au moment où la Providence me chargeait de la tâche si difficile de préserver ces malheureux enfants (dont j’avais en partie causé le malheur) de l’entraînement trop naturel de leur cœur, je venais de me compromettre par ma présence chez Proserpine et de me rendre presque ridicule.

Ridicule ! à mon âge ! quand j’aurais eu besoin de toute l’autorité d’un père de famille ! De quel droit maintenant, de quel air irais-je morigéner Charles et ma pauvre petite Sylvie ?

Tous les deux me jetteraient à la tête le nom de Proserpine. Ou s’ils ne le faisaient pas, s’ils étaient retenus par le souvenir de la tendresse que j’avais toujours eue pour eux, ne lirais-je pas dans leurs yeux toute leur pensée ? n’entendrais-je pas les reproches féroces et trop justifiés maintenant de madame Eulalie ?

Mais pour celle-là, du moins, je me promis bien de ne pas la revoir avant longtemps, et d’attendre que l’orage fût apaisé. Aussi bien ne voulais-je pas rougir devant Sylvie… Oui, mais fallait-il donc abandonner cette malheureuse enfant à la direction d’une mère aussi folle que méchante et de ce Corse sinistre qui la gouvernait ?

Et ma pauvre Proserpine ! Plus infortunée encore que tous les autres, enfermée dans cette horrible prison de Saint-Lazare, qu’on ne traverse jamais sans déshonneur, méprisée de tous, avilie, seule sur la terre, sans famille, sans argent, sans amis, fallait-il l’abandonner aussi, quand elle n’avait plus que moi ? N’était-ce pas une odieuse lâcheté et presque un crime ?

Voilà les pensées joyeuses qui assaisonnèrent mon déjeuner.

Cependant Véturie, toujours curieuse de tout ce qui se passait dans la famille et ardente à me mettre un poignard dans le cœur, tournait autour de moi d’un air mystérieux et affligé, poussant çà et là de profonds soupirs et cherchant à attirer mes regards pour entrer en conversation.

Mais moi, bien décidé à me taire, je lisais, tout en mangeant une sole au gratin, quelques pages du beau livre de Malebranche sur la Recherche de la vérité. Je lisais, ou plutôt je feignais de lire, car Dieu sait si j’en comprenais un traître mot. Mon âme était occupée ailleurs.

À la fin elle perdit patience, et pour attirer mon attention laissa tout exprès, je crois, tomber une assiette qui se brisa en trois ou quatre morceaux.

– Ah ! dit-elle, que je suis maladroite aujourd’hui !

Ordinairement, c’est moi qui en faisais l’observation ; mais ce jour-là les rôles étaient changés. J’étais devenu indulgent, parce que j’avais moi-même besoin d’indulgence.

Comme je ne répliquai rien, elle continua :

– Savez-vous, monsieur, ce qu’on dit dans le quartier ?

La question était si directe que je fus forcé d’y répondre.

– Non, Véturie, et je ne veux pas le savoir.

– Tant pis, monsieur, tant pis.

Et elle se remit à soupirer.

Pour l’occuper à quelque chose ou m’en débarrasser, je demandai le café. Malheureusement il était prêt et fut servi avec une promptitude extraordinaire.

À la fin elle prit son parti et commença l’attaque. Cette fois elle donnait l’assaut au corps de place.

– Ma foi, monsieur, si vous ne voulez pas m’entendre, il faut pourtant que je parle. Il n’est pas juste qu’on dise partout de vous…

J’essayai de prendre un air hautain.

– Quoi ? qu’est-ce qu’on dit de moi, Véturie ?

Au fond, j’étais déjà vaincu.

– On dit, monsieur, qu’on vous voit partout où vous ne devriez pas être, qu’on vous arrête dans tous les coins, que vous avez été pris hier soir chez la Proserpine avec votre neveu, M. le colonel Crabanac, – encore un vilain merle, celui-là ; – qu’il y a eu des coups, que le commissaire a manqué de vous arrêter, que la Proserpine est à Saint-Lazare, que vous menez à votre âge une vie de polichinelle, un tas de choses enfin qui ne vous font pas honneur.

– Véturie !

– Ah ! ma foi, monsieur, c’était tout au long dans le journal du monsieur du premier, et c’est la portière qui l’a lu tout haut devant les locataires du quatrième et du cinquième. Vous pouvez le lui demander.

Comme elle en était là, on sonna, et je commençai à frémir, craignant quelque nouvelle descente de police, car je ne voyais plus à l’horizon que des commissaires et leurs agents.

Par bonheur, ce n’était que Mangou.

Oui, Mangou, le Tartare, le Baskir, le petit-fils de Gengis-Khan, le neveu de Tamerlan, le fidèle garde du corps de Sylvie.

À sa vue, je pensai qu’un nouveau malheur allait me frapper. Je demandai :

– Mangou, qu’y a-t-il chez ma nièce ?

Il se mit à grogner en guise d’exorde et répondit :

– Tout bouleversé, monsieur. Colonel arrêté, assommé, presque tué. Madame Eulalie crie et fait les grands bras. Lieutenant Angeli a pris le commandement.

– Et Sylvie ?

– Ma colonelle ! a beaucoup pleuré. Bien malheureuse. Toujours plus jolie qu’une jument blanche. M’a donné billet pour vous.

Il me tendit un morceau de papier où je lus ces mots :

« Mon oncle, venez tout de suite. J’ai besoin de vous. Mangou vous dira le reste.

Votre malheureuse SYLVIE. »

 

Inquiet, je fis sortir Véturie et je demandai au Tartare ce qui s’était passé.

– Voilà, répondit Mangou. Ce matin, journal arrive…

– Quel journal ?

– Un journal qui ne vient jamais. Connais pas. D’ailleurs, sais pas lire. Apporté par quelqu’un qu’on ne connaît pas. Mauvaise physionomie. On déjeunait. C’est Aménaïde, la cuisinière, qui me l’a dit. Lieutenant Angeli prend le journal, lit, se frappe le front, déchire le journal. Le vieux gendarme demande ce qu’il y a. L’autre répond : « Il n’y a rien, madame Eulalie », et fait signe qu’il ne faut pas parler devant ma colonelle… mais c’était un signe pour être vu de ma colonelle, vous m’entendez !

Ici Mangou cligna finement de l’œil, ce qui produisait un étrange effet sur sa physionomie tartare. Puis il continua son récit :

– Ma colonelle, voyant ça, dit qu’on lui cache tout, veut reprendre les morceaux du journal. Lieutenant les jette par la fenêtre. Ma colonelle commande à Aménaïde d’en aller acheter un autre. Aménaïde y court comme au feu, et me dit en passant devant ma loge : « Fameux grabuge là-haut, Mangou ; attention !… » Ma colonelle lit le journal, pousse un cri : « Ah ! mon Dieu ! mon mari est mort ! » et se met à pleurer. Alors, madame Eulalie prend le journal et lit tout haut…

Mangou, toujours malin, s’interrompit de nouveau pour me dire :

– Faut croire, monsieur Denisot, qu’on parlait beaucoup de vous là-dedans, car madame Eulalie s’est fâchée d’abord et vous a nommé de tous les noms : « Vieux grig… »

C’était mon tour d’interrompre le Tartare :

– Je ne veux pas savoir ce qu’elle a dit de moi.

Le Tartare leva les épaules.

– Eh bien ! après tout, qu’est-ce que ça lui fait, à ce vieux gendarme ? À votre âge, quand on a des rentes, on peut bien…

Pour couper court à la morale trop relâchée de Mangou, je demandai :

– Après ?

– Enfin, la vieille a dit des horreurs contre vous, qu’elle ne voulait plus vous voir…

– Oh ! pour ça, pensai-je en moi-même, si jamais elle me rattrape dans son salon !…

Et tout haut :

– Mais ma nièce ?

Car j’étais, comme on peut croire, très inquiet de l’opinion de Sylvie.

– Oh ! ma colonelle, toujours bonne comme le bon pain ! a dit qu’elle vous aimait toujours, que si vous étiez allé chez cette Proserpine…

(Cette Proserpine ! Pauvre fille, méprisée de tous, et même de Mangou, qui n’était pourtant pas difficile sur le chapitre de l’honneur des filles, quoiqu’il en eût, lui, à sa manière !)

… c’était sans doute pour lui arracher son mari ; que vos intentions étaient bonnes… Le vieux gendarme a crié : « Toi, ma pauvre enfant, tu es douce comme une brebis, tu seras toujours tondue ; mais je me charge de tes affaires, et pour commencer, je vais faire maison nette. » Et alors elle a dit tout de suite : « Vous, d’abord Mangou, allez-vous-en. »

– Elle vous a renvoyé, Mangou !

Le Tartare répliqua fièrement :

– Moi renvoyé, mais pas parti. J’ai dit : « Je ne connais que mon colonel et ma colonelle. Si ma colonelle me renvoie, je m’en irai. » La vieille a crié : « C’est moi qui suis maîtresse ici, et je vous chasse ! Vous entendez, Mangou, je vous chasse ! »

Et le Tartare, de sa voix d’airain, cherchait à imiter la voix criarde de madame Eulalie.

En d’autres temps, les grimaces et les finesses du Baskir m’auraient fait rire de bon cœur ; mais ce jour-là je n’avais pas le cœur à la joie.

Je demandai :

– Sylvie était là ?

– Ma colonelle ? oui, monsieur.

– Elle n’a rien dit ?

– Si ! elle a dit : « Maman, tu sais bien que Mangou est l’ami de mon mari et le mien » ! Si vous aviez entendu la voix si douce de ma colonelle ! Voyez-vous, sur la terre, on n’en fait plus comme ça !…

Et le Tartare roulait des yeux en extase.

– Si elle voulait, je me jetterais tout de suite par la fenêtre !… C’est doux, c’est bon, c’est joli, ma colonelle ; on voit le ciel au travers ! Aussi, je n’ai fait ni une ni deux, j’ai dit, en me prosternant et baisant le bas de sa robe : « Ma colonelle, vous pouvez me marcher sur la tête, ça me fera honneur et plaisir ; mais quand le colonel m’a mis chez vous pour vous garder, je reste ! »

– Et tu es resté ?

– Vous allez voir. La vieille a dit : « Monsieur Angeli !… » comme pour lui demander du secours ; mais alors le Corse lui a fait signe de ne pas bouger. Très malin, le lieutenant. A dit quelques mots tout bas. Ma colonelle m’a donné sa main à baiser, et m’a dit : « Es-tu à moi, Mangou ? » J’ai fait signe que oui. « Eh bien, je te garde ! » Alors j’ai crié : « Ah ! ma colonelle ! » Et comme j’étouffais de joie, pour me soulager, j’ai embrassé Aménaïde qui entrait en portant trois douzaines d’assiettes. Patatras, tout ça est tombé.

Aménaïde m’a donné un soufflet en disant : « Eh bien ! Mangou, est-ce que tu vas m’embrasser comme ça devant le monde ? » Mais ça, vous comprenez, c’est de la frime, à cause des dames…

Et Mangou prit un air fat et content de lui-même, comme un Romain qui aurait enlevé une Sabine.

… Alors madame Eulalie a dit : « Aménaïde, ce Tartare ne vous manquera plus de respect. Je le chasse. »

Aménaïde, qui est bonne, a répondu : Mais, madame, ce n’est pas la peine. Je saurai bien me défendre moi-même. D’ailleurs, nous allons nous marier dans trois semaines. Je voulais en demander la permission à madame… (parlant de ma colonelle).

La vieille a dit : « Je refuse ! »

Aménaïde a répondu :

« Eh bien, madame, on s’en passera.

– Qu’est-ce que vous dites, insolente ? » a crié le vieux gendarme.

Alors ma colonelle m’a fait signe de sortir avec Aménaïde, parce que ça lui faisait de la peine, et sur l’escalier elle m’a dit : « Je vais te jeter un billet par la fenêtre, et tu le porteras toi-même à mon oncle Denisot en le priant de venir tout de suite. »

Voilà.

Tel fut le récit simple et naïf du bon Mangou.

Je vis avec regret qu’il n’était plus possible d’hésiter. Il fallait aller chez ma nièce, et l’empêcher de tomber sous la tyrannie de sa mère et d’Angeli. Ce que je soupçonnais des desseins et de la perfidie de ce Corse me faisait trembler pour Sylvie. Une chose surtout m’inquiétait.

Par quel moyen Angeli avait-il conquis la confiance et l’amitié de madame Eulalie si dure et si hostile à tous les amis de son gendre ? Était-ce en contemplant avec admiration, comme disait joyeusement Crabanac, les restes de ce vieux monument du Directoire ?

Voulait-il épouser madame Eulalie et conquérir ainsi, non sans quelque fatigue, la petite fortune et jouir du revenu de la dame ? Ce projet n’était pas improbable pour un lieutenant à demi-solde retiré depuis longtemps du service, ancien brigand, connu autrefois par des crimes célèbres dans les maquis de la Corse.

Avait-il un autre projet moins avouable et plus ténébreux ?

Pour m’en éclaircir, je demandai à Mangou :

– Le lieutenant est donc toujours l’ami de la vieille ?

– Tout à fait, répondit le Tartare d’un air fin.

– Qui te l’a dit ?

– Aménaïde.

– Comment le sait-elle ?

– La femme de chambre a tout vu.

– Ah ! ah ! lui dis-je en riant.

– Oh ! oh ! fit le Tartare comme un joyeux écho. Aménaïde croit qu’ils vont se marier.

Je m’écriai avec une joie sincère :

– Allons, tant mieux.

Mangou ajouta finement :

– Paraît que mon colonel en serait bien content et qu’il a dit à sa femme : « Si ce bonheur m’arrive, je ferai une pension à mon ami Angeli, et il l’aura bien gagnée, le pauvre garçon ! »

Je reconnaissais là l’imprévoyance ordinaire du bon Crabanac, qui ne devinait pas qu’il allait fortifier l’alliance de ses plus dangereux ennemis. Dans le mariage d’Eulalie, il n’apercevait qu’une chose, la chance d’être débarrassé de sa belle-mère. Il ne se doutait même pas qu’Angeli, devenu son beau-père, pût être aussi son ennemi.

Quos vult perdere Jupiter dementat prius,

 

a dit un savant homme.

Cependant il fallait prendre un parti. Je suivis Mangou jusqu’à la rue de Vaugirard. Quel accueil allais-je recevoir ? Je ne savais. À coup sûr je ne pouvais pas m’attendre à des félicitations, et si ce n’eût été Sylvie, j’aurais bien laissé tous ces braves gens débattre sans moi leurs intérêts.

Quand nous arrivâmes devant la porte-cochère, elle était fermée.

Mauvais signe. En plein jour ce n’est pas l’usage. Mangou me dit :

– Ne craignez rien. Aménaïde va ouvrir.

En effet, c’est Aménaïde qui parut la première. Elle nous fit signe de marcher avec précaution et de parler bas, comme s’il eût été question d’entrer par surprise dans une place forte.

Instinctivement j’obéis.

Quand nous fûmes au bas de l’escalier, après avoir traversé la cour, elle me dit :

– Ah ! monsieur, il est bien temps que vous veniez ! Sans vous, tout est perdu !… Madame Eulalie est dans une colère, une colère !…

Grâce au soin qu’Aménaïde avait pris de laisser ouverte la porte du premier étage, je pus pénétrer sans bruit jusqu’au salon, où ma nièce Sylvie m’attendait, les yeux noyés de larmes.

En me voyant, elle se jeta dans mes bras. Pauvre enfant !

– Mon oncle, vous saviez tout. Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? J’aurais empêché, j’aurais…

Je lui dis rapidement :

– Ta mère est-elle ici ?

– Dans la chambre à côté.

– Que fait-elle ?

– Elle ôte ses papillotes. Elle va venir.

– Parlons peu, parlons bien, ma petite Sylvie. Qu’attends-tu de moi ?

Elle me dit tout bas :

– J’ai peur.

– De qui ? De ta mère ?

Elle me regarda d’un air de reproche.

– Oh ! mon oncle, pouvez-vous penser ?… Maman est si bonne pour moi et si dévouée ! Mais j’ai peur de lui.

– De qui ?

– Du Corse, maintenant que mon mari n’est plus là.

Et moi aussi, j’en avais peur, mais je n’osais pas l’avouer pour ne pas redoubler la frayeur de ma pauvre Sylvie.

Elle reprit :

– Avez-vous vu ses yeux ?…

– Ah ! certes !

– On dirait un brigand qui guette sa proie. Et quand je pense que ma mère et mon mari qui se détestent n’ont tous deux confiance qu’en lui !

En effet, c’était bien étrange.

– Au moins, continua Sylvie, Mangou me restait, et ce bon sauvage, qui ne connaît que mon mari et moi, me rassurait un peu. Voilà qu’on le renvoie.

– Qui le renvoie ?

– Ma mère et Angeli.

– Et bien, garde-le.

– C’est pour cela, mon oncle, que je vous ai fait venir.

– Mais tu es maîtresse ici, en l’absence de ton mari !

– Eh ! non ! il m’a écrit d’obéir au Corse.

– Diable !

Au même instant la porte s’ouvrit, et Eulalie entra, resplendissante, triomphante, frisée comme devait l’être la reine Sémiramis à son déclin.

En me voyant, elle s’écria :

– Encore ce Denisot !

Mais le cas était trop grave pour que je voulusse m’offenser d’une insolence. Je saluai respectueusement.

– C’est encore moi, chère sœur. Dans l’adversité il faut que les vieux amis se rapprochent.

Ce mot de « vieux amis » la choqua deux fois, d’abord parce qu’il lui rappela son âge qu’elle aimait à oublier, ensuite parce qu’il faisait allusion à une amitié qui n’avait jamais existé.

– Mon cher Denisot, reprit-elle avec hauteur, vos amis ne sont pas ici.

– Où donc, ma chère Eulalie ?

– À Saint-Lazare, monsieur ! s’écria-t-elle avec des yeux étincelants de fureur. Allez faire vos compliments à la Proserpine !

Cette fois j’étais touché à fond. Sylvie elle-même frémit. Je lus dans ses yeux le reproche muet qu’elle seule avait droit de m’adresser, et qu’elle m’épargnait, la douce colombe.

– Monsieur, continua Eulalie, va faire des parties fines avec son neveu, avec le mari de sa nièce, chez des filles entretenues, des coquines ; monsieur vient dîner chez ma fille et va souper chez…

Elle s’arrêta un instant comme étouffée par l’indignation et reprit bientôt :

– Monsieur Denisot, sortez !

– Ah ! maman ! s’écria Sylvie en me prenant par la main pour me retenir.

Mais il n’en était pas besoin. L’insulte qu’on me faisait m’avait rendu tout mon courage. Debout, la main droite appuyée sur un fauteuil, je lui dis de mon air le plus tranquille :

– Eulalie, j’ai supporté vingt-cinq ans vos accès de rage, quoique à tout moment je craignisse d’être mordu. Mais aujourd’hui vous devenez folle, et, dans l’intérêt de ma nièce, je dois pourvoir au gouvernement de la maison. En l’absence de Crabanac, je suis l’ami, le tuteur et le protecteur naturel de Sylvie.

Madame Eulalie éclata de rire, mais d’un rire nerveux et enragé.

– Ah ! vraiment ! dit-elle.

Et se levant, elle ouvrit la porte du cabinet de travail du Tigre, où le Corse feignait de lire et attendait sans doute le moment de faire son entrée.

– Monsieur Angeli !

Il entra de l’air le plus étonné, le plus poli et le plus respectueux, et demanda :

– Madame, qu’y a-t-il pour votre service ?

– Lisez, je vous prie, au sieur Denisot, la lettre que mon gendre vous a écrite et par laquelle il recommande à sa femme de suivre en tout point vos conseils.

Angeli tira de sa poche un papier, mais je lui fis signe de l’y remettre. En effet, je connaissais la sotte lettre du Tigre.

– Eh bien, ajouta madame Eulalie, quel est votre avis, mon cher monsieur Angeli ?

Le Corse répondit respectueusement :

– Le même que le vôtre, madame. Il faut faire maison nette…

J’ajoutai :

– Et chasser les amis et les parents de Sylvie.

– Non, monsieur, répliqua Angeli d’un ton doux, mais les prier de ne pas revenir avant le retour du colonel, qui jugera lui-même s’il doit les rappeler… Je crois satisfaire en cela les désirs de mon colonel.

Ainsi le serpent, longtemps caché sous l’herbe, levait la tête et allait mordre. J’entendais son sifflement, et je voyais son regard sinistre fixé sur moi.

Franchement, j’étais mal à l’aise.

J’attendis en vain quelque secours de Sylvie. Elle paraissait accablée. De temps en temps je l’entendais répéter ce nom fatal : Proserpine.

Ma foi, puisqu’elle s’abandonnait, je me décidai à l’abandonner aussi et j’ouvris la porte pour sortir. La joie des victorieux brillait déjà dans les yeux de madame Eulalie.

Tout à coup la scène changea. Je vis la grosse Aménaïde et Mangou qui m’attendaient dans l’antichambre. Aménaïde avait même, je le soupçonne, appliqué son oreille à la serrure pour mieux entendre.

Mangou demanda :

– Eh bien, monsieur Denisot ?

– Eh bien, mes amis, la partie est perdue. Il faut faire vos paquets.

Mais Aménaïde ne se résignait pas facilement.

– Monsieur, dit-elle, vous êtes une poule mouillée, et madame Sylvie en est une autre. Avez-vous dit qu’il fallait nous garder ici ?

– Non, je ne l’avais pas dit, et j’avais un peu de honte de l’avouer, mais elle le devina.

Alors, sans cérémonie, elle se mit devant la porte de l’antichambre et me dit :

– Allons, monsieur, il faut le dire… Le lieutenant est là ?… Bon ! Est-ce qu’il vous fait peur ?

En effet, il me faisait peur. Elle le comprit et commanda à Mangou de me suivre.

– Voyez-vous, ajouta-t-elle, Mangou étranglerait quiconque, sur l’ordre de madame Sylvie. N’est-ce pas, Mangou ?

– Oui, quiconque, répondit le Tartare.

Un peu rassuré par ce renfort, je rentrai dans le salon, où personne ne m’attendait plus.

– Encore ! dit Eulalie.

Angeli fit un geste menaçant.

– Sortez, Mangou ! dit-il d’une voix impérieuse.

Le Tartare répliqua :

– Je ne connais personne ici que ma colonelle, et je ne sortirai que par l’ordre de ma colonelle.

Mais Sylvie lui fit signe de rester.

Le Corse chercha quelque chose dans ses poches. Était-ce un poignard ou un pistolet ? Je ne sais. Au reste, il ne trouva rien. Quant à Mangou, jamais je ne l’avais vu plus farouche, plus sauvage et plus camard. On eût dit qu’il allait chasser le tigre au désert.

Entre ces deux guerriers tout prêts à en venir aux mains, la douce et charmante figure de Sylvie rayonnait comme celle de la sainte Vierge entre deux démons.

Mais Angeli, qui devait commencer l’attaque, fit sans doute réflexion qu’on ne tue pas un homme à Paris devant trois ou quatre témoins aussi aisément que dans un maquis de la Corse. Il se pencha vers madame Eulalie et lui dit quelques mots à voix basse.

Alors elle s’avança vers sa fille, les bras étendus, la baisa tendrement au front et lui dit :

– Ma chère enfant, toutes ces scènes doivent agir terriblement sur tes nerfs et te causer de fâcheuses émotions ; j’aurais voulu te les épargner, mais Denisot a cru te prouver par là son attachement… Comme si (ajouta-t-elle en poussant un profond soupir) rien pouvait égaler la tendresse d’un cœur de mère !…

J’attendais impatiemment la conclusion.

– Enfin, reprit madame Eulalie, tu veux garder cet odieux Mangou ?

– Oui, maman, dit Sylvie d’un ton suppliant.

– Et cette grosse bête d’Aménaïde aussi ?

– Oui, maman.

– Eh bien, garde-les, et puisses-tu ne jamais t’en repentir !… Mais au moins qu’ils ne reparaissent jamais devant mes yeux.

– Avec plaisir, madame ! s’écria Mangou.

– Ils resteront toujours, l’un dans sa loge, l’autre dans sa cuisine au rez-de-chaussée, et ne monteront dans la maison sous aucun prétexte !

Le traité fut conclu sur ces bases.

En sortant, comme le Tartare me remerciait de tout son cœur, je lui dis avec une inquiétude dont je ne pouvais pas me défaire :

– Mangou, veille bien sur ma nièce !

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