Le Tigre

Alfred Assollant · Chapitre 21 sur 23

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Le Tigre

Chapitre XX

 

 

Je rentrai chez moi, en proie aux plus graves préoccupations. Voilà donc le fruit de la première journée ! Six mois de prison pour le malheureux Crabanac ! Et ce n’était qu’un début, ou pour mieux dire, un accessoire du procès ! C’était pour lui apprendre à garder en public une tenue humble et repentante, et à se prosterner devant ses juges !

Je dînai tristement, car enfin, malgré tout, il faut dîner, d’un pigeon rôti et de deux bottes d’asperges. Il y a dans l’asperge, dit un philosophe inconnu, je ne sais quoi qui purifie le sang et qui raffermit le cœur.

Si je fus purifié ou raffermi, je l’ignore. À coup sûr, mes idées devenaient plus riantes lorsque ma nièce Sylvie entra, suivie de Mangou. Ce fut comme un rayon de soleil qui perce les nuages et les renvoie au-delà de l’horizon.

Elle leva son voile et me dit :

– Mon oncle, que pensez-vous de ces juges ? Sont-ils assez… ?

Je l’interrompis pour ne pas entendre de blasphème, et je répondis :

– Ma chère enfant, c’est leur habitude.

– Oh ! oh ! oh !

Et elle se mit à sangloter.

–… Six mois de prison pour avoir dit ce que tout homme de cœur aurait dit à sa place !

J’essayai de rire et je lui dis :

– Eh bien, c’est une preuve qu’ils ne veulent pas le guillotiner tout de suite ! Car enfin, la prison ne se confond pas avec la guillotine !

Mangou prit alors la parole qu’on ne lui offrait pas et dit d’un air profond :

– Ah ! si nous étions dans mon pays, ça ne se passerait pas comme ça !

– Qu’est-ce que tu ferais dans ton pays ?

– J’irais chercher, dit Mangou, trente ou quarante de mes amis de la tribu des Houlan-Houlan. Nous enfoncerions les portes de la prison. Ma colonelle monterait sur un cheval, moi sur un autre, mon colonel sur le troisième, et nous irions à plus de six cents lieues dans les steppes, sans avoir peur de rencontrer des gendarmes.

Le plan de campagne de Mangou nous fit rire aux éclats, Sylvie et moi. Mais il ne riait pas, lui.

Je demandai encore :

– Qu’est-ce que ton colonel ferait dans les steppes ?

Les yeux du Tartare brillèrent de joie et d’enthousiasme.

– Mon colonel ! Il montrerait le maniement du sabre et des pistolets à mes amis, comme firent mon grand-père Gengis et mon grand-oncle Houlagou. Dans six mois il serait sultan. Dans deux ans, tout le monde crierait par toute l’Asie : Vive le sultan Crabanac !

– Ceux qui ne voudraient pas crier…

– On leur couperait le cou.

– Et alors ?

– Eh bien, nous irions à cheval par toute la terre, et nous serions maîtres de tout ; nous brûlerions les villes, nous brûlerions les forêts, nous passerions les rivières à la nage, nous monterions sur les montagnes au trot, nous descendrions au galop…

– Et moi, dit Sylvie, qu’est-ce que je ferais ?

– Vous, ma colonelle, s’écria Mangou, vous seriez sultane…

Puis, après réflexion :

–… Sultane en chef.

Ce mot, innocemment lâché par le Tartare, fit froncer le sourcil à ma nièce en lui rappelant Proserpine. Je m’en aperçus et je renvoyai Mangou à la cuisine pour qu’il expliquât ses projets d’avenir à Véturie.

Alors Sylvie, restée seule avec moi, me dit :

– Savez-vous, mon oncle, pourquoi les folies de ce bon Mangou me font sourire ?… C’est qu’il y a quelque chose de sérieux au fond.

– Comment ! tu penses à chercher un asile au fond du Turkestan ou de la grande Mandchourie ?

Elle tira de son corsage une lettre et me dit :

– Lisez, et vous jugerez.

« Londres, 17 juin 1822.

Chère Sylvie, que je ne puis m’empêcher d’adorer malgré vos rigueurs, mais que je ne reverrai plus jamais puisque telle est votre volonté inflexible, je veux vous donner une dernière preuve d’a… mitié. Je veux, puisque je ne dois plus vous revoir, que vous sachiez que celui qui vous a aimée était digne de vous.

Ne vous faites pas d’illusion. Votre mari est condamné d’avance. Non à mort, assurément, mais à une peine longue et infamante. Il a trop d’ennemis et trop haut placés pour échapper. M. de Vilpatour, qui a mille moyens de le savoir et qui est un cœur généreux, me l’a dit de façon que je ne pusse pas en douter.

En même temps, car il ne fait pas les choses à demi, il m’a suggéré le moyen de préparer la fuite de Crabanac. Il m’a donné le nom d’un gardien de la Conciergerie, pauvre homme chargé de famille, ancien soldat de Napoléon et qui fera volontiers tout ce qu’il faut faire et risquera sa liberté pourvu que l’on assure du pain à sa femme et à ses enfants s’il est pris, et à lui-même, s’il peut fuir avec son prisonnier.

Surtout défiez-vous d’un certain Angeli, que j’ai vu chez vous, que votre mari regarde comme son meilleur ami, et dont Vilpatour m’a dit – sans rien affirmer pourtant, car il n’est sûr de rien, – des choses inquiétantes.

Pas un mot de ce projet de fuite à cet Angeli ni à ma tante Eulalie, votre mère, que j’aime et que je respecte comme je le dois, mais qui, pour diverses raisons et peut-être simplement pour faire voir qu’elle est au courant de tout, pourrait traverser nos desseins. Adieu, Sylvie. Adieu pour jamais. Montrez ma lettre à notre oncle Denisot, qui est le vrai chef de la famille. Lui seul sait combien je vous ai aimée, combien je vous aime encore, et quand nous serons à quinze cents lieues l’un de l’autre, car je retournerai dans quelques jours à l’île Maurice, lui seul pourra me dire où vous êtes et si vous êtes heureuse comme vous le méritez et comme je le souhaite ardemment.

Celui qui avait autrefois espéré que vous seriez heureuse par lui,

Charles FORTIN.

Adieu ! adieu ! »

 

Je lus cette lettre d’un air aussi froid et aussi indifférent que possible, quoique j’eusse le cœur pénétré de l’amour et de la générosité de ce brave garçon, et je dis à Sylvie :

– Eh bien, mon enfant, c’est parfait. Mais je ne connais pas les moyens de fuir que Charles a promis.

Au même instant et avant que Sylvie pût répliquer un mot, la porte s’ouvrit, et Véturie entra d’un air de bonne humeur, que je ne lui avais pas vu depuis longtemps. Sous le vieux parchemin jauni qui couvrait son visage perçait et brillait une joie profonde, pareille à une bougie allumée dans une cave.

– Monsieur, dit-elle, voici une lettre de Londres, vous savez bien, Londres, une ville d’Angleterre, où l’on voit des brouillards et des milords par centaines.

– Véturie, qui vous a dit ça ?

– Monsieur, c’est Mangou.

– Ah ! ah !

Je la regardai de plus près.

– Eh ! mais votre bonnet est tout de travers, Véturie. Qui vous a défait votre bonnet ?

– Monsieur, c’est Mang…

Mais alors Sylvie et moi, nous nous mîmes à rire de telle façon qu’elle s’interrompit pour se mettre en colère :

– Eh bien, oui, dit-elle, c’est ce vilain Tartare qui m’a presque décoiffée. Tout ça ne serait pas arrivé si madame Sylvie n’amenait pas ici des sauvages qu’il faudrait attacher avec des chaînes de fer… Pensez un peu si c’est gai à soixante ans, quand on a toujours été honnête fille et qu’on se trouve seule dans sa cuisine, occupée à laver la vaisselle et à récurer ses casseroles, de voir un sauvage qui saute sur vous pour vous décoiffer !

– Calme-toi, ma bonne Véturie, dit ma nièce qui riait toujours, je vais mettre Mangou à la porte.

Mais alors le bon cœur de ma servante se déclara.

– Oh ! ce n’est pas la peine, dit-elle. Je lui ai donné un si bon soufflet que le plancher lui en a donné un autre ; je vous promets qu’il n’y reviendra pas.

Et en effet, il n’y revint pas. Du moins, je le suppose, car nous n’entendîmes plus aucun bruit.

Alors j’ouvris la lettre de Londres. C’était une série d’indications données par mon neveu Charles pour préparer la fuite de Crabanac. J’aurai plus tard occasion d’en expliquer le détail.

Pour plus de précautions, Charles m’avait envoyé un bon de dix mille francs sur son banquier, afin que je pusse faire les frais de l’entreprise sans exciter par quelque emprunt en mon nom ou au nom du Tigre les soupçons de la police.

Je demandai à Sylvie :

– As-tu vu ton mari après l’audience ?

– Je l’ai vu, mais pendant dix minutes seulement. Vous connaissez sa tendresse… quand il ne lui reste à aimer que moi, ajouta-t-elle avec un sourire mélancolique. Jamais il ne m’avait aimée davantage. Il a juré de ne jamais revoir Proserpine. Il m’a fait jurer que je le suivrais partout, dès qu’il serait libre. Il a juré lui-même, sur ma prière, de ne plus s’emporter comme il l’a fait aujourd’hui contre ses juges, et alors, sans lui dire d’où lui viendrait le salut, je lui ai fait espérer qu’il pourrait fuir s’il était condamné. J’ai seulement exigé qu’il n’en dît pas un mot à ce maudit Angeli qui est son âme damnée, qui lui sert d’espion et qui, j’en suis sûre maintenant, m’espionne pour son propre compte.

Je demandai avec inquiétude :

– Comment ! Tu le soupçonnes ?…

– Oui, mon oncle, de m’aimer. Je ne le soupçonne même plus, j’en ai la preuve, et je tremble aussitôt que même pour une minute on me laisse seule avec lui. La confiance aveugle que lui témoigne ma mère m’épouvante. Elle se croit adorée de lui…

À son âge !

–… Et, continua Sylvie, ce misérable, après mille paroles obscures, a osé me dire que s’il avait promis d’épouser ma mère, c’était pour se rapprocher de moi !

– Il a osé !…

– Oui, mon oncle ! Je l’ai chassé comme un laquais… Si vous aviez vu son sourire sinistre, ses yeux étincelants ! J’ai pris la fuite dans l’escalier en appelant Mangou. Mon Tartare, toujours à son poste comme un bon chien de garde, est entré. Alors Angeli est sorti pour guetter le retour de ma mère. Je ne sais ce qu’il a pu lui dire pour la prévenir contre moi, mais au premier mot que j’ai voulu hasarder quand nous avons été seules, elle m’a dit que j’étais une sotte, une folle, que je croyais toujours, comme toutes les petites filles, que les hommes n’avaient d’yeux que pour moi, mais qu’elle savait mieux que personne à quoi s’en tenir ; que le Corse était le plus honnête homme du monde, qu’il l’aimait tendrement, – elle, – et moi à cause d’elle, et qu’il n’avait pour moi que les sentiments bien naturels et l’affection d’un futur beau-père, et qu’enfin je le verrais bien dans trois semaines, époque fixée pour leur mariage.

Je m’écriai alors :

– Ah ! ma pauvre Sylvie, elle est insensée ! Mais ton mari, au moins, l’as-tu averti ?

– J’ai commencé, mais il m’a interrompue en disant que je ne connaissais pas Angeli, que c’était le cœur le plus dévoué, l’âme la plus loyale ;… que c’était par son ordre qu’il ne me quittait ni d’un pas ni d’une minute ; enfin j’ai vu que rien au monde ne pourrait lui ouvrier les yeux, et qu’il soupçonnait Charles de rôder autour de moi… Pauvre Charles que j’ai renvoyé, à qui j’ai dit un éternel adieu, qui obéit sans se plaindre, et qui dans ce moment même ne pense qu’à préparer sa fuite !… Ah ! mon oncle, je suis bien malheureuse !

Quand ce triste récit fut terminé, Sylvie prit congé de moi. Nous traversâmes la cuisine où Mangou l’attendait assis sur une chaise et ronflait.

Décidément il avait été découragé par la vigoureuse défense de Véturie.

J’ouvris la fenêtre pour apercevoir Sylvie une dernière fois, et derrière elle et Mangou je vis une ombre se détacher du mur et les suivre.

Je reconnus l’ombre aisément au clair de lune. C’était le Corse Angeli.

Il les suivait à vingt pas de distance et ne s’en cachait même pas.

À quoi bon ? N’avait-il pas les pleins pouvoirs du mari et de la mère, de Crabanac et d’Eulalie ? Quel étrange aveuglement dans les deux personnes qui auraient dû et qui pouvaient veiller sur ma chère Sylvie !

Mangou seul restait pour la défendre ; mais il y avait mille moyens d’écarter Mangou.

Le sommeil vint me surprendre au milieu de ces pénibles réflexions, et le lendemain, de bonne heure, après avoir, suivant les instructions de Charles, tout préparé pour la fuite de Crabanac, je retournai à la cour d’assises, où je n’étais plus, grâce au ciel, que spectateur.

L’audition des témoins continuait.

On appela le général Pinson, le plus ancien ami de Crabanac.

Celui-là était un témoin à décharge.

Son entrée fit sensation, comme on dit dans les journaux. J’entendis un murmure respectueux dans la salle. Quelques-uns dirent : C’est le vieux républicain, l’ami de Hoche, de Marceau, de Lecourbe, de Kléber, de Masséna.

Et vraiment il était digne d’avoir combattu à côté de tels compagnons d’armes ! Il s’avança d’un pas grave et tranquille, soigneusement boutonné dans sa redingote noire, un peu râpée, mais où l’on aurait vainement cherché un grain de poussière : il serra, en passant, la main à Crabanac et attendit devant la barre les questions du président.

Après qu’il eut décliné son nom :

– Vos qualités ? demanda le président.

– Ancien général de division au temps de la grande République, dit-il, mis à la réforme sans solde par les Bourbons. Aujourd’hui, peintre de portraits.

À ces mots « la grande République ! » huit ou dix des assistants applaudirent. C’étaient des jeunes gens de la bourgeoisie et des ouvriers en blouse. Le président les rappela sévèrement au silence.

– Que savez-vous du complot de Crabanac ?

Le vieillard répondit d’un air étonné :

– Crabanac conspire ?

Comme si c’eût été pour lui la première nouvelle.

– Témoin, ne faites pas l’étonné. Dites ce que vous savez !

– Je ne sais rien.

– Vous étiez l’ami de l’accusé ?

– Je le suis encore, dit Pinson. Le père Crabanac et moi nous sommes sortis du même village, à deux lieues d’Aurillac, dans le Cantal. J’ai aimé le fils, d’abord à cause du père, et ensuite pour lui-même, parce qu’il est l’un des plus honnêtes gens, des plus braves soldats et des plus généreux que je connaisse. En Russie, à la Moskowa, bien jeune encore, il entra l’un des trois premiers dans l’assaut de la grande redoute. Les deux autres étaient Montbrun, qui fut tué d’un biscaïen au front, et Murat, que les Napolitains ont fusillé trois ans plus tard.

Le procureur général demanda :

– Comment savez-vous qu’il y était ?

– J’étais à cent pas de là avec ma division, répliqua modestement le vieux Pinson.

– Et en tête, au milieu de la mitraille ! cria une voix dans le fond de la salle. J’étais derrière vous, mon général, quand vous êtes entré, l’épée à la main, dans la redoute de Séménofskoï.

Un tonnerre d’applaudissements retentit dans tous les coins de la salle, après cette interruption. Les jurés eux-mêmes, quoique choisis parmi les royalistes les plus zélés, ne purent s’empêcher d’applaudir, et les grandes dames qui, placées sur l’estrade derrière les juges, étaient venues pour voir le spectacle, sourirent gracieusement au général.

Le président, lui, prit sa mine à glacer l’équateur et ordonna :

– Huissiers ! faites sortir cet homme !

On obéit ; mais « l’homme », comme disait le président, n’en parut pas ému. C’était un charbonnier en blouse, à la figure noircie comme on l’a dans son métier, mais franche et énergique. En sortant il cria :

– N’empêche que le général et moi nous avons pris Séménofskoï, et qu’il n’y a pas un de ces vieux en toques qui pourrait en faire autant !

Cette fois tout le monde éclata de rire, et les juges eux-mêmes, ou du moins ils en firent semblant.

Le président, voyant ces dispositions de l’auditoire, se hâta de terminer l’interrogatoire du général Pinson.

– Enfin, à ce que vous dites, témoin, vous ne savez rien de cette conspiration ?

– Absolument rien. Et mon ami le colonel Crabanac, te que je le connais, – hardi, vaillant et généreux, – n’a pas pu conspirer, car il n’aurait pas gardé le secret un seul jour.

– Ça, dit le président, c’est votre opinion, mais ce n’est pas un fait. MM. les jurés apprécieront.

Le procureur général, qui voyait avec regret le tort que le témoignage du général Pinson avait fait à son réquisitoire, ajouta d’une voix solennelle :

– Il ne faut pas oublier que le témoin a servi Bonaparte, et que les gens de cette espèce sont toujours prêts à s’aider les uns les autres.

Alors le vieux républicain répondit avec une dignité admirable et qui frappa tous les assistants :

– Oui, monsieur le procureur général, j’ai servi au temps de Bonaparte, mais non Bonaparte, comme vous dites. Citez-moi un grade, une décoration, une pension, une faveur que j’aie reçue de lui, après vingt-trois campagnes et neuf blessures ! Je fus fait lieutenant à Valmy, capitaine à Jemmapes, colonel à Wattignies, général de division à Zurich, sur la demande de Masséna. On m’envoya à Saint-Domingue, pour mourir de la fièvre jaune avec Richepanse et tant d’autres braves républicains dont Bonaparte se défiait. Je suis du petit nombre qui revint. On m’oublia tout exprès quatre ou cinq ans dans les garnisons de l’intérieur, et l’on m’employa à compter des boulets et des obus pendant que les autres allaient à Austerlitz, à Iéna, à Wagram. Plus tard, quand Bernadotte fut chargé avec la garde nationale de défendre Anvers, menacé par les Anglais, on m’envoya dans les marais de l’Escaut, et les Anglais n’allèrent pas plus loin. L’année suivante, j’allai en Espagne, où personne ne voulait aller. J’étais en Portugal avec Masséna, devant les lignes de Torres-Vedras, et à la bataille de Fuentes d’Oñoro… Quel pays n’ai-je pas vu ?… Et dans la campagne de France, mal guéri d’un coup de sabre que j’avais reçu à Leipsick, ai-je fait mon devoir ? Demandez-le, monsieur le président, au maréchal Mortier, duc de Trévise, qui est assis derrière vous, qui m’entend et qui m’a vu combattre sous ses ordres.

En effet, le maréchal était là et répondit :

– C’est vrai, général, et le plus grand honneur de ma vie sera d’avoir commandé à un lieutenant tel que vous.

– Quelle récompense ai-je reçue de Bonaparte ? ajouta le vieux républicain. Aucune. Pas même la croix de la Légion d’honneur, qui ne manque à aucun vieux soldat de mon grade ! Et maintenant je vis de mon métier, la peinture, que j’avais appris par bonheur avant d’être soldat.

– Général, dit le président, vous pouvez reprendre votre place.

Il la reprit en effet, mais au bruit des murmures flatteurs de toute l’assemblée.

– C’est un des vieux de la République ! souffla mon voisin à demi-voix, et des vieux comme celui-là, on n’en a pas des flottes.

Le succès du général Pinson était si grand qu’on avait presque oublié Crabanac.

Mais le procureur général ne l’oubliait pas, lui.

Je passe sous silence, et pour cause, ce qu’on reprochait à Fortenpanne et au colonel Duval qui fut cité comme témoin et qui nia obstinément avoir assisté au souper de Proserpine. Par hasard aucun agent de police ne le connaissait assez pour le désigner à coup sûr, et il s’était échappé si vite, étant d’ailleurs habillé en bourgeois, qu’on n’avait pas pu remarquer ses traits.

Naturellement, comme il niait tout, excepté d’avoir connu Crabanac, dont il était l’ancien camarade, Proserpine et Fortenpanne ne répondirent que par un profond silence à toutes les questions qui le concernaient. D’ailleurs, maintenant tout le monde s’était convaincu qu’il n’y avait ni conspiration ni conspirateur dans l’affaire de Crabanac.

Quelques paroles inconsidérées ou violentes, quelques lettres trop familières, – mais entre amis intimes, – où l’on donnait les Bourbons au diable après les avoir accusés de tous les malheurs de la France, comme si la guerre de Russie, la guerre d’Espagne, Leipsick et Waterloo avaient été leur ouvrage et non celui de Napoléon, voilà tous les crimes dont on pouvait accuser Crabanac et ses amis.

Cependant ce reste d’espérance qui n’abandonne jamais un malheureux procureur général dont le réquisitoire s’évapore peu à peu et se réduit à rien, fit prolonger l’interrogatoire des témoins.

On fit appeler Angeli.

Le Corse entra d’un air affligé comme s’il avait eu peine à supporter l’idée de voir son chef et son ami assis sur le banc des accusés. Il le salua avec un profond respect, saisit et serra la main que le Tigre lui tendit avec une cordialité affectueuse, et l’on vit deux grosses larmes, qu’il retenait à peine, rouler sur ses paupières.

Son émotion était si mal contenue que le président, homme impassible et rigide (il le faisait dire du moins dans les journaux), se crut obligé de le rassurer ou plutôt de mettre les jurés en garde contre son témoignage.

– Le témoin, dit-il après les premiers mots, a donné mille marques de dévouement à l’accusé.

Pour moi qui les connaissais tous les deux, je pensais plutôt le contraire ; mais je ne jugeai pas à propos de protester. J’étais hors d’affaire, personne ne s’occupait plus de moi. À quoi bon attirer sur moi l’attention de la magistrature ?

Au reste, Angeli, toujours profondément ému, mais dominant son émotion (je songe à présent que cet effort ne dut pas lui coûter beaucoup), au lieu de témoigner pour ou contre le Tigre, se borna à déclarer sous mille formes différentes qu’il donnerait avec bonheur sa vie pour son colonel, pour madame Crabanac, pour toute la famille, de manière que tout ce qu’il put dire en faveur du Tigre fut interprété tout naturellement comme un discours dont il ne fallait pas croire un mot et que lui dictait son dévouement à l’accusé.

En même temps il s’embrouilla d’une façon bien singulière dans le récit de certaines visites que le colonel avait reçues de certains hommes ou faites à certains autres… Il se reprit comme s’il avait trop parlé, comme s’il avait laissé entrevoir des secrets dangereux ; en un mot, si les charges qui pesaient sur Crabanac avaient eu quelque fond de réalité, il l’aurait compromis gravement par ses airs calculés de dévouement mystérieux.

Heureusement, le témoignage du général Pinson et celui de la plupart des autres témoins, – de Vilpatour surtout, – avaient créé en faveur du colonel un tel courant de sympathie que les réticences d’Angeli n’y purent rien changer.

Une chose me frappa dans cet interrogatoire, c’est l’air de mépris mal dissimulé avec lequel le procureur général traitait le Corse.

Ce n’est pas ordinairement par un excès de politesse envers les témoins ou les accusés que nos magistrats de tout ordre se font remarquer ; mais pour Angeli, et surtout lorsqu’il protesta de son dévouement au colonel Crabanac, le procureur général se montra presque indigné.

D’où venait cette indignation ? Je ne l’appris que trop tôt.

Puis vint le tour du précieux M. Baratel, ancien maître des requêtes, de mesdemoiselles Brunhilt et Kriemhilt Krompholz et du baron leur père, et enfin celui de Mangou.

M. Baratel parut en habit bleu à boutons d’or, en gilet blanc, en pantalon collant. Sa cravate était nouée avec un art admirable, son toupet était merveilleusement relevé sur le front à la façon de Mgr le duc d’Orléans. Dans toute sa personne il y avait du baryton et du maître des requêtes. Au conseil d’État il avait dû être baryton et maître des requêtes auprès des dames. Enfin il était charmant ou croyait l’être, ce qui pour lui devait être à peu près la même chose. Quand on croit être heureux, on l’est, a dit quelque partie savant Aristote.

Il déclara, non sans grâce, qu’il connaissait depuis plusieurs années la famille Crabanac, les dames surtout, madame Eulalie Denisot et sa fille madame Sylvie ; que par elles il avait fait la connaissance du colonel.

– C’est à ce titre que vous alliez dans la maison ? demanda le président.

– Oui, monsieur, répondit Baratel d’un air assez fat, et parce que je faisais de la musique avec madame Sylvie Crabanac. Nous avons chanté ensemble bien souvent Fleuve du Tage et quelques autres romances.

Le contentement où l’ancien maître des requêtes paraissait être de lui-même est inexprimable et faisait la joie d’une bonne moitié de l’assemblée. Je voyais le Tigre grincer des dents ou peu s’en faut.

– Quelle opinion aviez-vous de l’accusé ? demanda le président.

– Euh ! euh ! répondit Baratel d’un air capable et indulgent tout ensemble. C’était un brave soldat, un ancien militaire, mais…

Et du geste il indiqua que le Tigre n’était pas un homme de haute capacité. Pour corriger cette opinion désobligeante, il ajouta qu’il le croyait d’ailleurs, et par cette raison même, tout à fait innocent de toute intrigue ou menée politique.

– Le voyiez-vous souvent ?

– Oh ! bien peu, monsieur le président.

– Excepté deux fois par semaine, chez moi, à l’heure du dîner, interrompit le Tigre, furieux de l’opinion que Baratel avait donnée de son intelligence.

Le public se mit à rire. Le président conclut :

– Monsieur Baratel, allez vous asseoir !

L’ancien maître des requêtes fit une sortie moins brillante que n’avait été son entrée.

Alors parut M. le baron Krompholz, grand, gros, blond, bien portant, décoré de plusieurs ordres de chevalerie, imposant comme un margrave, quoiqu’il eût commencé sa fortune en vendant des contremarques à la porte des théâtres et des lorgnettes à l’intérieur ; du reste, bienveillant et doux si l’on s’en rapportait à l’apparence. Sur son ventre s’étalait une grosse chaîne d’or au bout de laquelle pendaient deux breloques dont l’une contenait le portrait de sa femme et l’autre celui d’un prince allemand auquel il avait prêté l’argent des Français, et qui pour ce motif l’avait fait baron de Krompholz.

Son vrai nom, celui de ses pères, était Gédéon.

– Qu’est-ce que vous savez de l’accusé ?

– Je ne sais rien, monsieur le président, dit le baron avec ce gracieux accent allemand qui donne tant de prix et de finesse à toutes les paroles, je ne sais rien du tout, rien du tout…

Puis, se ravisant :

– Ah ! si, monsieur le président, je sais que M. le colonel Crabanac est un brave officier, un de mes meilleurs clients, et qu’il a cent mille francs placés chez moi à trois pour cent…

– Et qu’il prête, lui, Krompholz, à vingt-cinq pourcents aux pauvres diables, dit à demi-voix un de mes voisins.

– Alors, reprit le président, vous ne savez rien, si ce n’est que Crabanac est un bon client ?

– Oui, monsieur le président. Je n’en sais pas davantage. Si j’en savais davantage, j’en dirais davantage ; mais je n’en sais pas davantage, foi de Krompholz !

– Allez vous asseoir !

On interrogea encore, mais pour la forme, ses deux filles, Brunhilt et Kriemhilt.

Brunhilt, quoique noire de peau, entra tout habillée de rose. La robe était rose. Les rubans étaient roses. Le chapeau était rose. Le teint aurait voulu être rose, mais ne pouvait pas. La nature s’y opposait.

Elle entra en glissant sur le parquet comme un sylphe attaché à la terre et qui voudrait s’envoler dans les cieux, regarda les assistants d’un air naïf et doux, et se tint prête à répondre.

– Vous alliez souvent chez l’accusé ?

– Oh ! oui, bien souvent !

Et elle poussa un soupir, comme si cette question réveillait en elle des souvenirs délicieux, mais douloureux.

– Parlait-on souvent politique ?

– Je ne sais pas… Je ne connais pas la politique. Nous autres Allemandes, nous ne connaissons que Klopstock et le grand Wolfgang. Les jeunes messieurs français légers ne m’ont jamais parlé politique.

Nouveau soupir qui montrait suffisamment que les « jeunes messieurs français légers » avaient des choses plus intéressantes à lui confier.

Mais le président, qui avait hâte d’en finir, ne demanda pas quelles étaient ces confidences et la renvoya s’asseoir comme les autres.

Quant à Kriemhilt la rousse, elle n’y mit pas tant de cérémonie, et du premier coup déclara en riant ce qui suit :

Qu’elle allait souvent chez le colonel ; qu’elle y dînait en particulier avec son père, sa sœur et plusieurs autres personnes la veille de l’arrestation du colonel ; que la soirée avait été très gaie ; que M. Charles Fortin, cousin de madame Crabanac, avait eu beaucoup d’attention pour elle…

Comme elle allait continuer, le président reprit :

– Enfin on n’a pas parlé politique ?

Elle fit un effort de réflexion et répondit :

– Ah ! si, monsieur le président ; quelqu’un, mais je ne sais pas qui…

– Faites bien attention, messieurs les jurés, interrompit le procureur général.

–… cria, continua Kriemhilt en éclatant de rire, que Louis XVIII était un gros…

Ici, malgré sa naïveté allemande, elle s’arrêta net comme un cheval lancé au galop devant une muraille trop difficile à franchir.

– Un gros… quoi ? insista le procureur général.

– Un gros Bourbon, répondit Kriemhilt d’un air fin, pour faire entendre qu’elle aurait eu des révélations beaucoup plus graves à faire.

Mais le procureur général et le président échangèrent un coup d’œil pour s’avertir réciproquement du danger qu’il y avait de causer quelque scandale, et Kriemhilt fut renvoyée à sa place, tout près de moi.

Là, elle reçut de son père et de sa sœur autre chose que des compliments.

Je ne compris pas les mots, car ils parlaient allemand ; mais, aux gestes, voici ce que je crus deviner :

– Bavarde ! dit Krompholz.

– Grande bête ! ajouta Brunhilt.

– Pourquoi parler de ça ? continua le père. Est-ce que tu crois que cela fera plaisir à Sa Majesté quand elle saura qu’on l’a appelée gros… Bourbon ?

À quoi Kriemhilt la rousse répliqua (du moins je le supposai en voyant son geste) :

– Tant pis ! C’est dit ! c’est dit !

Le dernier témoin était Mangou. On croyait peut-être arracher quelque aveu compromettant à sa naïveté. Mais tout Baskir et Mandchou qu’il était, il flairait le danger avec l’astuce et la circonspection du sauvage.

– Je dois avertir messieurs les jurés, dit l’avocat du colonel qui peut-être avait fait sa leçon à Mangou avant l’audience, que le témoin parle assez mal le français et le comprend plus mal encore.

– Nous verrons bien, dit le président.

Et après quelques questions préliminaires :

– Qu’est-ce que vous savez du complot ?

– Complot ?… répondit Mangou en se grattant la tête… Connais pas… Jamais venu chez nous, ce monsieur-là !…

– Qui est-ce qui venait chez vous ?

– Pourquoi faire ? demanda Mangou.

– Pour voir le colonel Crabanac.

Sa bouche se fendit jusqu’aux oreilles.

– Oh ! beaucoup de messieurs. Beaucoup de demoiselles. Jolis garçons…

Il montrait Baratel.

… Jolies filles…

Il montrait Brunhilt et Kriemhilt.

… Gros baron…

Et il regardait Krompholz.

… Bon souper, bon appétit.

– Parlait-on politique ? demanda le président impatienté.

– Politique ? répondit Mangou. Connais pas. Gros baron aime beaucoup jambon. Jolies filles aussi aiment jambon avec pain et beurre dessous. Aménaïde m’a dit…

Mais au moment où il allait répéter le discours d’Aménaïde, le président l’interrompit :

– Mangou, allez vous asseoir.

Ce qu’il fit en riant de toutes ses forces et montrant toutes ses dents, avec lesquelles il aurait pu mâcher du fer.

Alors le procureur général et l’avocat prirent la parole l’un après l’autre, et quelquefois tous les deux ensemble ; mais alors le procureur général, au dire de Mangou, devenait rouge comme un coq. Pourtant il abandonna, ou peu s’en faut, l’accusation contre Proserpine et Fortenpanne, ou, ce qui revient au même, il déclara s’en rapporter à la sagesse de la cour, avouant par là que sa propre sagesse, à lui, était en défaut. Quant à la conspiration dont Crabanac était le chef, il la soutenait mollement, et déjà je croyais le Tigre acquitté.

Mais ce n’était qu’une feinte. Il revint avec une véhémence extraordinaire sur les circonstances qui avaient accompagné l’arrestation du Tigre. Il montra les deux agents de police grièvement blessés, et le troisième tué. Il parla de guet-apens, d’assassinat, d’exemple à faire ; il rappela les duels sanglants de Crabanac, qu’il nomma spadassin, coupe-jarret, assassin soldé par un parti ennemi des lois et de la monarchie légitime.

Et enfin il s’arrêta, couvert de sueur, après avoir requis contre le malheureux colonel l’application de plusieurs articles du Code pénal, dont le moindre l’aurait fait condamner à mort.

Crabanac ne souffla pas mot pendant ce discours, où l’ancien poète de la Louisiade avait déployé tout ce qu’il avait d’éloquence et de poésie. La main dans la main de Sylvie, qui se tenait derrière lui et le calmait d’un regard, il paraissait, non pas indifférent, mais transporté dans un autre monde. De temps en temps, il échangeait à voix basse quelques mots avec elle et semblait lui dire :

– Quand je serai sorti d’ici, tu verras comme nous serons heureux !

La pauvre Proserpine, qui voyait ce manège sous son voile, en paraissait consternée. Mais comment aurait-elle pu s’y opposer ?

À son tour, l’avocat se leva. C’était le même pour les trois accusés. Il examina dédaigneusement les charges, qui pesaient sur Fortenpanne et Proserpine, et qui étaient, en effet, fort légères.

Puis il vint à Crabanac.

De la conspiration il dit peu de chose, si ce n’est qu’après l’audition des témoins, personne n’en croyait plus un mot. (C’était vrai, et le procureur général lui-même semblait découragé.).

Restait le meurtre de l’agent de police. Mais l’avocat montra par le témoignage de tous les assistants (les agents de police seuls exceptés) qu’on avait tiré sur Crabanac un coup de pistolet et qu’on lui avait brisé l’épaule gauche avant qu’il eût frappé lui-même.

Devait-il se laisser tuer sans défense, ou plutôt assassiner, lui, cet intrépide soldat, ce brave des braves qui avait tant de fois versé son sang pour la France ? Sans, armes contre des gens armés, déjà blessé, n’avait-il pas le droit d’user de la force prodigieuse dont la nature l’avait doué, et qu’il n’avait employée jusque-là que contre les ennemis de son pays ? Parce qu’il avait combattu comme un héros à la Moskowa, à Leipsick, à Montmirail, à Waterloo, avait-on le droit de le tuer comme un chien enragé au coin de la rue ?

Il dit cela, et beaucoup d’autres choses encore, l’éloquent Me S…

Et tout l’auditoire applaudit, du moins tout ce qui n’était pas officiel. Après quoi, le jury, s’étant retiré pour délibérer, rapporta le verdict suivant :

1° Sur la question de conspiration :

– Non, Crabanac, Proserpine Alavoine et Fortenpanne ne sont pas coupables.

2° Sur la question de coups et blessures ayant causé la mort, mais sans intention de la donner :

– Oui, Cabanac est coupable.

C’est pourquoi Fortenpanne et Proserpine furent mis en liberté sur-le-champ, « n’étant retenus pour autre cause », et le Tigre fut condamné à cinq années de prison.

« Lesquelles, était-il dit dans l’arrêt, ne devaient pas se confondre avec les six mois de prison précédemment encourus par ledit Crabanac. »

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