Le Tigre

Alfred Assollant · Chapitre 16 sur 23

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Le Tigre

Chapitre XV

 

On voit d’ici notre danger et notre stupéfaction. Les soldats nous tenaient en joue. Le commissaire criait : « Je vous arrête ! » et nous n’avions pas d’armes pour nous défendre.

Je dis « nous », mais vous entendez bien que ce n’est pas pour faire croire que je regrettais d’être désarmé. Sans être moins brave qu’un autre, je sais qu’il ne faut rien livrer au hasard. C’est Bossuet lui-même, l’aigle de Meaux, qui nous l’enseigne dans le fameux portrait de Cromwell :

« Ne laissant rien à la fortune, raconte ce grand évêque, de ce qu’il pouvait lui enlever par sagesse et par prévoyance… »

Et certes, Olivier Cromwell n’a jamais passé pour un poltron. Loin de là, c’était un guerrier de première volée, à ce que dit l’histoire, et un profond politique, un homme très malin dans son genre… Cependant, si une dizaine de soldats étaient entrés dans la salle à manger et l’avaient couché en joue pendant qu’il chantait des psaumes au dessert, croyez-vous qu’il n’aurait pas attendu quelque occasion meilleure de livrer bataille ?

Il aurait attendu, n’est-ce pas ? J’en suis sûr et vous aussi. C’est pourquoi je suivis l’exemple que m’aurait certainement donné Cromwell, et je me gardai bien de bouger de peur de recevoir un coup dans la bagarre que je prévoyais… Plût au ciel que j’eusse pu souffler à tous les convives l’ardent désir de paix qui me dévorait ! Peut-être beaucoup de malheurs ne seraient pas arrivés !

En voyant entrer la troupe, Proserpine poussa un cri terrible et devint horriblement pâle. Je ne sais de quelle couleur j’étais. À coup sûr j’étais mal à l’aise. Le colonel Duval garda le silence, essayant sans doute de reprendre son sang-froid. Quant au général Fortenpanne, il fit mine de se lever et chercha des yeux un sabre absent. Mais comme il était très gros, il n’eut pas le temps de se mettre sur ses gardes.

Restait Crabanac. Celui-là me faisait trembler. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelait le Tigre. Même désarmé, il était presque impossible de le surprendre et bien plus encore de le saisir.

À un certain regard du commissaire et à un geste qu’il fit, je devinai que le pauvre cuirassier était désigné d’avance aux coups de fusil.

Il le crut aussi lui-même et regarda autour de lui, cherchant sans doute une arme.

La salle à manger était au rez-de-chaussée, et la fenêtre était ouverte à cause de la chaleur. Au dehors il faisait nuit. On n’entendait aucun bruit, on ne voyait personne dans le jardin ; les soldats et le commissaire étaient entrés par la porte de derrière qui donnait sur une ruelle.

Crabanac se leva, et de sa belle voix de commandant cria aux soldats qui le couchaient en joue :

– Reposez vos… armes !

Ceux-ci, étonnés, habitués à l’obéissance passive, reconnaissant dans Crabanac un officier supérieur, obéirent sans réflexion et posèrent les crosses à terre.

En même temps il renversa le candélabre qui supportait les bougies au milieu de la table. Elles s’éteignirent, et nous restâmes dans les ténèbres.

Alors et d’un bond il sauta par-dessus la fenêtre du rez-de-chaussée.

– Bravo ! mon lion ! cria Proserpine. Il est sauvé.

Une lutte épouvantable s’engagea entre le Tigre et plusieurs hommes qui l’attendaient cachés derrière la fenêtre.

Ceux-là n’étaient pas des soldats, mais des agents de police qu’on avait postés là pour rendre sa fuite impossible. Un coup de pistolet retentit, et nous entendîmes le bruit d’une lourde chute.

– Ah ! les scélérats ! cria la malheureuse Proserpine, ils l’ont tué !

Je pensai, au contraire, qu’il avait dû tirer un pistolet de sa poche et tuer quelqu’un en cherchant à forcer le passage.

Mais nous étions tous les deux dans l’erreur.

Voici ce qui se passa.

À peine eut-il sauté dans le jardin que sept ou huit hommes se jetèrent à la fois sur lui et voulurent le renverser. Vigoureux comme il était, il frappa du poing au hasard et brisa la mâchoire et les dents d’un de ses agresseurs, qui tomba par terre en se tordant avec des cris affreux.

D’un second coup de poing aussi heureux que le premier il assomma un autre agent de police et courut à la porte de la grille pour s’échapper. Mais les agents l’avaient fermée à clef. Alors, s’élevant à la force des poignets, il essaya de passer par-dessus la grille et de sauter dans le bois d’où il aurait aisément gagné Paris.

Encore un effort, et il était sauvé. Malheureusement la lune, qui jusque-là était cachée dans les nuages, parut tout à coup et l’éclaira.

Un des agents, voyant qu’il allait fuir, lui tira le coup de pistolet que nous avions entendu et qui lui cassa le bras gauche. Crabanac, dont la main droite était alors sans appui, car il essayait d’atteindre la grosse branche d’un chêne en dehors du jardin, fut forcé de lâcher prise et tomba par terre.

L’agent qui avait tiré poussa un cri de triomphe.

– Ah ! ah ! dit-il, je crois que le gaillard est touché à fond. Ça lui apprendra à faire le malin. Il n’est plus dans sa salle d’armes, aujourd’hui !

Au même instant, le commissaire, suivi de quatre soldats qui portaient des bougies qu’on avait allumées au hasard, entra dans le jardin, et je pus voir toute la scène.

– Allons, continua l’agent en s’approchant du Tigre et le poussant du pied, allons, mon garçon, si vous n’êtes pas mort, relevez-vous. On va vous mettre les menottes pour vous apprendre à devenir sage.

Mais il eût mieux fait de se taire, et surtout de ne pas s’approcher trop tôt. Crabanac, un peu étourdi d’abord de sa chute, n’eut pas plutôt reçu cet ignoble coup de pied, qu’il se releva furieux, et avant que l’autre pût prévoir ou parer, il le saisit à la gorge de la seule main qui fût restée libre, et le lança si vigoureusement contre la grille que l’agent tomba évanoui, la tête fendue.

Tous les autres se jetèrent à la fois sur lui pour dégager leur camarade. On le renversa de nouveau, ce qui fut facile en le saisissant par le bras gauche, qui était déjà cassé. L’un d’eux eut même la férocité de le tordre pour achever de le mettre hors de combat. Crabanac, vaincu par la douleur et par le nombre, fut enfin lié, garrotté et jeté brutalement dans un coin comme un paquet de linge sale.

Cette fois, personne n’essaya plus d’y toucher. On craignait les coups de queue du requin mourant. Les agents de police le contemplèrent avec haine et admiration tout ensemble, et le commissaire s’écria :

– Trois de mes hommes hors de combat, et des meilleurs ! C’est joliment heureux que ce gaillard-là n’ait pas eu d’armes sous la main ! Il nous aurait massacrés !

– Avec tout ça, dit un agent, voilà Fine-Oreille qui va rendre l’âme ! Si ça ne fait pas pitié ! Pour un gueux de bonapartiste !

Et il s’approcha d’un air menaçant du Tigre, qui le regardait lui-même avec des y eux étincelants de fureur.

Proserpine, qui craignait sans doute quelque indignité, se jeta en avant, les bras étendus, et cria au commissaire :

– Ah ! monsieur, avez-vous ordre de l’assassiner ?

– Parbleu ! dit l’agent, ce serait un fameux débarras pour la société !

Mais le commissaire de police, rappelé à son devoir par le cri de Proserpine, ordonna sévèrement à son subordonné de laisser Crabanac en paix.

– Il appartient à la justice, maintenant !

– Oui, oui, un bon gibier de potence, conclut joyeusement le policier.

– On ne pend plus que les drôles de ton espèce, dit Crabanac. Quant à moi !…

– On te fusillera.

– On a bien fusillé le maréchal Ney, répliqua le cuirassier, et nous étions en Russie et à Waterloo tous les deux, pendant que tes maîtres étaient à Gand et que tu cirais leurs bottes !

Pour mettre fin à ce dialogue, le commissaire de police imposa silence à ses hommes.

– Maintenant, reprit-il, voyons nos prisonniers.

Mais il n’y trouva pas son compte.

– Les autres étaient quatre, dit-il. Il en manque un à l’appel, le colonel Duval.

On chercha partout, mais inutilement. Dans les ténèbres et pendant la bagarre, le colonel avait pris la fuite, en se glissant je ne sais comment derrière les soldats ; de là, il avait suivi le corridor, trouvé la porte de derrière ouverte et enfilé la venelle.

Restaient le général Fortenpanne, que son embonpoint avait retenu, Proserpine, qui ne voulait pas quitter Crabanac, et moi qui maudissais ma fatale idée de venir planter la crémaillère en pareille compagnie.

Mais quoi ! Le vin était tiré. Il fallait le boire, et j’en sentais toute l’amertume.

Le commissaire s’assit, nous laissa debout, Fortenpanne, Proserpine et moi, et commença l’interrogatoire.

C’est Proserpine qui fut attaquée la première. Je pense que son sexe lui valut cet honneur. Le commissaire la crut sans doute plus portée à parler que les hommes, plus facile à effrayer.

– Vous êtes la fille Proserpine ? demanda-t-il d’un ton insolent qui dut lui faire entrevoir Saint-Lazare et les Madelonettes.

Mais il avait affaire à forte partie. Ma belle Proserpine, habituée à se voir traitée poliment et même respectueusement par de très grands seigneurs, prit une chaise avant de répondre, s’assit avec une lenteur gracieuse comme une femme d’esprit qui aurait reçu par hasard dans son salon des gens mal élevés, et dit en souriant :

– Monsieur, je suis chez moi et je suis un peu lasse. Permettez-moi de m’asseoir.

– Pas tant de cérémonies, reprit le commissaire, qui sans doute était l’un des plus bourrus de l’espèce, et répondez franchement. Vous êtes la fille Proserpine ?

Elle le regarda de ses beaux yeux d’un bleu profond qui avaient troublé tant de cœurs et fait tant de ravages parmi les vieux soldats de Napoléon.

– Je suis Proserpine Alavoine, répliqua-t-elle d’une voix douce et ferme ; mais je ne suis pas la fille Proserpine, monsieur le commissaire.

– Enfin, vous n’êtes pas mariée, n’est-ce pas ?

– Non, pas encore.

Cette réponse fut faite avec beaucoup de simplicité et de dignité.

Je ne sais par quel hasard elle me regarda, – peut-être était-ce pour chercher du courage dans les yeux d’un ami. Dans le même moment je pensais : Quel dommage que cette pauvre enfantait gâté sa vie pour ce cuirassier stupide ! Avec quelle joie je lui donnerais mon nom !

Mais l’heure était passée. Le mal était sans remède.

– Voyons, continua le commissaire, que faisiez-vous ici, Proserpine ?

– Ce que vous avez vu. Je dînais.

– Avec qui ?

– Vous le voyez bien.

– Avec qui ? répéta le commissaire. Et prenez bien garde de mentir, car nous avons sur vous des notes terribles, et Saint-Lazare n’est pas loin.

À ce mot de Saint-Lazare, Crabanac poussa un rugissement et fit un violent effort pour rompre les cordes qui l’attachaient. Deux agents se rapprochèrent de lui, le pistolet à la main.

Proserpine se retourna de son côté et lui dit :

– Patience, mon Tigre, patience ! Ceux que tu as fait trembler ne cherchent peut-être qu’une occasion de t’assassiner Va, va, je saurai bien me défendre toute seule.

Le commissaire, indigné de ce soupçon, mais craignant peut-être de l’avoir mérité et d’encourir le blâme de ses chefs, reprit avec plus de calme :

– Quels étaient vos convives ?

Elle répondit simplement :

– M. le colonel Crabanac, et trois de ses amis.

– Leurs noms ?

Elle sourit :

– Ce n’est pas à moi de les dire. M. le colonel Crabanac, qui est mon ami…

– Intime ? ajouta le commissaire.

Et il prit un air malin.

– Intime, si vous voulez, dit Proserpine. Ce n’est pas pour cela, je suppose, que vous venez l’arrêter dans ma maison… Le colonel, donc, a invité de ma part trois de ses meilleurs amis. Je ne les connais pas. Deux sont ici ; vous pouvez les interroger. Le troisième…

– Oui, c’est justement le nom du troisième qu’on vous demande.

– Je l’ai oublié.

– Prenez garde, Proserpine. Votre affaire est déjà bien mauvaise ! ne lassez pas la patience de la justice…

– Et de la police aussi sans doute ? reprit-elle en riant. Vous m’avez promis Saint-Lazare ; que pouvez-vous faire de plus contre une femme sans défense ?

Le commissaire réfléchit pendant quelques minutes, frappé sans doute de ce raisonnement.

– On peut être indulgent pour vous, dit-il, si vous entrez dans la voie des aveux.

– Je n’ai rien à avouer.

– Pour vous peut-être. Mais d’autres…

Elle le regarda de si haut qu’il n’osa pas achever sa phrase. Puis son impétuosité naturelle prenant le dessus, elle s’écria :

– Qu’est-ce que vous voulez savoir, monsieur le commissaire ? Si j’ai un amant ? Oui, le voilà !…

Et elle montra Crabanac.

… Que voulez-vous de plus ? M’appeler « la fille Proserpine », mettre mon nom dans vos journaux, me déshonorer enfin ? Faites, vous êtes libre ! J’aime le colonel, et j’en suis fière, parce qu’il est le plus brave et le plus généreux des hommes, et parce qu’il m’aime. Vous dites que nous ne sommes pas mariés. C’est vrai. Mais si je l’aime mieux comme ça, mon Tigre, qu’est-ce que ça vous fait à vous, gens de justice et gens de police ?

Le commissaire, stupéfait, l’écoutait sans l’interrompre. Je ne l’avais jamais vue plus belle. Il est vrai aussi qu’elle était un peu trop hardie ; mais, dans sa situation, que risquait-elle d’oser ?

Elle continua :

– Quant à trahir mes amis ou les amis de mes amis et les secrets qu’ils pourraient avoir…

– Ah ! dit le commissaire, vous avouez donc qu’il y a des secrets ?

– Interrogez-les, reprit Proserpine. Ils vous le diront mieux que moi.

Le magistrat prit un air de gravité solennelle, saisit une plume et écrivit :

« La fille Proserpine ayant avoué…

(Il lisait tout haut ce qu’il écrivait.)

… qu’il pouvait y avoir des secrets à révéler, mais ayant refusé toute révélation, sera conduite cette nuit à la prison de Saint-Lazare. »

Ici Proserpine l’interrompit :

– C’est un procès-verbal, monsieur le commissaire ?

– Oui.

– Et tout ce que vous aurez écrit dans le procès-verbal sera mis sous les yeux de la justice ?

– Certainement, répondit l’autre, qui crut l’avoir effrayée.

– Et tout ce que j’avouerai sera cru ?

– Après vérification, naturellement, répliqua le commissaire.

– Mais si je fais des aveux, on aura de l’indulgence ?

– Je m’y engage.

Elle regarda l’un après l’autre les assistants et dit :

– Messieurs, vous êtes tous témoins de la violence que M. le commissaire veut me faire pour m’arracher des secrets qui ne m’appartiennent pas ; mais puisqu’il faut choisir entre Saint-Lazare et l’horreur de trahir des personnes qui n’ont d’ailleurs jamais conspiré contre l’État, je parlerai…

Elle fit une pause et ajouta :

– Écrivez, monsieur le commissaire.

Le brave homme se tint prêt.

– Écrivez, continua Proserpine… Votre femme…

Le commissaire leva la tête.

– Ma femme ? Êtes-vous folle ?

– Pas du tout, répliqua Proserpine. Je suppose que les secrets qui vous intéressent le plus sont ceux de votre ménage, et j’allais vous les raconter.

Tout le monde se mit à rire aux éclats. Les soldats d’abord, les prisonniers ensuite, et enfin les agents de police eux-mêmes.

– Ma foi, dit Fortenpanne en se penchant vers moi, c’est une belle fille et une gaillarde. Qu’en pensez-vous, papa Denisot ? Crabanac n’est pas malheureux !

Mais le commissaire n’était pas de cet avis apparemment ; car, au lieu de rire comme tous les autres assistants, il s’écria plein de colère :

– Emmenez-moi la fille Proserpine dans le fiacre qui nous a transportés ici. Quand l’interrogatoire des autres prisonniers sera terminé, on la conduira à Saint-Lazare, où elle apprendra le respect.

Saint-Lazare ! Saint-Lazare ! Ce nom terrible, qui me glaçait la moelle des os, ne parut même pas ébranler le courage de ma pauvre Proserpine. Elle se pencha sur Crabanac, à demi couché et presque évanoui, et lui donna un dernier baiser en disant :

– Adieu, ami.

Elle tendit la main au général Fortenpanne, qui la serra comme un étau sans savoir ce qu’il faisait, et me la donna à baiser comme une reine et une amie. Après quoi, elle me souffla ces mots à l’oreille :

– Vous viendrez me voir, papa Denisot, quand vous serez libre ?… Vous n’oublierez pas la pauvre Proserpine ?

Vous me croirez si vous voulez. En entendant ces paroles bien simples, je pleurai comme le patriarche Jacob lorsqu’il eut enseveli Rachel dans le tombeau de ses pères, ou (c’est le mot plus simple de Véturie) comme un vieil innocent, comme une vieille bête.

Je ne pleurai pas seulement. Je fis aussi serment d’aller la voir tous les jours, et en vérité jamais serment ne fut plus sincère.

Le commissaire, un peu troublé par cet incident qu’il n’avait pas prévu, reprit mollement l’interrogatoire. Il avait hâte de rentrer chez lui, peut-être pour savoir si sa femme avait vraiment des secrets.

– Que faisiez-vous ici ? demanda-t-il à Fortenpanne.

– Je dînais. Je buvais. Je chantais.

– Avec qui ?

– Avec des amis.

– C’est louche.

– Oh ! dit Fortenpanne en riant si fort que son ventre allait et venait comme un vaisseau sur la mer, croyez-vous que je vais boire avec mes ennemis ?

Toutes les questions qu’on lui fit n’eurent pas plus de résultat. On lui demanda s’il conspirait.

– Non.

S’il n’avait pas le projet de conspirer un jour ?

– Ça, il ne pouvait pas savoir.

S’il aimait les Bourbons ?

– Non.

S’il les haïssait ?

– Oui.

Pourquoi ?

– Pas nécessaire de répondre.

S’il connaissait le duc de Reichstadt ?

– Non.

S’il voulait le connaître ?

– Oui.

Pourquoi faire ?

– Ça ne vous regarde pas.

S’il n’avait pas dit un soir, en plein café, qu’il faudrait jeter tous les Bourbons à l’eau comme une portée de petits chats ?

– Aucun souvenir.

S’il n’était pas l’ami du général B *** ?

– Il l’était.

S’ils n’avaient pas conspiré ensemble ?

– Non.

S’il avait chanté quelquefois, seul ou en compagnie, une chanson malhonnête :

Le duc de Bordeaux

Ressemble à son père,

Son père à sa mère, etc.

…

 

– Il avait chanté, en famille, et les camarades aussi.

– Quels camarades ?

– Cherchez !

Alors le commissaire dit aux agents de police de mettre les menottes au général Fortenpanne, ce qui fut fait sur-le-champ.

Puis il se tourna vers moi, et d’un air plus gracieux que je n’avais espéré, car je me préparais à un rude assaut :

– Pour vous, monsieur Denisot, votre âge, vos habitudes pacifiques et le témoignage de quelques amis puissants vous dispensent des formalités de cet interrogatoire. Seulement tenez-vous prêt à répondre au premier appel. Vous êtes libre provisoirement.

Si je fus content de cette sage et admirable décision, vous le savez, grand Jupiter, roi des immortels, et vous aussi, Saturne vénérable qui avez vu naître le Temps et l’Espace, et vous, bonne Vesta qui l’avez consolé dans son exil, et vous, blonde Cérès à qui nous devons le pain de pur froment que pétrissent en gémissant des milliers de boulangers aux bras enfarinés, et vous, Phœbus Apollon à l’arc d’argent, et vous tous, dieux et déesses dont la jeunesse et la beauté ne finiront pas.

Je m’écriai plein de joie :

– Monsieur le commissaire, vous n’êtes pas un ami pour moi, mais un frère.

Et, ma foi, je ne mentais pas. C’était bien mon impression.

Pouvoir aller, venir, tourner, retourner sur la terre sans en demander la permission à personne, ô sainte Vierge, quel bonheur ! ô saint Joseph, quelle félicité !

Et dire que j’avais failli en être privé par mon imprudence, sans rime ni raison, sans queue ni tête, sans excuse enfin ! Moi un homme d’âge, – cinquante-huit ans, décoré, ancien chef de bureau, – j’avais risqué de me faire enfermer comme un sot ! Et qui sait pour combien de temps ?

Ah ! si jamais on me reprend à planter la crémaillère avec des amis chez des demoiselles compromises, je veux bien être pendu ou guillotiné en place de Grève !

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