Le Veau d'or
V. Un empire souterrain
V
Un empire souterrain
Les bottes orange reparurent à Moscou à la fin de l’année 1922. Un superbe pardessus verdâtre doublé de renard doré les recouvrait. Le col d’astrakan relevé, avec son envers semblable à une couverture piquée, protégeait contre le froid une trogne de gaillard à rouflaquettes style
« défense de Sébastopol58 » que surmontait un haut bonnet caucasien en fourrure de mouton.
À Moscou, en ce début de la NEP, roulaient des voitures d’un type nouveau, à phares de cristal. Vêtus de pelisses courtes doublées de lyres, on voyait dans les rues se pavaner les nouveaux riches, la tête coiffée de calottes en loutre marine. Les mocassins « gothiques » à bouts pointus commençaient à être à la mode, ainsi que les serviettes en cuir à anses et courroies de valises. Le mot « camarade » cédait peu à peu la place à celui de « citoyen », tandis que des jeunes gens qui aimaient la vie dansaient déjà dans les restaurants le one-step Dixie et même le fox-trot Fleur de soleil . Le cri des cochers des équipages de luxe dominait la ville. Au commissariat du peuple aux Affaires étrangères, le tailleur Jourkiévitch cousait nuit et jour des fracs pour les diplomates soviétiques en partance pour l’étranger.
Alexandre Ivanovitch constata avec étonnement que sa garde-robe, loin d’être, comme on se le figurait en province, un symbole de force virile et d’aisance matérielle, apparaissait ici, à Moscou, comme un reliquat du passé et jetait sur son possesseur une ombre défavorable.
Deux mois plus tard s’ouvrait boulevard de la Présentation59 un établissement neuf dénommé « Artel de production chimique Revanche ». L’artel disposait de deux pièces. Dans la première pendait au mur le portrait d’Engels, fondateur du socialisme scientifique. Un sourire innocent aux lèvres, Koreïko en personne trônait à ses pieds, vêtu d’un complet gris à fils de soie rouge de coupe anglaise. Disparues, les bottes orange et les grossières pattes de lapin ! Les joues d’Alexandre Ivanovitch étaient maintenant soigneusement rasées. Dans la pièce du fond se trouvait la « production ». On y voyait deux tonneaux en chêne munis de manomètres et de niveaux. L’un était posé à même le sol, l’autre juché à l’entresol. Un liquide passait de l’un à l’autre avec un gazouillis affairé le long d’un mince tuyau de bock à lavements. Lorsque le liquide avait fini de s’écouler du récipient supérieur dans l’inférieur, un gamin en bottes de feutre faisait son apparition dans l’atelier de production. Poussant des soupirs dignes d’un adulte, il puisait avec un seau le liquide remplissant le tonneau du bas et le reversait dans celui du haut. Cette manipulation complexe et hautement productive une fois achevée, le gamin retournait au bureau se chauffer, tandis que du bock à lavements parvenaient à nouveau des bruits de sanglots. Et le cycle normal reprenait, le liquide passant sans cesse d’un réservoir à l’autre.
Alexandre Ivanovitch lui-même ne savait pas très bien à quel genre de manipulations chimiques procédait l’artel Revanche. Il avait bien trop à faire pour s’occuper de chimie. Toute la journée, il courait d’une banque à l’autre en sollicitant des prêts pour l’extension de son entreprise et concluait avec les trusts des accords pour la livraison de sa production, tandis qu’on lui procurait les matières premières au prix coûtant, ce qui ne l’empêchait pas d’obtenir également les prêts demandés. La revente de ces mêmes matières premières aux usines d’État, à dix fois leur prix, lui prenait ensuite beaucoup de temps, tout comme absorbaient une grande partie de son énergie les opérations spéculatives qu’il effectuait, sur le
marché noir des devises, au pied du monument aux héros de Plevna60.
Vers la fin de l’année, banques et trusts eurent le désir de savoir quelle impulsion leur aide financière et matérielle avait imprimée à l’artel de production Revanche et si l’actif entrepreneur n’avait pas besoin d’un coup de main supplémentaire. Une commission agrémentée de barbes savantes se rendit en trois fiacres à l’artel Revanche. Longtemps, le président de la commission interrogea le visage impassible d’Engels, dans le bureau déserté, et frappa de sa canne le comptoir de sapin pour faire venir dirigeants et membres de l’artel. La porte de l’atelier de production s’ouvrit enfin et les membres de la commission virent apparaître, un seau à la main, un enfant aux yeux rougis de pleurs.
Leur entretien avec le jeune représentant de Revanche leur apprit que la production fonctionnait à plein régime, mais que le patron n’était pas venu depuis une semaine. La commission n’eut pas longtemps à séjourner dans l’atelier. Le liquide au gazouillis si affairé qui descendait le long du tuyau à lavements ressemblait beaucoup par le goût, la couleur et la composition chimique à de l’aqua simplex, ce qu’il s’avéra être en
définitive61. Lorsqu’il eut attesté ce fait proprement incroyable, le président de la commission fit « hum » et regarda les autres membres de la commission, lesquels à leur tour firent « hum ». Puis le président se tourna avec un affreux sourire vers l’enfant et lui demanda :
— Quel âge as-tu, mon petit ?
— Je viens d’avoir mes onze ans62.
Il se répandit alors en des sanglots si pathétiques que les membres de la commission s’enfuirent en se bousculant, prirent place dans leurs fiacres et repartirent en plein émoi. En ce qui concernait les opérations financières de l’artel Revanche, les livres de comptes des banques et des trusts les firent passer aux profits et pertes, et plus exactement dans la section qui s’occupe exclusivement des pertes, et nullement des profits.
Le jour même où la commission avait avec le gamin de Revanche l’entretien si significatif dont nous venons de parler, Alexandre Ivanovitch Koreïko descendait du wagon de son sleeping dans une petite république vinicole distante de Moscou d’environ trois mille kilomètres.
Ayant ouvert la fenêtre de sa chambre d’hôtel, il vit une bourgade au milieu d’une oasis, avec des canalisations en bambou et une méchante forteresse en terre glaise, bourgade qui était protégée des sables par des peupliers et pleine d’un vacarme asiatique.
Il apprit dès le lendemain que la république en question avait entamé la construction d’un barrage. Il apprit aussi qu’on manquait constamment d’argent et que cette construction dont dépendait le sort de la république risquait d’être interrompue. L’actif entrepreneur décida aussitôt de lui venir en aide. Il enfila de nouveau ses bottes orange, se coiffa d’une calotte de soie noire carrée à la mode du pays et se rendit à la direction du chantier, une serviette pansue sous le bras.
On ne peut pas dire qu’il y fut reçu à bras ouverts ; mais il sut se conduire avec beaucoup de dignité, ne demanda rien pour lui et ne cessa d’insister sur le fait que l’électrification des provinces périphériques était une idée particulièrement chère à son cœur.
— Tout ce dont votre chantier a besoin, leur dit-il, c’est d’argent. Je vous en trouverai.
Et il proposa de compléter le chantier hydroélectrique par une entreprise annexe qui leur rapporterait de l’argent.
— Rien de plus simple. Nous allons vendre des cartes postales avec des vues du chantier et cela nous rapportera les fonds dont la construction a tant besoin. Retenez bien que vous n’aurez rien à débourser, seulement à toucher.
Alexandre Ivanovitch tranchait l’air de la paume avec autorité, ses paroles paraissaient convaincantes, son projet était sérieux et avantageux. S’étant armé d’un contrat aux termes duquel il recevrait un quart de tous les gains provenant de l’entreprise de cartes postales, Koreïko se mit au travail.
Il fallait tout d’abord des fonds de roulement. On dut les prendre sur les sommes assignées au chantier.
— Ne vous en faites pas, disait-il aux ingénieurs pour les consoler, retenez qu’à partir de maintenant vous n’aurez qu’à toucher.
Alexandre Ivanovitch se mit en selle et alla inspecter le défilé où s’élevaient déjà les parallélépipèdes de la future centrale. Il lui suffit d’un coup d’œil pour jauger la beauté des rochers de porphyre. Des photographes en char à banc lui succédèrent dans le défilé. Ils envahirent le chantier avec les échasses de leurs pieds articulés, se dissimulèrent sous des châles noirs et firent longuement cliqueter les déclencheurs de leurs appareils, Lorsque tout fut mis sur pellicule, un des photographes retira son châle et affirma d’un ton pénétré :
— Bien sûr, ils auraient mieux fait de construire leur barrage un peu plus à gauche, avec pour fond le monastère en ruines ; cela aurait été beaucoup plus pittoresque.
Comme il fallait bien imprimer les cartes postales quelque part, on décida d’édifier d’urgence une imprimerie particulière. L’argent nécessaire, là aussi, fut prélevé sur les crédits du chantier. Certains travaux qui avaient été engagés durent pour cette raison être retardés. Mais tous se consolaient à la pensée que les bénéfices de la nouvelle entreprise permettraient de rattraper le temps perdu.
On décida de construire l’imprimerie dans le même défilé, en face du barrage. Et bientôt, vis-à-vis des parallélépipèdes de béton du barrage, se profilèrent les parallélépipèdes de béton de l’imprimerie. Les tonneaux de ciment, les tiges de fer, les briques, le gravier : tout, petit à petit, émigra d’une extrémité du défilé à l’autre. Puis les ouvriers effectuèrent à leur tour leur transfert. Le nouveau chantier payait davantage.
Six mois plus tard, on vit apparaître dans toutes les gares de la république des diffuseurs de cartes postales en pantalons à rayures. Sur les vues qu’ils proposaient, on voyait les majestueux rochers de la république vinicole entourant de non moins grandioses travaux. Dans les cafés en plein air, les théâtres, les cinémas, dans les bateaux et sur les plages, des oiselles faisaient tourner la roue des grands tambours vitrés d’une loterie de bienfaisance. Il n’y avait pas de perdants : tous recevaient une carte postale représentant le défilé et la future centrale.
Les paroles de Koreïko se réalisèrent : de toutes parts l’argent se mit à affluer. Mais Alexandre Ivanovitch ne le laissait pas s’enfuir. Ayant perçu les vingt-cinq pour cent prévus au contrat, augmentés d’une somme équivalente sous le prétexte qu’il n’avait pas encore reçu les décomptes de toutes les caravanes de diffusion, il investissait le reste dans l’extension de son œuvre de bienfaisance.
— Nous devons être des patrons avisés, disait-il d’une voix douce. Préparons d’abord le terrain comme il convient ; les bénéfices n’en seront que plus grands.
Prise à la centrale, l’excavatrice Marion se mit à creuser les fondations d’une nouvelle imprimerie et le travail cessa totalement sur le chantier de la centrale. Là où avaient travaillé les ouvriers, on ne vit plus que l’activité fébrile des photographes et les éclairs de leurs châles noirs.
L’affaire marchait pour le mieux et Alexandre Ivanovitch, dont le visage
arborait en permanence un honnête sourire soviétique63, se mit à imprimer des photos d’acteurs de cinéma.
Ainsi qu’il est d’usage, une automobile brinquebalante arriva un beau soir avec une commission d’enquête. Alexandre Ivanovitch n’eut garde de s’attarder. Il jeta un dernier regard sur les fondations lézardées de la centrale et sur le panorama, grandiose dans le soleil couchant, de l’entreprise annexe, et prit la poudre d’escampette.
— Hum ! fit le président de la commission en fouillant avec sa canne dans les lézardes des fondations. Où est donc le barrage ?
Il regarda les membres de la commission et ceux-ci firent « hum » à leur tour. Nulle part on ne voyait de barrage. Par contre le bâtiment de la typographie, où entra la commission, offrait le spectacle d’une activité bouillonnante. Les lampes violettes brillaient, les machines à imprimer battaient des ailes avec entrain. Trois d’entre elles faisaient cuire le défilé en une seule couleur, tandis que de la quatrième qui était polychrome tombaient, comme de la manche d’un tricheur, des cartes postales représentant Douglas Fairbanks, un masque noir recouvrant la moitié de sa bobine rondouillarde et samovaroïde, l’adorable Lya de Putti et ce brave garçon aux yeux écarquillés qui a pour nom Monty Banks.
Il y eut après cette soirée mémorable plus d’un « procès pour l’exemple » dans le défilé ouvert à tous les vents. Mais Alexandre
Ivanovitch put rajouter à son capital un demi-million de roubles64.
Son pouls bref et coléreux battait alors avec la même impatience qu’autrefois. Il sentait qu’il fallait profiter du moment où l’ancien type d’économie venait de s’évanouir, sans que le type nouveau se fût encore définitivement fixé, pour constituer un capital important. Mais déjà il savait que toute lutte à visage découvert ayant pour fin l’enrichissement
personnel était impensable au pays des Soviets65. Aussi considérait-il avec un sentiment de supériorité les nepmen qui achevaient de « pourrir », comme on disait alors, sous leurs enseignes :
PRODUITS DU TRUST DE LAINE PEIGNÉE
B.A. LEÏBÉDIEV66
BROCART ET RÉCIPIENTS POUR ÉGLISES ET CLUBS
COMMERCE D’ÉPICERIE H. ROBINSON ET M. VENDREDI
L’étau de l’appareil d’État faisait déjà craquer les cartilages financiers de Leïbédiev et de Vendredi, tout comme ceux des pseudo-artels musicaux folkloriques du type « Tambourins et Clochettes ». Koreïko comprit que le seul trafic désormais possible était exclusivement souterrain et basé sur un secret absolu. Toutes les crises qui secouaient l’économie en gestation lui profitaient ; tout ce que l’État perdait était pour lui synonyme de bénéfices. Il s’infiltrait dans chacune des brèches du réseau d’approvisionnements et en ressortait avec sa petite centaine de mille. Il spéculait sur les biscuits, le sucre, le drap, les textiles, en un mot sur tout. Et il était seul, absolument seul avec ses millions. Des petits et de grands filous travaillaient pour lui dans différentes régions du pays, mais sans savoir pour qui. Koreïko n’agissait que par intermédiaires et lui seul connaissait la longueur de la chaîne par laquelle l’argent arrivait jusqu’à lui.
À midi juste, Alexandre Ivanovitch repoussa le registre des comptes courants et attaqua son déjeuner. Il sortit d’un tiroir un navet cru déjà épluché et, le regard dignement fixé devant lui, le mangea. Puis il avala, froid, un œuf à la coque. Les œufs à la coque mangés froids sont d’un goût détestable et un homme normal et au tempérament jovial n’y consentirait pour rien au monde. Mais Koreïko ne mangeait pas : il se nourrissait. Il ne déjeunait pas, il accomplissait un processus physiologique d’ingestion de matières grasses, de vitamines et d’hydrates de carbone en quantités suffisantes.
Tous les Herculéens concluaient leur repas par du thé. Koreïko avalait un verre d’eau bouillie, un morceau de sucre dans la bouche. Le thé provoque une élévation de l’activité cardiaque, et Koreïko prenait soin de sa santé.
Le possesseur des dix millions ressemblait à un boxeur préparant rationnellement sa victoire. Il suit un régime, ne fume pas, ne boit pas, s’efforce d’éviter les émotions, s’entraîne, se couche tôt. Tout cela pour pouvoir monter le jour prévu en triomphateur sur le ring illuminé. Alexandre Ivanovitch voulait rester jeune et frais pour le jour où tout redeviendrait comme autrefois et où il pourrait sortir de la clandestinité afin d’ouvrir sans crainte sa petite valise si ordinaire. La venue de ce jour ne faisait nul doute pour lui. Il gardait ses forces pour le retour du
capitalisme67. Et afin que personne ne se doutât de cette deuxième vie qui était sa raison d’être, il menait une existence proche de la mendicité, en s’efforçant de demeurer dans les limites du salaire de quarante-six roubles qu’il recevait en échange du travail insipide et pitoyable effectué par lui dans ce service de la comptabilité aux murs ornés de ménades, dryades et naïades.
58. C’est-à-dire comme en portaient Nicolas Ier ou Tolstoï jeune officier à l’époque du siège de
Sébastopol par les forces franco-britanniques (guerre de Crimée, 1855).
59. De Jésus au Temple (2 février, fête religieuse appelée populairement « Chandeleur »).
60. Ou Pleven (Bulgarie), lieu de victoire sur la Turquie (1877). Ce monument se trouve à
immédiate proximité du Comité central du Parti : lieu de rencontre ironique, car peu vraisemblable. Imaginons ce genre d’opérations délictueuses faites à Paris place Beauveau.
61. Dans Les Aventures de Tchitchikov, œuvre de jeunesse de Boulgakov au titre gogolien (1922),
l’aventurier avait « fondé un trust pour fabriquer du fer à partir de la sciure de bois et obtenu de nouveaux crédits ».
62. Citation de Nekrassov (Les Enfants des paysans). Il y avait alors un véritable culte, dénoncé
ici, de ce poète peintre de la misère paysanne au XIXe siècle. Quoique excellent (dans le genre de Hugo), il était déjà devenu insupportable aux lecteurs, tout comme plus tard Maïakovski.
63. Il est à peine besoin de souligner combien une expression comme « un honnête sourire
soviétique », appliquée à un ignoble escroc, peut sentir le soufre.
64. Tout le chapitre 5, qui n’existait pas dans la première version du roman (journalistique), a
bénéficié du voyage qu’Ilf et Petrov avaient fait en 1930 en Asie centrale à l’occasion de l’inauguration du Turksib. Son premier objectif était d’abuser la censure en dépeignant l’un des plus grands « chantiers du socialisme » (Cf. plus bas ch. 26 à 31).
65. Phrase à double sens : quelle différence y avait-il alors entre Koreïko, escroc intégré au
système soviétique au point de devenir indétectable, et les dirigeants politiques ? Ceux qui étaient vertueux comme Robespierre l’étaient-ils restés ? Et Staline, ancien braqueur de banques ?
66. Autre nom typiquement odessite : Lébédiev (« M. Ducygne ») est devenu Leïbédiev.
67. Quinze ans après la révolution d’Octobre, avec la valse des dirigeants politiques, on pouvait
en effet croire à un possible retour de l’ordre ancien (Koreïko y reviendra au ch.31).
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