Le Veau d'or
XXIX. La Source Bruissante
XXIX
La Source Bruissante
Le soleil se leva à 5 heures 02 minutes et 46 secondes au-dessus des collines du désert, Ostap une minute plus tard. Mienchov s’était déjà bardé de courroies et de sacs, sa casquette mise à l’envers afin que la visière ne l’empêchât pas de regarder dans le viseur. C’était un grand jour pour lui. Ostap espérait qu’il en serait de même, aussi sauta-t-il vivement à bas du wagon. Il n’avait pas pris le temps de se débarbouiller, mais s’était muni du dossier à lacets et couverture jaune.
Les trains remplis d’invités arrivés de Moscou, de Sibérie et d’Asie centrale formaient comme des rues et des ruelles. De tous côtés, les convois entouraient la tribune. Les locomotives sifflaient, leur vapeur blanche voilant une longue bande de toile avec un slogan :
« LE TURKSIB EST LE PREMIER ENFANT DU PLAN QUINQUENNAL. »
Tous dormaient encore et un vent frais faisait claquer les drapeaux sur la tribune vide lorsqu’Ostap remarqua que l’horizon dentelé venait soudain de se couvrir de tourbillons de poussière. Des cavaliers en chapeaux pointus débouchaient de derrière chaque colline. Ils étaient des milliers, juchés sur leurs hautes selles de bois et pressant leurs petits chevaux à longs poils, à se hâter vers la flèche de bois fichée au point exact qui marquait depuis deux ans le lieu de la future jonction.
Les nomades voyageaient par aouls297 entiers. Les pères de famille suivis de leurs femmes allaient en tête, bien droits sur leurs montures, puis venaient les enfants, à trois par bête, et tous les autres. On voyait même les acariâtres belles-mères, poussant en avant leurs fidèles destriers à grands coups de talons dans le ventre. Des groupes tournoyaient dans la poussière, fendaient l’espace avec des drapeaux rouges déployés, se dressaient sur leurs étriers et se tournaient de biais pour mieux admirer le miracle.
Des miracles, il y en avait plus d’un : les trains, les rails, les silhouettes gaillardes des reporters des actualités, le restaurant grillagé soudain né du néant, les haut-parleurs où l’on vérifiait le bon fonctionnement des appareils et où une voix jeune comptait de un à six. Les deux cités d’assemblage, les deux entreprises de construction sur roues avec leurs magasins de matériel, leurs cantines, leurs bureaux, leurs bains et les logements de leurs ouvriers stationnaient l’une en face de l’autre, devant la tribune, séparées par un espace vide d’une vingtaine de mètres où l’on n’avait pas encore réuni les traverses par des rails. C’est là que serait posé le dernier rail, enfoncé le dernier crampon. La tête de la cité Sud portait l’écriteau « Vers le Nord ! », celle de la cité Nord « Vers le Sud ! ».
Les ouvriers des deux cités s’étaient mêlés en un seul groupe. Ils venaient de se voir pour la première fois, et pourtant ils se connaissaient depuis les premières minutes du chantier, alors que les séparaient encore quinze cents kilomètres de désert, de rochers, de lacs et de cours d’eau. L’émulation dans le travail avait fait gagner une année entière. Au cours du dernier mois, on avait posé les rails au pas de course. Entre le Nord et le Sud, c’était à qui arriverait le premier à La Source Bruissante. La victoire était revenue au Nord et les directeurs des deux cités bavardaient maintenant paisiblement de part et d’autre de la flèche terminus. L’un portait une blouse anthracite, l’autre une chemise paysanne blanche. Un sourire involontaire de triomphe apparaissait parfois furtivement sur la figure du directeur Nord. Il se hâtait de l’en chasser et de vanter les mérites du Sud, mais le sourire ne tardait pas à soulever à nouveau ses moustaches décolorées par le soleil.
Ostap ne fit qu’un bond jusqu’aux wagons de la cité Nord, mais ceux-ci étaient vides. Tous ses occupants s’étaient dirigés vers la tribune, devant laquelle des musiciens avaient déjà pris place. Se brûlant les lèvres au métal surchauffé des embouchures, ils interprétaient une ouverture.
Les journalistes soviétiques occupaient l’aile gauche de la tribune. Penché vers le bas, Lavoisian suppliait Mienchov de le photographier dans l’exercice de ses fonctions. Mais Mienchov avait d’autres chats à fouetter. Il prenait les ouvriers de choc par groupes et séparément, obligeant les marteleurs à brandir leurs masses, les pelleteurs à s’appuyer sur leurs instruments. L’aile droite avait été affectée aux étrangers. À l’entrée, des soldats contrôlaient les cartons d’invitation. Ostap n’en avait pas, le nom du correspondant du Journal de Tchernomorsk ne figurant pas sur la liste d’après laquelle le chef de train les avait distribués. Gargantua avait beau l’inviter à grands cris à monter à la tribune en lui lançant des « N’est-ce pas ? » et des « C’est bien vrai ? », Ostap secouait négativement la tête tout en fouillant du regard la tribune où s’entassaient progressivement les héros du jour et leurs invités.
Il vit enfin, bien tranquillement assis au premier rang, le contrôleur des entrées et sorties de la cité Nord. Pour se protéger du soleil, Alexandre Koreïko s’était couvert la tête d’un tricorne en papier journal. Il tendait légèrement l’oreille pour mieux entendre le discours du premier orateur qui se frayait déjà un chemin vers le micro.
— Alexandre Ivanovitch ! clama Ostap, les mains en porte-voix.
Koreïko abaissa les yeux vers lui et, l’ayant vu, se leva. Les musiciens
interprétaient l’Internationale298, mais le petit contrôleur aux poches si bien remplies ne prêta à l’hymne qu’une attention distraite. La silhouette futile du Grand Combinateur, courant çà et là sur le site des derniers rails, l’avait instantanément privé de sa quiétude spirituelle. Il regarda par-dessus la tête des spectateurs en essayant de deviner où il pourrait bien fuir. Mais tout autour, c’était le désert.
Les quinze mille cavaliers faisaient un va-et-vient continuel, en passant des dizaines de fois à gué la petite rivière froide. Ils ne se rangèrent derrière la tribune qu’au moment où commença le meeting. Mais plusieurs d’entre eux, timides et fiers à la fois, restèrent toute la journée plantés au sommet des collines voisines sans oser se rapprocher des cris et de la rumeur du meeting.
Les constructeurs du Turksib fêtèrent leur succès avec beaucoup d’entrain et de bruyante gaieté et lancèrent dans les airs aux sons de la musique leurs héros favoris. Les derniers rails volèrent et furent posés en une minute. Les ouvriers poseurs de rails avaient enfoncé des millions de crampons, mais cédèrent le droit de porter les derniers coups à leurs chefs.
— En vertu des lois de l’hospitalité, dit le buffetier assis avec les cuisiniers sur le toit du wagon-restaurant.
Un ingénieur décoré du Drapeau rouge rejeta sur la nuque son feutre à larges bords, s’empara d’une masse à long manche et, faisant sous l’effort une mine pleurnicharde, flanqua un grand coup à même le sol. Le rire amical des marteleurs, parmi lesquels certains athlètes enfonçaient leurs crampons d’un seul coup, salua cette tentative. Néanmoins, les coups sourds frappés sur la terre s’entremêlèrent bientôt de coups plus sonores témoignant que les masses entraient parfois en contact avec les crampons. On vit à l’œuvre le secrétaire régional du Parti, les membres du gouvernement, les directeurs des deux cités d’assemblage. Le dernier crampon fut enfoncé dans sa traverse par le maître d’œuvre, le tout en quelque chose comme une demi-heure.
Les discours commencèrent, prononcés en kazakh puis en russe.
— Camarades, déclara lentement un marteleur de choc en s’efforçant de ne pas regarder la décoration que l’on venait d’épingler à sa chemise, ce qui est fait est fait et n’a pas besoin de paroles. Mais je voudrais, de la part du collectif de tous les ouvriers assembleurs, adresser une demande au gouvernement : que l’on nous envoie immédiatement sur un autre
chantier299 ! Nous avons réussi à former une équipe bien soudée et, au cours des derniers mois, nous avons posé cinq kilomètres de rails par jour. Engageons-nous à maintenir cette cadence et à l’améliorer encore ! Et vive notre révolution mondiale ! Je voudrais dire encore, camarades, que les traverses fournies étaient souvent défectueuses et qu’il a fallu en mettre un grand nombre au rebut. C’est là un point qu’il conviendrait d’améliorer.
Les journalistes ne pouvaient plus se plaindre de manquer de copie. Ils sténographiaient les discours, prenaient les ingénieurs par la taille, exigeaient d’eux des renseignements chiffrés précis. Une atmosphère brûlante, poussiéreuse et affairée régnait dans l’assemblée. Le meeting dans le désert semblait fumer comme un énorme bûcher. À peine avait-il griffonné dix lignes que Lavoisian courait au télégraphe pour envoyer une urgence et se remettait à gratter. Oukhoudchanski ne notait rien, n’envoyait pas de télégrammes. Il avait dans sa poche le Catalogue solennel grâce auquel il pouvait en cinq minutes rédiger un papier avec ornements asiatiques. Son avenir était assuré. Aussi était-ce avec des intonations satiriques plus aiguës encore que d’habitude qu’il s’adressait à ses confrères :
— Vous bossez ? Eh bien, bravo !
Soudain apparurent dans la loge des journalistes soviétiques Liev Roubachkine et Yan Skamieïkine, qui avaient manqué le train à Moscou. Un avion arrivé tôt dans la matinée pour la cérémonie les avait pris et déposés à dix kilomètres de La Source Bruissante, sur une piste naturelle loin derrière une colline, et les journalistes jumeaux venaient seulement d’en arriver à pied. Saluant à peine les assistants, ils sortirent leurs calepins et se mirent en état de rattraper le temps perdu.
Les appareils photo des étrangers crépitaient sans discontinuer. La chaleur et les discours desséchaient toutes les gorges. De plus en plus souvent, les regards du public se tournaient vers le bas, vers la petite rivière fraîche et la cantine où les ombres rayées de l’auvent se posaient sur les immenses tables de banquet couvertes de bouteilles vertes de narzan pétillant. On avait aussi édifié des petits pavillons, où les assistants couraient de temps en temps acheter de l’eau gazeuse. Koreïko était dévoré par la soif, mais tenait bon sous son tricorne d’enfant. Ostap le taquinait de loin en élevant au-dessus de sa tête une bouteille de soda et la chemise à lacets.
On hissa sur la table, à côté de la carafe et du micro, une petite pionnière.
— Eh bien, mignonne, lui demanda gaiement le responsable en chef, dis-nous ce que tu penses de la Grande Voie de l’Est ?
Nul ne se serait étonné si la fillette avait soudain frappé le sol de son peton et commencé un discours par : « Camarades ! Permettez-moi de dresser le bilan de ces réalisations auxquelles... », et ainsi de suite, car on trouve chez nous des enfants modèles, capables de prononcer avec une triste application des discours longs de deux heures. Mais la pionnière de La Source Bruissante saisit avec ses petites menottes le taureau par les cornes et se contenta de s’écrier d’une petite voix claire et comique :
— Vive le Plan quinquennal !
Palamidov aborda pour l’interviewer l’économiste étranger.
—Je suis en admiration, dit celui-ci. On accomplit en URSS un travail d’édification grandiose. Je ne doute pas que les objectifs du Plan ne soient réalisés à temps. Je ne manquerai pas de l’écrire.
Il publia en effet un livre à ce sujet, six mois plus tard. Il y démontrait tout au long des deux cents pages que le Plan quinquennal serait réalisé à temps et que l’URSS deviendrait une des grandes puissances industrielles. Raison de plus, écrivait-il, pour détruire au plus vite le pays des Soviets, qui risquait sans cela d’entraîner la mort naturelle de la société capitaliste. Le professeur montra en la circonstance plus d’efficacité que le bavard Heinrich.
Un avion blanc apparut derrière une colline et les Kazakhs se précipitèrent confusément dans toutes les directions. Sa grande ombre coupa en deux la tribune, se redressa et s’enfuit dans le désert. Avec des cris et levant leurs fouets, les Kazakhs se précipitèrent à la poursuite de l’ombre. Les opérateurs n’en finissaient pas de tourner nerveusement leurs manivelles. Le désordre, la poussière augmentèrent encore. Le meeting était terminé.
— Écoutez, camarades, dit Palamidov en se précipitant vers la cantine à la suite de ses confrères, j’ai une proposition à vous faire : mettons-nous d’accord pour ne pas écrire de trivialités.
— La trivialité est chose répugnante ! s’exclama Lavoisian, en lui apportant son soutien. Terrible !
Et sur le chemin de la cantine, les journalistes prirent la résolution unanime de ne pas parler dans leurs articles de l’Ouzoun-Koulak, ou Grande-Oreille, c’est-à-dire le télégraphe des steppes. Tous ceux qui avaient mis les pieds en Orient en avaient parlé et il n’était plus possible d’en supporter la lecture. Interdit également d’écrire des essais du type La Légende du lac Issyk-Koul. Assez de trivialités dans le genre oriental !
Il ne restait plus qu’un spectateur dans la tribune désertée, au milieu des mégots, des bouts de papier déchirés et du sable venu du désert : Koreïko, qui n’arrivait pas à se décider à redescendre.
— Descendez, Alexandre Ivanovitch ! lui criait d’en bas Ostap. Ayez pitié de vous ! Une gorgée bien fraîche de narzan ! Hein ? Vous n’en voulez pas ? Alors, ayez au moins pitié de moi ! J’ai faim ! Vous savez bien que, de toute façon, je ne partirai pas ! Ou peut-être voulez-vous que je vous chante la
Sérénade 300 de Schubert « Viens à moi, mon amie, de ton pas si léger... » ? Je peux !
Mais Koreïko ne se mit pas en peine d’attendre : il voyait bien, même sans sérénade, qu’il lui faudrait lâcher l’argent. Courbé et s’arrêtant à chaque marche, il descendit vers Ostap.
— Vous avez un tricorne ? lui demanda espièglement ce dernier. Et où
est donc votre veston de combat gris301 ? Vous ne pouvez pas savoir comme je me suis ennuyé sans vous. Eh bien, bonjour ! bonjour ! Peut-être nous donnerons-nous l’accolade ? Ou bien irons-nous directement aux coffres, à
la caverne de Leichtweis où vous gardez vos tougriks302 ?
— D’abord déjeuner, dit Koreïko dont la langue était desséchée par la soif et râpeuse comme une lime.
— On peut aussi déjeuner. Seulement, cette fois-ci, sans polissonneries. Vous n’avez d’ailleurs pas la moindre chance, ajouta Ostap en mentant à tout hasard : mes lascars sont embusqués derrière les collines.
Au souvenir des « lascars », Ostap fut pris de tristesse.
Pour les constructeurs et leurs invités, on avait imaginé un déjeuner dans le genre eurasien. Les Kazakhs prirent place sur les tapis, les jambes croisées sous eux, comme font tous les gens en Orient et, en Occident, seulement les tailleurs. Les Kazakhs mangeaient du pilaf dans des écuelles blanches et l’arrosaient de soda. Les Européens, eux, prirent place à une table.
Après toutes les difficultés, les soucis et les émotions que les constructeurs du Turksib avaient endurés en deux ans, l’organisation d’un déjeuner de gala en plein centre du désert leur avait elle aussi donné pas mal de fil à retordre. Longtemps on avait discuté le menu, européen et asiatique à la fois. La question des boissons alcoolisées avait entraîné une longue discussion. Plusieurs jours durant, les bureaux de la direction ressemblèrent aux États-Unis d’Amérique avant l’élection d’un président. Partisans et adversaires de la prohibition se livraient une lutte acharnée. La cellule du Parti finit par prendre position contre les spiritueux. Mais un nouveau détail vint alors à l’esprit : et les étrangers, les diplomates, les Moscovites ? Comment les nourrir avec élégance ? Après tout, dans leur Londres et leur New York, ils étaient habitués à divers excès culinaires. On avait alors fait venir de Tachkent un vieux spécialiste nommé Ivan Ossipovitch. Il avait autrefois été maître d’hôtel à Moscou, chez le fameux Martianytch, et achevait maintenant son existence comme gérant d’une cantine populaire dans le quartier du Marché à la volaille.
— Faites bien attention, Ivan Ossipovitch, lui dit-on à la direction, ne nous jouez pas de mauvais tour. Il y aura des étrangers. Il faut faire tout cela avec un certain chic, une certaine grandeur.
— Croyez-en ma parole, balbutia le vieillard, les larmes aux yeux. J’ai servi de hauts personnages ! Le prince de Wurtemberg ! Je n’ai même pas besoin qu’on me paye. Mais avant de mourir, il faut que je nourrisse convenablement vos invités. Après cela, je pourrai mourir tranquille.
Ivan Ossipovitch était dans tous ses états. Lorsqu’il apprit qu’on avait finalement supprimé l’alcool, il faillit tomber malade, mais ne put se décider à laisser l’Europe sans déjeuner. On rogna fortement le devis qu’il avait présenté et le vieillard, en marmottant dans sa barbe : « Après cela, je pourrai mourir tranquille », préleva soixante roubles sur ses propres économies. Le jour du gala, Ivan Ossipovitch arriva dans un frac qui sentait la naphtaline. Pendant tout le meeting il fut nerveux et passa son temps à regarder le soleil et à invectiver les nomades qui, par simple curiosité, essayaient d’entrer à cheval dans la salle à manger. Le vieillard agitait sa serviette dans leur direction et leur criait d’une voix fêlée :
— Éloigne-toi, Mamaï303 ! Tu ne vois pas ce qui se passe ici ? Ah, mon Dieu ! Ma sauce piquante va s’éventer. Et mon bouillon aux œufs qui n’est pas prêt !
Sur la table garnie de hors-d’œuvre, tout avait été servi avec beaucoup de goût et un grand savoir-faire. Les serviettes raides se dressaient sur les assiettes, les rosettes de beurre reposaient sur la glace dans leurs petites soucoupes de verre, les harengs tenaient dans leurs bouches des rondelles d’oignon ou bien des olives noires. Il y avait des fleurs, et même le simple pain bis avait un air tout à fait présentable.
Les invités se présentèrent enfin, couverts de poussière, écarlates et affamés. Aucun d’entre eux ne ressemblait au prince de Würtemberg. Ivan Ossipovitch sentit passer le vent de la catastrophe.
— Je prie mes hôtes de m’excuser, dit-il d’un ton implorant : encore cinq petites minutes et le déjeuner sera prêt ! J’ai une demande personnelle à vous adresser : ne touchez à rien sur la table, afin que tout soit comme il faut.
Il s’en fut dans sa cuisine d’un pas dansant, comme dans le grand monde, et lorsqu’il revint, portant sur un plat un poisson d’apparat, il vit le spectacle épouvantable de la table mise au pillage. Cela ressemblait si peu au cérémonial prévu par Ivan Ossipovitch pour l’absorption de la nourriture qu’il s’arrêta. L’Anglais à la taille de tennisman mangeait sans s’en faire du pain avec du beurre, tandis qu’Heinrich, penché par-dessus la table, retirait avec les doigts une olive de la bouche d’un hareng. Tout était sens dessus dessous. Ayant calmé leur faim pour un moment, les invités échangeaient maintenant gaiement leurs impressions.
— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda le vieillard d’une voix éteinte.
— Où est la soupe, pépère ? cria Heinrich, la bouche pleine.
Ivan Ossipovitch fit un signe désespéré avec sa serviette et s’enfuit sans dire un mot en laissant la suite des opérations à ses subordonnés.
Lorsque les deux combinateurs se frayèrent un chemin jusqu’à la table, on en était déjà au premier discours. À son extrême étonnement, Ostap reconnut dans l’orateur, un gros homme au nez pendant comme une banane, l’ingénieur Talmudovski.
— Oui, nous sommes des héros ! s’exclamait ce dernier en tendant son verre de narzan. Salut à nous, constructeurs de la Grande Voie de l’Est ! Mais dans quelles conditions travaillons-nous, citoyens ! Prenons par exemple les appointements. Je ne dis pas, les appointements sont plus élevés ici qu’ailleurs, mais le confort ! Pas de théâtre ! Le désert ! Pas d’eau courante !... Non, je ne peux pas continuer à travailler dans ces conditions-là !
— Qui est-ce, celui-là ? se demandaient entre eux les constructeurs. Vous le connaissez ?
Mais Talmudovski avait déjà retiré ses valises de dessous la table.
—Je m’en fiche bien, du contrat ! criait-il en se dirigeant vers la sortie. Quoi ? Rembourser la prime d’installation ? Le tribunal ! Que le tribunal décide !
Et tout en bousculant les convives avec ses valises, au lieu de dire « pardon », il vociférait furieusement : « Le tribunal ! Le tribunal ! »
Tard dans la nuit, il roulait déjà sur une draisine motorisée avec des chefs d’équipe se dirigeant vers le terminus Sud pour les besoins de la ligne. À cheval sur ses valises, Talmudovski expliquait aux ouvriers pourquoi un honnête spécialiste ne pouvait travailler dans un trou pareil. Le maître d’hôtel Ivan Ossipovitch voyageait avec eux. Il rentrait chez lui désespéré, en frac et complètement ivre.
— Barbares ! criait-il en sortant la tête dans le vent coupant et en menaçant du poing La Source Bruissante. Du sucre aux cochons, tout ce
service ! Moi qui ai servi Anton Pavlovitch, le prince de Würtemberg304 ! Je vais rentrer chez moi pour mourir. Ils se souviendront alors de moi. Ils me demanderont de servir une table de quatre-vingt-quatre couverts, et il n’y
aura plus personne pour le faire. Fini, Ivan Ossipovitch Trikartov305 ! Il sera mort ! Parti pour un monde meilleur, où il n’y a ni maladies, ni soupirs, ni tristesse, mais la vie éternelle... Que son âme repose en paix !...
Et tandis que le vieillard chantait son propre Requiem, les pans de son frac claquaient au vent comme des étendards.
Sans laisser à Koreïko le temps d’achever sa salade de fruits, Ostap l’entraîna hors de la salle pour aller faire leurs comptes. Ils grimpèrent à l’aide d’un escabeau dans le wagon de marchandises où étaient installés les bureaux de la cité Nord et où Koreïko s’était installé un lit de sangles. Une fois entrés là, ils s’y enfermèrent.
Après le déjeuner, alors que les passagers se reposaient et reprenaient des forces pour la sauterie du soir, Gargantua prit les deux jumeaux en flagrant délit d’occupation interdite. Liev Roubachkine et Yan Sakamieïkine portaient deux papiers au bureau du télégraphe. Le premier tenait en main une brève missive :
« Urgent Moscou télégraphe steppes tiret Ouzoun Koulak parenthèses grande oreille virgule transmis aouls nouvelle réalisation jonction voie ferrée Roubachkine . »
Le second était, du haut en bas, recouvert d’écriture. Voici ce qu’il contenait :
LA LÉGENDE DU LAC ISSYK-KOUL306
« Le vieux Karakalpak Oukhoum-Boukhieïev m’a conté cette légende enveloppée du parfum des siècles passés. Deux cent mille quatre cent quatre-vingt-cinq lunes ont passé depuis que la belle Soumbouroun, la jeune épouse du khan aux pieds rapides comme le djeïran (mouflon), s’éprit du jeune nouker Aï-Boulak. Grande fut la tristesse du vieux khan lorsqu’il apprit la trahison de son épouse qu’il aimait passionnément. Douze lunes de suite, le vieil homme éleva des prières au ciel et à la treizième, des larmes dans les yeux, enferma la belle Soumbouroun dans un tonneau auquel il fixa un lingot d’or pur d’un poids de sept djassassynes (18 kilos), puis il jeta le précieux fardeau dans un lac de montagne. C’est depuis cette époque que celui-ci porte le nom d’Issyk-Koul, qui signifie : “Le cœur des belles est faible et inconstant.” Yan Skamieïkine-Sarmatski (“Piston”). »
— N’est-ce pas ? demanda Gargantua en brandissant les papiers pris aux jumeaux. C’est bien vrai ?
— Bien sûr que c’est révoltant ! lui répondit Palamidov. Comment avez-vous osé écrire une légende après ce que nous avions décidé ? À votre avis, Issyk-Koul signifie : « Le cœur des belles est faible, inconstant et impuissant » ? Le pseudo-Karakalpak Oukhoum-Boukhieïev n’en aurait-il pas menti ? Est-ce que cela ne signifierait pas plutôt : « Ne jetez pas les belles dans les lacs de montagne, jetez-y plutôt les journalistes naïfs trop facilement contaminés par l’exotisme » ?
L’écrivain obèse au gilet d’enfant rougit. Il avait déjà inscrit dans son carnet l’Ouzoun-Koulak ainsi que deux légendes parfumées munies d’ornements asiatiques.
— À mon avis, dit-il, tout cela n’a rien de grave. Puisque l’Ouzoun-Koulak existe, il faut bien que quelqu’un en parle ?
— Mais on en a déjà parlé mille fois ! dit Lavoisian.
— L’Ouzoun-Koulak existe, soupira l’écrivain, et nous sommes obligés d’en tenir compte.
297. Aoul : village (mot turco-tatare).
298. C’était alors (de 1918 à 1944) l’hymne de l’Union soviétique.
299. Superbe exemple d’émulation prétendument spontanée, quoique de commande. Seuls les
étrangers naïfs (Romain Rolland, le jeune Malraux, Bernard Shaw, Rabindranath Tagore) se laissaient abuser.
300. C’est le Ständchen des « Schwanengesang » de Schubert.
301. Dans Le Vaisseau volant de Liermontov, adapté d’un romantique autrichien, le fantôme de
Napoléon est en tricorne et redingote grise de combat : Ostap modernise.
302. La Caverne de Leichtweis est un des nombreux romans d’aventures populaires des années
1920. Les tougriks sont toujours la monnaie officielle de la Mongolie.
303. Nom d’un des derniers conquérants mongols à avoir déferlé sur la Russie au Moyen-Âge,
vaincu par Dmitri, devenu « Donskoï », au Champ des Bécasses (Koulikovo) en 1380. Employé ici au sens ironique et parfaitement raciste de « sauvage », « brigand ».
304. Anton Pavlovitch = Tchékhov.
305. Le nom du maître queux Trikartov évoque les « trois cartes » du délire d’Hermann dans la
scène finale de La Dame de pique de Tchaïkovski, d’après Pouchkine (« Trikarty, trikarty, trikarty... »).
306. L’Issyk-Koul est le plus grand des lacs de montagne kirghiz (11 fois le Léman), les
Karakalpaks un petit peuple d’origine turque rattaché à l’Ouzbékistan, au sud de la mer d’Aral.
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