Le Veau d'or

Ilf et Petrov · Chapitre 39 sur 42

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Le Veau d'or

XXXVI. Le chevalier de la Toison d’or

XXXVI

Le chevalier de la Toison d’or

 

Un homme étrange cheminait de nuit au milieu des marécages bordant le cours du Dniestr. Il était énorme, obèse, informe. Un suroît de marin au capuchon relevé l’emprisonnait des pieds à la tête. Le long des plantations de roseaux, parmi les arbres fruitiers à demi déracinés, l’homme étrange avançait sur la pointe des pieds, comme dans une chambre à coucher. Parfois, il s’arrêtait et poussait un soupir. On entendait alors à l’intérieur de son suroît le genre de cliquetis que produisent des objets métalliques s’entrechoquant. Après quoi une note aiguë, extraordinairement délicate, s’élevait et restait suspendue dans les airs. Une fois, l’homme étrange trébucha contre une racine et tomba à plat ventre. On entendit alors un bruit énorme, comme si une armure de chevalier avait dégringolé sur le parquet. Et longtemps encore l’homme étrange demeura étendu sans bouger, à scruter l’obscurité.

La nuit de mars bruissait. De lourdes gouttes d’apothicaire se détachaient des arbres et éclataient en arrivant au sol.

« Maudit plat ! » murmura l’homme.

Il se releva et parvint au Dniestr sans autre incident. L’homme souleva les pans de son manteau, glissa jusqu’au fleuve et, perdant l’équilibre sur

la glace mouillée, s’enfuit vers la rive roumaine361.

Le Grand Combinateur s’était préparé pendant tout l’hiver. Il avait acheté des dollars américains ornés de photos de présidents à grosses boucles, des montres et des porte-cigarettes en or, des alliances, des brillants et autres choses précieuses.

Il portait à l’heure actuelle sur lui dix-sept porte-cigarettes massifs ornés de monogrammes, d’aigles et d’inscriptions gravées :

« À Yevsieï Rudolfovitch Polufabrikant, directeur de la Banque de Russie et des Carpathes et notre bienfaiteur ; à l’occasion de ses noces d’argent, de la part de ses employés reconnaissants. »

« Au Conseiller secret M. I. Sviatotatski à l’occasion de la conclusion de la commission d’enquête sénatoriale, de la part des autorités municipales de Tchernomorsk. »

Le plus lourd de tous portait la dédicace suivante :

« À Monsieur le Commissaire de police du quartier Saint-Alexis, de la part des marchands Israélites reconnaissants. »

On voyait sous l’inscription un cœur flamboyant en émail, transpercé d’une flèche qui devait symboliser l’amour que portaient les marchands israélites à Monsieur le commissaire.

Ostap avait les poches bourrées d’anneaux de métal sur lesquels étaient enfilés bracelets, bagues et alliances. Il portait, accrochées à son dos sur trois rangs par des ficelles solides, vingt montres en or dont certaines produisaient un tic-tac agaçant. Ostap avait l’impression de sentir des insectes lui escalader le dos. Parmi ces montres, il s’en trouvait aussi qui avaient été offertes en cadeau, comme en témoignait cette inscription sur un boîtier :

« À mon fils bien-aimé, mon petit Sérioja Kastraki, pour son examen de fin d’études. »

Quelqu’un avait ajouté, avec la pointe d’une aiguille : « sexuelles ». C’étaient visiblement les amis du jeune Kastraki, des cancres comme lui. Ostap avait longtemps hésité à acheter cette montre qu’il trouvait indécente, mais il fallait bien investir tout le million en objets de valeur.

Il avait eu beaucoup de mal à parvenir à ses fins, et avait peiné tout l’hiver. Il n’avait trouvé de brillants que pour la somme de quatre cent mille roubles. En ce qui concernait les devises, dont des billets polonais et balkaniques d’une valeur douteuse, il n’avait réussi à en acquérir que pour cinquante mille. Tout le restant avait dû être investi en objets pesants. Le plus pénible, pour se déplacer, était le plat d’or qu’il portait sur son ventre, un grand plat ovale semblable à un bouclier de chef africain qui pesait vingt livres. Le Grand Combinateur ployait son col puissant sous le poids d’une croix pectorale d’archiprêtre, avec l’inscription « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », qu’il avait acquise auprès de l’ancien sous-diacre de la cathédrale, le citoyen Samooblojenski. L’ordre de la Toison d’or, un agneau coulé dans ce métal, suspendu à un magnifique ruban, était passé par-dessus la croix. Cette décoration, il l’avait marchandée à un étonnant vieillard qui avait peut-être lui-même été grand-duc, ou peut-être simplement valet de chambre du grand-duc. Le vieillard en demandait un prix impossible, sous prétexte que peu de personnes au monde, et presque exclusivement des têtes couronnées, possédaient cette décoration.

— La Toison d’or, balbutiait le vieillard, ne se donne que pour vaillance exceptionnelle !

— C’est justement mon cas, lui avait répondu Ostap. Mais sachez que je n’achète votre mouton qu’à cause de son poids en métal précieux.

En fait, le Grand Combinateur se jouait une comédie. La décoration lui avait aussitôt beaucoup plu et il avait décidé de la conserver pour lui-

même, en la rebaptisant ordre du Veau d’or362.

Poussé par la peur, guettant à chaque instant le tonnerre d’un coup de fusil, Ostap courut jusqu’au milieu du fleuve et s’arrêta. Il se sentait étouffer sous l’or du plat, de la croix pectorale, des bracelets. Son dos le démangeait sous les montres qui y étaient suspendues. Les pans de son suroît, alourdis par l’humidité, lui semblaient peser plusieurs pouds. Ostap l’arracha dans un gémissement, le jeta sur la glace et poursuivit sa course. Maintenant apparaissait sa pelisse, une pelisse magnifique, presque unique en son genre, pratiquement la chose la plus précieuse que possédât Ostap Bender. Il avait passé quatre mois à la construire, comme on construit une

maison, à en tracer les plans, à transporter les matériaux363. La pelisse était double : à l’intérieur, des renards argentés d’une exceptionnelle beauté ; à l’extérieur, de la loutre de mer authentique. C’était vraiment une pelisse peu commune, une sorte de super pelisse avec des poches en chinchilla bourrées de médailles de sauvetage, de croix de baptême, de bridges en or — la dernière invention de la technique dentaire. Un bonnet en fourrure s’élevait sur sa tête. Pas un bonnet : une véritable tiare en castor.

Toute cette extraordinaire cargaison devait permettre à Ostap de mener une vie facile et exempte de soucis au bord d’un océan tiède, dans la ville qui représentait le rêve de son enfance, ce Rio de Janeiro entouré de ficus et aux balcons couverts de palmiers.

Il était trois heures du matin lorsque l’indocile descendant des janissaires mit le pied sur la rive étrangère. Tout y était également calme et obscur ; là aussi c’était le printemps et des gouttes d’eau dégringolaient des branches. Ostap se mit à rire.

— Plus que quelques petites formalités à remplir avec les braves féodaux roumains et la route sera libre ! Je pense que deux ou trois médailles de sauvetage redonneront un peu de gaieté à leur morne vie de gardes-frontières.

Il se tourna vers la rive soviétique et, tendant dans l’obscurité décroissante un gros bras couvert de loutre, s’écria :

— Il faut tout faire dans les formes. Formule numéro cinq : l’adieu à la patrie. Eh bien ! adieu, grand pays. Je n’aime pas être le premier en classe et recevoir des notes de conduite, assiduité et application. Je suis un particulier et ne me considère pas comme obligé de m’intéresser à vos silos-fosses, vos tranchées, vos tours et autres types de constructions. Je ne suis que médiocrement passionné par le problème de la transformation socialiste de l’homme en ange et dépositaire de la Caisse d’épargne. La seule question qui soit pour moi d’actualité, c’est la protection et la

sauvegarde de l’individu, du millionnaire isolé364...

L’adieu à la patrie suivant la formule numéro cinq fut alors perturbé par l’apparition d’un certain nombre de silhouettes armées dans lesquelles Ostap reconnut des gardes-frontières roumains. Le Grand Combinateur s’inclina avec dignité et prononça distinctement une phrase apprise par cœur : Traiasca România Mare ! Il regarda tendrement le visage des gardes-frontières, à peine visibles dans la pénombre. Il lui sembla qu’ils souriaient.

— Vive la Grande Roumanie ! répéta-t-il en russe. Je suis un vieux professeur d’université, échappé aux griffes de la Tchéka moscovite ! J’ai eu le plus grand mal à m’enfuir ! Je salue en votre personne...

Un des gardes-frontières approcha tout près d’Ostap et lui ôta sans un mot sa tiare en fourrure. Ostap tendit le bras pour récupérer son couvre-chef, mais le garde-frontières le repoussa brutalement, toujours en silence.

— Allons ! fit Ostap avec bonhomie. Allons, allons, bas les pattes ! Je me plaindrai de vous au Sfatul-Tarii, au Grand Hurul-dan !

Au même instant, avec l’adresse d’un amant expérimenté, un autre garde-frontières se mit en devoir de déboutonner la somptueuse, l’incroyable superpelisse d’Ostap. Celui-ci essaya de lui échapper. Son mouvement brusque fit choir d’une poche et rouler au sol un grand bracelet de femme.

— Branzuletka ! glapit un officier en manteau court à col de chien, avec de gros boutons métalliques sur son postérieur proéminent.

— Branzuletka ! s’écrièrent les autres en se précipitant sur Ostap.

Empêtré dans sa pelisse, le Grand Combinateur tomba et sentit aussitôt qu’on retirait de son pantalon le précieux plateau. Il vit en se relevant l’officier soupeser celui-ci avec un sourire qui n’avait plus rien d’humain. Ostap, désespéré, s’accrocha à son bien et reçut immédiatement en plein visage un coup qui l’aveugla. Après quoi les événements se déroulèrent avec une rapidité toute militaire. Comme sa pelisse le gênait, le Grand Combinateur lutta un certain temps à genoux, en bombardant l’ennemi de médailles de sauvetage. Puis il sentit un indicible soulagement, qui lui permit de porter quelques coups ravageurs. C’était sa super-fourrure qu’on avait réussi à lui arracher.

— Ah, c’est comme ça ! chanta Ostap d’une voix perçante, en jetant autour de lui des regards effarés.

Il y eut un moment où, adossé à un arbre, il assénait sur la tête de ses assaillants des coups avec son plateau étincelant. Il y eut un moment où l’on tentait d’arracher à son cou l’ordre de la Toison d’or et où il secouait la tête comme un cheval. Il y eut aussi un moment où, levant bien haut la croix pectorale consacrée au Père, au Fils et au Saint-Esprit, il poussait des cris hystériques et traitait les gardes-frontières d’« exploiteurs des masses », de « valets du capitalisme », de « crapauds » et d’« araignées ». Une écume rosâtre jaillissait de sa bouche. Ostap luttait pour son million comme un gladiateur. Il arrachait les adversaires agrippés à son corps et se relevait, à demi aveuglé, pour reprendre le combat.

Il revint à lui sur la glace du fleuve, la gueule en sang, une seule botte aux pieds, sans pelisse, sans porte-cigarettes dédicacés, sans collection de montres, sans plat, sans devises, sans croix, sans brillants, sans son million. L’officier à col de chien se tenait sur la rive haute, d’où il regardait Ostap.

— Maudite Siguranta ! s’écria Ostap en levant son pied nu. Parasites365 !

L’officier tira lentement son pistolet et l’arma. Ostap comprit que l’interview était terminée. Courbé et boitillant, il repartit en courant vers la rive soviétique.

Un brouillard blanc, pareil à de la fumée de cigarettes, montait de la rivière. En desserrant le poing, Ostap vit dans sa paume un bouton de cuivre plat, une mèche noire arrachée à quelqu’un et l’ordre de la Toison d’or, conservé par miracle dans la bagarre. Le Grand Combinateur considéra d’un air morne ses trophées et le reliquat de ses richesses. Puis il reprit sa marche pénible, glissant sur la surface inégale de la glace et grimaçant de douleur.

Un craquement sonore et prolongé, pareil à un coup de canon, ébranla la glace. Un vent chaud soufflait éperdument. Ostap baissa les yeux et vit sous ses pieds une longue fissure verte. Le plateau de glace sur lequel il se trouvait s’affaissait et commençait à s’enfoncer en biais dans l’eau.

— La glace est rompue ! s’écria le Grand Combinateur, horrifié. La glace est rompue, messieurs les Jurés !

Il sautilla à travers les glaçons flottants, en se ruant de toutes ses forces vers le pays dont il avait, une heure plus tôt, si dédaigneusement pris congé. Le brouillard montait, lent et solennel, mettant à nu les marécages.

Dix minutes plus tard émergeait sur la rive soviétique un homme étrange sans couvre-chef et chaussé d’une seule botte. Sans s’adresser à personne, il dit à haute voix :

— Pas d’ovations ! Puisque je n’ai rien donné dans le rôle de Monte-

Cristo, il va falloir que je me reconvertisse comme gardien d’immeuble366 !

 

361. Ostap veut retrouver ses racines (Bendery) et aborder en Transnistrie, cette région

aujourd’hui disputée entre Moldaves et Ukrainiens, l’une des plus instables historiquement !

362. L’ordre du Veau d’or confère à la chasse au trésor d’Ostap une dimension hyperbolique :

comme dans le livre de l’Exode, la possession de l’argent est comparée au culte rendu à une idole. Mais c’est toujours un jeu de l’esprit et il est le premier à se moquer de son « mouton ».

363. Ostap revêtant un manteau dont il sera dépouillé, c’est évidemment le schéma du Manteau

de Gogol avec un Bachmatchkine clownesque, donc dépouillé de toute compassion.

364. Les trois derniers mots ne sont-ils pas un masque ? Supprimons-les et la phrase prend un

tout autre sens : l’essentiel aujourd’hui, ce n’est pas la transformation sociale et économique du pays, mais la question des droits de l’homme, l’étouffement des libertés...

365. Les mots roumains successivement cités ici signifient : « Vive la grande Roumanie ! »

(slogan de l’entre-deux-guerres), « conseil d’État » (de Bessarabie, en 1918), « bracelet » (mot dialectal), « la Sécurité » (plus tard : Securitate). Par contre le « grand Huruldan » était le nom du Parlement mongol et de celui des Bouriates.

366. Une des phrases les plus célèbres du roman. Cela aurait signifié assumer une fonction

typique de la société soviétique, mais aussi l’une des plus méprisées, généralement incarnée par des brutes avinées et corrompues, un déguisement qu’il n’aurait pas pu garder longtemps. À la différence du froidement calculateur et totalement cynique Koreïko, capable de survivre à 1937 et d’être parmi les bourreaux, notre homme est un artiste à l’esprit libre et ne tardera pas à mourir quelque part du côté de la Kolyma, après avoir rompu quelques vaines lances contre les moulins du Kremlin. Ilf et Petrov auraient préféré adoucir la fin avec un « happy end » au moins sentimental, mais Ostap devait être châtié et la variante restera dans le tiroir (cf. Annexe n° I). S’en inspirant en partie et inventant des scénarios parallèles, le metteur en scène Vassili Pitchoul redécoupera brillamment le roman à sa guise dans un film qui déplut, Rêves d’idiot ; la presse fut féroce (1993 : cf. Annexe n° III).

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