Le Veau d'or
XXXIII. L’« hôte » Hindou
XXXIII
L’« hôte » Hindou331
On entendait dans la cour intérieure carrée du Grand Hôtel des bruits de casseroles, des sifflements de vapeur et des cris : « Deux thés complets au seize ! » Dans les couloirs blancs, par contre, c’était le calme et la clarté : la salle de contrôle d’une centrale. Dans cent cinquante chambres dormait le congrès des pédologues à son retour de province ; trente chambres avaient été affectées à des délégations de commerçants étrangers désireux de déterminer s’il était finalement avantageux de commercer avec l’Union soviétique ; on avait donné la meilleure suite de
quatre pièces à un célèbre poète et philosophe hindou332 ; enfin, dans la petite chambre réservée à un chef d’orchestre symphonique dormait Ostap Bender.
Il était couché tout habillé sur sa couverture en peluche et serrait contre sa poitrine la mallette au million. Le Grand Combinateur avait eu le temps, au cours de la nuit, d’inhaler tout l’oxygène contenu dans la pièce et ce n’était que par politesse que l’on pouvait nommer azote les éléments chimiques qui y subsistaient encore. Dans l’air flottait une odeur de vin ranci, de boulettes diaboliques et encore de quelque chose d’inexprimablement répugnant. Ostap gémit et se retourna. La mallette tomba au sol ; il ouvrit aussitôt les yeux.
— Qu’est-ce qui m’est donc arrivé ? marmonna-t-il en grimaçant. J’ai fait le hussard dans la salle de restaurant ! Et même, me semble-t-il, le chevau-léger ! Fi ! Je me suis conduit comme un marchand de seconde guilde ! Mon Dieu, n’ai-je pas au moins causé de tort aux personnes présentes ? Une espèce d’imbécile s’est écrié : « Debout, les pédologues ! », puis il s’est mis à pleurer et à jurer qu’il était lui-même pédologue dans l’âme. Et bien sûr, c’était moi. Oui, mais à quel propos ?...
Il se souvint alors qu’ayant décidé la veille de commencer un type de vie répondant aux convenances, il avait décrété qu’il se ferait construire un hôtel particulier dans le style mauresque. Il avait passé la matinée dans de grandioses rêveries. Il se représentait déjà une maison à minarets, un concierge digne comme un monument, un petit salon, une pièce pour le billard et une sorte de salle de conférences. On avait expliqué au Grand Combinateur qui s’était rendu au bureau des lotissements qu’il pouvait effectivement acquérir un terrain. Mais dès le bureau voisin, celui de la direction municipale des chantiers, tout s’effondra. Le concierge à la trogne empierrée tomba avec fracas, la salle de conférences dorée fut prise d’un tremblement et les minarets s’écroulèrent.
— Vous êtes un particulier ? demanda-t-on au millionnaire.
— Oui, répondit Ostap. Une individualité fortement affirmée.
— Nous ne construisons malheureusement que pour les collectivités et les organisations.
— Sociales, coopératives et étatisées ? demanda-t-il amèrement.
— Oui, pour ces organisations-là.
— Et moi, alors ?
— Construisez vous-même.
— Très bien, mais où prendrai-je les briques, les plinthes, les espagnolettes ?
— Débrouillez-vous pour les trouver. Bien sûr, ce sera difficile. Les contingents ont déjà été répartis en fonction des commandes de l’industrie et des coopératives.
Là résidait, selon toute vraisemblance, la cause de ses scandaleuses hussardises de la veille.
Ostap toujours couché tira son carnet et se mit à faire le décompte de ses dépenses depuis son entrée en possession du million. La première page portait une inscription mémorable :
Chameau ...... 180 r.
Mouton ...... 30 r.
Lait de jument ...... 1 r. 75 k.
Total ...... 211 r. 75 k.
La suite ne valait guère mieux, Le manteau de fourrure, un plat en sauce, un billet de chemin de fer, un nouveau plat en sauce, un autre billet, trois turbans achetés pour les mauvais jours, des fiacres, le vase et diverses babioles. Si l’on ne comptait pas les cinquante mille donnés à Balaganov et qui ne lui avaient pas porté chance, le million était intact.
— On ne permet pas les investissements ! s’indignait-il. Impossible d’en faire ! Peut-être devrais-je adopter un style de vie intellectuel, comme mon ami Lokhankine ? Finalement, j’ai déjà amassé les biens matériels et il ne s’agit plus que de leur adjoindre petit à petit les biens spirituels. Il est indispensable que je tire rapidement au clair la question du sens de la vie.
Il se souvint d’avoir vu des jeunes filles piétiner toute la journée dans le hall de l’hôtel pour pouvoir parler de l’âme avec le philosophe hindou de passage.
— Je vais aller voir l’Hindou, décida-t-il. Il faut que je sache en fin de compte de quoi il retourne. C’est un peu snob, j’en conviens, mais il n’y a pas d’autre solution.
Sans prendre le temps de se changer, Ostap descendit à l’entresol, en costume fripé et sa valise toujours sous le bras, et frappa à la porte du grand homme. Un interprète lui ouvrit.
— Le philosophe reçoit ? demanda Ostap.
— Ça dépend qui, répondit poliment l’interprète. Vous êtes un particulier ?
— Non, non, répondit le Grand Combinateur avec effroi. Je viens de la part d’une organisation coopérative.
— Vous êtes avec un groupe ? Combien êtes-vous ? Parce que, vous comprenez, le Maître peut difficilement recevoir tous les particuliers. Il préfère s’entretenir...
— Avec les collectivités ? proposa Ostap. Je suis justement délégué par une collectivité pour résoudre une importante question de fond touchant au sens de la vie.
L’interprète revint au bout de cinq minutes, écarta la portière et déclara pompeusement :
— L’organisation coopérative désireuse de connaître le sens de la vie peut entrer.
Dans un fauteuil à haut dossier sculpté et malcommode, le grand philosophe et poète était assis. Il portait une sorte de soutane marron et un bonnet de même couleur. Il avait un visage basané et tendre et des yeux aussi noirs que ceux d’un sous-lieutenant. Une large barbe blanche tombait sur sa poitrine à la manière d’un plastron d’habit. Une sténographe était assise à ses pieds et deux interprètes, l’un hindou et l’autre anglais, disposés sur les côtés.
En voyant Ostap et sa mallette, le philosophe se trémoussa sur son fauteuil et chuchota quelque chose d’un air inquiet à l’un de ses interprètes. La sténo nota rapidement quelque chose et l’interprète se tourna vers le Grand Combinateur :
— Le Maître désirerait savoir si la valise du visiteur ne contient pas des chants et des sagas et si le visiteur n’a pas l’intention de les réciter à voix haute, car on a déjà récité devant le Maître un grand nombre de chants et de sagas et il n’a plus la force d’en écouter.
— Dites au Maître, répondit respectueusement Ostap, que je n’ai pas de sagas.
Le vieil homme aux yeux noirs fut alors pris d’une inquiétude encore plus grande et se mit à parler avec agitation en montrant d’un doigt effrayé la mallette d’Ostap.
— Le Maître demande, traduisit l’interprète, si l’étranger n’a pas l’intention de s’installer dans sa chambre, car personne ne s’est encore présenté à une audience avec une valise.
Ce ne fut qu’après qu’Ostap eut rassuré l’interprète, et l’interprète le philosophe, que la tension diminua et que l’entretien put commencer.
— Avant de répondre à votre question sur le sens de la vie, dit l’interprète, le Maître désire dire quelques mots sur l’instruction publique en Inde.
— Faites savoir au Maître, déclara Ostap, que le problème de l’instruction publique me passionne depuis l’enfance.
Le philosophe ferma les yeux et commença sans se presser. Il parla durant la première heure en anglais et, durant la seconde, en bengali. Parfois il se mettait à chanter d’une voix douce et agréable et il se leva même une fois pour exécuter, en relevant sa soutane, quelques pas de danse qui illustraient visiblement des jeux scolaires au Pendjab. Puis il s’assit et referma les yeux, pendant qu’Ostap écoutait la traduction de tout ce qu’il avait dit. Au début, Ostap écoutait en hochant poliment la tête, puis il se mit à jeter à la fenêtre des regards endormis et, finalement, chercha des moyens de se distraire : il compta la monnaie qu’il avait en poche, admira sa bague et fit même un clin d’œil appuyé à la jolie sténo, après quoi celle-ci gratta du crayon encore plus vite qu’auparavant.
— Et le sens de la vie, plaça le millionnaire en profitant d’une pause, est-ce que quand même...
— Le Maître, expliqua l’interprète, désire d’abord faire connaître au visiteur la somme considérable de matériaux qu’il a amassés à l’occasion de son étude du système pédagogique de l’Union soviétique.
— Transmettez au vénérable, répondit Ostap, que le visiteur n’a rien contre.
La machine se mit à nouveau en mouvement. Le Maître parlait, chantait des chansons de pionniers, montrait le journal mural dont lui avaient fait don les enfants de l’école secondaire n° 146 et versa même des larmes. Les interprètes jacassaient à deux voix, la sténographe notait et Ostap se curait les ongles avec indifférence.
Le visiteur finit par tousser assez fort.
— Vous savez, dit-il, ce n’est plus la peine de traduire. Je me suis suffisamment habitué au bengali pour le comprendre. Mais lorsqu’il sera question du sens de la vie, alors traduisez.
Le philosophe aux yeux noirs fut très inquiet lorsqu’on lui fit part de l’insistance d’Ostap.
— Le Maître, déclara l’interprète, dit qu’il est lui-même venu dans votre grand pays afin de connaître le sens de la vie. Là seulement où l’instruction publique est placée à un haut niveau, comme c’est le cas chez vous, la vie acquiert un sens, la collectivité...
— Au revoir, fit rapidement Ostap. Transmettez au Maître que le visiteur
demande la permission de s’éclipser sans délai333.
Mais le philosophe chantait déjà de sa voix douce la Marche de
Boudienny334, que lui avaient apprise les écoliers soviétiques, et Ostap s’éloigna sans permission.
— Krichna ! criait le Grand Combinateur en allant et en venant nerveusement dans sa chambre. Vichnou ! Que se passe-t-il sur terre ? Où est la Vérité en robe de bure ? Mais c’est peut-être moi qui suis un imbécile qui ne comprend rien et a passé toute sa vie stupidement et sans but ? Cet Hindou cent pour cent connaît notre immense pays dans les moindres détails, et moi ? Moi, je ressemble au marchand hindou de l’opéra, quand il chante interminablement qu’il est incapable de faire le décompte de ses
diamants. C’est répugnant335.
Ce jour-là, Ostap déjeuna sans vodka et laissa pour la première fois sa mallette dans sa chambre d’hôtel. Puis il demeura paisiblement assis sur l’appui de sa fenêtre, à observer les piétons bondissant dans les autobus comme des écureuils.
Au cours de la nuit, le Grand Combinateur se réveilla soudain et s’assit sur son lit. Tout était calme ; on entendait seulement un boston mélancolique qui venait de la salle de restaurant et pénétrait par le trou de la serrure.
— Comment ai-je pu l’oublier ! fit-il, furieux contre lui-même.
Puis il se mit à rire, alluma la lumière et rédigea rapidement ce télégramme :
Tchernomorsk Zossia Sinitskaia suite erreur existence suis prêt voler Tchernomorsk sur ailes amour télégraphiez urgence réponse Moscou Grand Hôtel Bender.
Zossia ne répondit pas et ne répondit pas davantage aux autres télégrammes qu’il envoya, dans le même style désespéré et lyrique.
331. Chapitre rajouté dans l’édition en volume. Le titre a deux significations : « invité, client
venu de l’Inde » (jargon de l’Intourist) et (mythologie culturelle russe) « marchand hindou », l’un des personnages de l’opéra Sadko de Rimski-Korsakov (sens vieilli du mot gost’).
332. Parodié sous une forme plus que transparente, Rabindranath Tagore avait visité l’URSS en
septembre 1930. Ses Lettres de Russie étaient béates d’admiration.
333. En s’adressant au grand poète, Ostap s’efforce de trouver une alternative au nouveau mode
de vie qui l’assaille de toutes parts, mais essuie un échec comique car « la grande Source de sagesse se trouve elle-même polluée » (Y. Chtcheglov) par cette vision du monde qu’Ostap rejette de toutes ses forces.
334. Populaire, moustachu et très naïf héros de la Guerre civile, organisateur de la cavalerie
rouge (voir Babel), devenu député à vie. Cette marche était cependant fort démodée.
335. Le terme russe est fort (gadko). Ostap éprouve de la répugnance en pensant à son propre
personnage et souhaitera s’en libérer, d’abord en revenant à des rapports humains simples : il retourne vers Zossia (et Pitchoul a imaginé une fin alternative géniale, partiellement empruntée à une variante des auteurs, cf. annexe n° III : il l’épouse et tente de brûler son argent), puis il s’imagine philanthrope. Mais les « individualités affirmées » n’ont plus aucune chance de réussite.
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