Le Veau d'or
XI. Les Herculéens
XI
Les Herculéens
Malgré toute la bonne volonté des directeurs de la maison Hercule, qui se succédaient à un rythme rapide, pour faire perdre à l’immeuble l’odeur hôtelière qui y persistait encore, ces efforts ne donnaient rien. Les économes avaient beau effacer les vieilles inscriptions, elles resurgissaient
de partout124. Tantôt c’était le mot « Toilettes » qui réapparaissait sous une couche de peinture fraîche dans les locaux des services commerciaux, tantôt les filigranes « Femme de chambre de service » que quelqu’un découvrait sur le verre dépoli de la porte des dactylos, tantôt encore des doigts indicateurs dorés, tendus vers l’inscription française « Pour les dames » que l’on voyait soudain pointer sur les murs. L’hôtel transpirait de partout.
Les employés de rang inférieur travaillaient dans les chambres à un rouble du troisième où logeaient jadis les popes de province, venus à un synode régional, ou les petits voyageurs de commerce à fines moustaches « varsoviennes ». Ces pièces avaient gardé une odeur d’aisselles ; dans les coins se dressaient encore des lavabos métalliques peints en rose. Les chambres un peu plus propres qu’occupaient autrefois les rois du billard ou les acteurs dramatiques de province abritaient maintenant les chefs de service, leurs adjoints et l’économat. C’était déjà un peu mieux : on y trouvait des armoires à glace et le plancher était recouvert d’un linoléum roux. La direction, elle, était nichée dans les chambres de luxe à salles de bains et alcôves. Les dossiers traînaient dans les baignoires blanches, tandis qu’aux murs des alcôves pendaient diagrammes et schémas illustrant la structure d’Hercule, ainsi que ses liens avec l’extérieur. On avait conservé en ces lieux de stupides petits canapés dorés et des tables de nuit à dessus de marbre. Dans certaines des alcôves on voyait même des lits monumentaux à carapace nickelée garnie de boules. Les lits étaient eux aussi couverts de dossiers et de toute une correspondance indispensable. Ce système était extrêmement commode, puisque les papiers se trouvaient toujours à portée de la main.
C’était dans une de ces chambres, au numéro 5, qu’était descendu en 1911 le célèbre écrivain Léonide Andrieïev. Tous les Herculéens le savaient, et le « 5 » jouissait sans raison valable d’une mauvaise réputation. Tous les responsables qui y installaient leurs bureaux étaient un jour ou l’autre victimes d’un pépin. Le « 5 » n’avait pas eu le temps de se familiariser avec un nouveau dossier, que déjà on faisait déménager la nouvelle équipe à qui l’on assignait un autre travail. Encore une chance si cela se passait sans blâme. Parfois, c’était avec un blâme, ou avec publication dans la presse, ou même dans des conditions que l’on hésite à rapporter.
« C’est la chambre du diable, affirmaient les victimes unanimes. Qui aurait pu prévoir une chose pareille ? »
Des accusations épouvantables pleuvaient sur la tête de l’auteur du terrible Récit des sept pendus, comme quoi c’était de sa faute si le camarade Lapchine avait fait engager dans la maison ses six frangins, si le camarade
Spravtchenko avait compté sur l’initiative personnelle des exécutants125 pour ses fournitures en écorce, tactique qui avait réduit ces fournitures à néant, et si le camarade Indokitaïski avait perdu au jeu de la banque polonaise 7384 roubles 03 kopecks appartenant à l’État. Indokitaïski avait beau se démener, démontrer auprès des instances adéquates qu’il avait dépensé les 03 kopecks au profit de l’État et était en mesure de fournir les justificatifs correspondants, rien n’y fit. L’ombre du défunt écrivain demeura implacable et, par un beau soir d’automne, Indokitaïski fut invité à se retirer du monde. Ce « 5 » était effectivement un endroit bien déplaisant.
Grand patron d’Hercule, le camarade Polykhaïev avait élu domicile dans l’ancien jardin d’hiver ; aussi sa secrétaire Gazelle Mikhaïlovna ne cessait-elle d’aller et venir entre ce qui restait des palmiers et des sycomores. C’était à sa table, recouverte de drap framboise et longue comme un quai de gare, qu’avaient lieu les fréquentes et interminables réunions de la direction. Quant à la chambre n° 262, autrefois affectée au petit buffet de l’hôtel, elle était maintenant occupée par la commission d’épuration, composée de huit personnages aux yeux gris et à l’aspect absolument
banal126. Ces huit hommes venaient ponctuellement tous les jours et passaient leur temps à parcourir des circulaires officielles.
Ostap et Balaganov gravissaient l’escalier lorsque retentit une sorte de sonnerie d’alerte ; les employés jaillirent instantanément de toutes les pièces à la fois. La promptitude de la manœuvre faisait songer à un branle-bas de combat sur un navire. C’était l’heure de la pause casse-croûte. Certains des employés se précipitaient vers le buffet afin d’acheter avant les autres des sandwiches au caviar rouge. D’autres déambulaient dans les couloirs et grignotaient tout en marchant.
Un employé au physique empreint de noblesse sortit des bureaux du
Plan127. Une barbe encore jeune et de forme arrondie agrémentait son pâle et doux visage. Il tenait à la main une boulette de viande froide, qu’il ne cessait de porter à sa bouche après l’avoir examinée attentivement. Il faillit être dérangé dans cette occupation par Balaganov qui désirait savoir à quel étage se trouvait le service de la comptabilité.
— Ne voyez-vous pas, camarade, que je casse la croûte ? déclara l’employé en se détournant avec indignation.
Et sans prêter davantage attention aux frères de lait, il se plongea dans la contemplation du dernier fragment de sa boulette. Il la regarda scrupuleusement de tous les côtés, la flaira même en signe d’adieu, puis l’enfourna dans sa bouche, redressa la poitrine, épousseta son veston et se dirigea lentement vers un autre employé qui se tenait à la porte de son bureau.
— Eh bien, demanda-t-il après avoir jeté un coup d’œil circulaire, comment vont les affaires ?
— Vous feriez mieux de ne pas me le demander, camarade Bomzé, répondit celui-ci, qui ajouta après avoir lui aussi jeté un coup d’œil circulaire :
— Est-ce que c’est une vie, cela ? Plus aucun champ libre pour l’individu. Toujours la même chose : plan quinquennal en quatre ans, plan quinquennal en trois ans...
— Oui, oui, chuchota Bomzé, c’est une abomination, Je suis totalement d’accord avec vous. C’est exactement cela : plus de champ libre pour l’individu, aucun stimulant, absence totale de perspectives personnelles. Ma femme, vous comprenez, une simple ménagère, eh bien, elle-même dit qu’il n’y a aucun stimulant, aucune perspective personnelle.
Bomzé soupira profondément et marcha à la rencontre d’un autre collègue.
— Eh bien, demanda-t-il en souriant tristement par anticipation, comment vont les affaires ?
— Vous savez, dit son interlocuteur, je suis rentré ce matin d’un voyage d’affaires. J’ai réussi à visiter un sovkhoze. C’est grandiose. Une minoterie gigantesque. Vous ne pouvez même pas vous imaginer, mon cher, ce que c’est que le plan quinquennal, que la volonté des masses !
— C’est mot pour mot ce que je viens de dire, s’exclama avec fièvre Bomzé. Tout juste cela, la volonté des masses ! Le plan quinquennal en quatre ans, même en trois, voilà le stimulant qui... Tenez, ma propre femme, une simple ménagère : même elle rend justice à l’industrialisation. Nom d’une pipe, on voit la vie nouvelle prendre forme sous nos propres yeux !
Il s’éloigna en remuant joyeusement la tête. Une minute plus tard, il tenait déjà par la manche le doux Borissokhliebski et lui disait :
— Vous avez raison, je suis de votre avis. À quoi nous sert de construire ces Magnitogorsk, ces sovkhozes, toutes ces moissonneuses-batteuses, lorsqu’il n’y a plus de vie personnelle et que l’on étouffe l’individualité ?
Et à nouveau, une minute plus tard, sa voix atone glougloutait au bas de l’escalier :
— C’est exactement ce que je disais à l’instant au camarade Borissokhliebski. À quoi sert de verser des larmes sur l’individualité et sur la vie personnelle lorsque poussent sous nos yeux ces minoteries, ces Magnitogorsk, toutes ces moissonneuses-batteuses, ces bétonneuses, lorsque les masses...
Bomzé, qui aimait les échanges d’idées, eut le temps pendant la pause de tailler une bavette avec une dizaine de ses collègues. On pouvait déterminer le sujet de chaque entretien en fonction de l’expression de son visage, où l’amertume que lui inspirait l’« étouffement de l’individualité » cédait régulièrement la place au « sourire radieux de l’enthousiaste », et réciproquement. Mais quels que fussent les sentiments qui gonflaient la poitrine de Bomzé, jamais son visage ne se déparait de sa noblesse innée. Et tous, des graves et savants camarades de la cellule syndicale au vieux Kukuschkind, politiquement arriéré, tous tenaient Bomzé pour un honnête homme et, surtout, pour un homme à principes, une opinion qu’il
partageait d’ailleurs lui-même128.
Une deuxième sonnerie annonça la fin de l’alerte, tous les employés regagnèrent leurs chambres et le travail reprit. À vrai dire, l’expression « le travail reprit » n’avait que peu de rapport avec l’activité théorique d’Hercule, laquelle consistait en diverses opérations commerciales concernant les bois d’abattage et de charpente. Depuis un an, délaissant les tristes opérations de stockage des rondins et du contreplaqué ainsi que l’exportation des bois de cèdre et autres matières de médiocre intérêt, les Herculéens s’étaient dévoués corps et âme à une unique et passionnante occupation : la lutte pour la défense de leurs locaux, de leur hôtel bien-
aimé129.
L’affaire avait commencé par un bout de papier apporté de la part du Service du logement de la ville par un coursier paresseux dans un registre de livraison en toile goudronnée.
« Au reçu de la présente, disait le papier, vous êtes invités à libérer dans un délai de trente jours les locaux du ci-devant hôtel Le Caire et à les remettre, avec l’inventaire complet des fournitures ci-devant hôtelières, à la disposition du trust hôtelier. Vous serez relogés dans les locaux de la ci-
devant société par actions Métal et bacon130, Réf : arrêté du conseil municipal, déc. 1929. »
On avait mis ce papier dans la soirée sous le nez du camarade Polykhaïev, alors qu’il était assis dans l’ombre électrique des palmiers et des sycomores.
— Hein ? s’était nerveusement écrié le directeur général d’Hercule. Ils m’écrivent « vous êtes invités » ! À moi qui dépends directement du pouvoir central ! Qu’est-ce qu’ils ont, ils sont tous timbrés là-bas, ou quoi ?
— Ils auraient pu au moins écrire « il vous est prescrit de », ajouta Gazelle Mikhaïlovna pour jeter de l’huile sur le feu. Des péquenots !
— C’est à ne pas y croire, fit Polykhaïev avec un sourire sombre.
La réponse ne se fit pas attendre et elle fut énergique : le patron d’Hercule refusa catégoriquement de libérer les lieux.
— Cela leur apprendra la prochaine fois à me prendre pour un gardien de nuit et à m’envoyer des « vous êtes invités », grommela le camarade Polykhaïev en tirant de sa poche un timbre en caoutchouc. Et, troublé par l’émotion, il apposa à l’envers le fac-similé de sa signature.
Et de nouveau un coursier paresseux, mais cette fois celui d’Hercule, se traîna dans les rues ensoleillées en s’arrêtant à chaque marchand de kvass, en se mêlant à tous les incidents publics et en brandissant comme un possédé son registre de livraison.
Pendant toute la semaine qui suivit, les Herculéens commentèrent la situation. L’opinion générale des employés était que Polykhaïev ne tolérerait pas de voir ainsi remise en cause son autorité.
« Vous ne connaissez pas encore Polykhaïev, disaient les jeunes loups de la comptabilité. Il n’est pas tombé de la dernière pluie. Ce n’est pas lui qui se laissera intimider par un simple arrêté de rien du tout. »
Peu après cet événement, le camarade Bomzé sortit du bureau du patron avec une petite liste de collaborateurs choisis. Passant d’un service à l’autre, il se penchait au-dessus de la personnalité mentionnée sur la liste et chuchotait mystérieusement :
— Une petite soirée, trois roubles par personne. À l’occasion du départ de Polykhaïev.
— Comment ? demandaient avec effroi les collaborateurs choisis. Polykhaïev s’en va ? On nous l’ôte ?
— Mais non. Il part au Centre pour une semaine, faire des démarches pour nos locaux. Surtout ne soyez pas en retard. Chez moi, à huit heures précises.
La soirée en l’honneur du départ de Polykhaïev fut très gaie. Les employés regardaient d’un air dévoué leur chef qui tenait une coupe à la main, et chantaient en battant dans les mains en cadence :
— Cul sec, cul sec, cusec, cul sec, cul sec, cusec.
Ils chantèrent jusqu’à ce que leur chef bien-aimé eût vidé un nombre respectable de coupes et de flûtes, après quoi lui-même entonna d’une voix hésitante une ancienne chanson de forçats :
Sur la vieille route de Kalouga,
Au poteau quarante-neuf...
Mais personne ne sut ce qui s’était passé au poteau 49, car Polykhaïev attaqua sans prévenir un autre refrain :
Y a le tramway numéro neuf,
Sur l’impériale, un macchabée
Que les gens traînent par les pieds,
Tra-la-li, tra-la-li, tra-la-la...
Polykhaïev parti, la productivité baissa quelque peu. Il aurait été absurde de travailler à plein rendement en ignorant si l’on allait rester dans ces locaux ou s’il faudrait, avec tous les accessoires de bureau, émigrer au Métal et bacon. Mais il aurait été encore plus absurde de travailler à plein rendement une fois Polykhaïev de retour. Selon l’expression de Bomzé, Polykhaïev revint « sur un pavois ». Hercule conserva les locaux et les employés se mirent à consacrer leurs heures de travail à railler le Service du logement.
Les services municipaux reconnurent leur défaite, mais demandèrent qu’on leur rendît au moins les lavabos et les lits à carapace. Fouetté par le succès, Polykhaïev ne répondit même pas à leur demande. L’empoignade reprit alors avec une vigueur nouvelle. Les plaintes inondèrent le Centre. Polykhaïev allait s’en expliquer lui-même et, de plus en plus souvent, on entendait dans l’appartement de Bomzé le triomphal « cul sec », tandis que ne cessaient de se renforcer les rangs des collaborateurs engagés dans la lutte pour les locaux. On oublia peu à peu le bois d’abattage et de charpente. Lorsque Polykhaïev trouvait par hasard sur son bureau un papier concernant le contreplaqué ou le cèdre d’exportation, il était si surpris qu’il lui fallait un certain temps pour comprendre ce qu’on exigeait de lui. Il était, pour le moment, absorbé par la réalisation d’une tâche de la plus haute importance : il s’efforçait d’attirer à son service grâce à l’attrait d’un salaire supérieur deux employés particulièrement dangereux du Service du logement.
— Vous avez de la chance, disait Ostap à son compagnon qui progressait avec lui dans les lieux. Vous assistez à une scène hautement divertissante : Ostap Bender suivant une piste fraîche. Prenez-en de la graine ! Une vulgaire petite frappe du genre de Panikovski aurait envoyé à Koreïko une lettre de ce type : « Mettez 600 roubles sous la poubelle qui est dans la cour
ou bien cela finira mal pour vous131. » En dessous, il aurait dessiné une croix, une tête de mort et une bougie. Sonia-la-Main-d’or, dont je ne veux
nullement diminuer les mérites132, se serait finalement contentée de l’habituel chantage aux mœurs, ce qui lui aurait certes rapporté dans les quinze cents roubles. C’est là tactique de femme. Prenons un dernier
exemple, celui du lieutenant Savine133, le cornette. Un aventurier de premier ordre, le cuir frotté à toutes les histoires. Qu’aurait-il fait ? Il serait allé trouver Koreïko chez lui, affublé en tsar de Bulgarie, aurait fait du grabuge chez le concierge et tout gâché. Moi, comme vous pouvez le voir, je ne me hâte pas. Cela fait une semaine que nous sommes arrivés à Tchernomorsk et j’ai attendu jusqu’à aujourd’hui pour me rendre à mon premier rendez-vous. Ah, voici la comptabilité. Eh bien, mécanicien de bord, montrez-moi le patient. Après tout, c’est vous le spécialiste en Koreïko.
Ils entrèrent dans une salle bourdonnante et pleine de visiteurs. Balaganov entraîna Bender dans le coin où se trouvaient Tchévajevskaïa, Koreïko, Kukuschkind et Dreyfus, tous les quatre derrière une balustrade jaune. Balaganov levait déjà le bras pour lui montrer le millionnaire, lorsque Ostap murmura d’un ton irrité :
— Criez donc, pendant que vous y êtes : « Le voilà, le gros plein de sous, Attrapez-le ! » Du calme. Je vais deviner moi-même. Lequel des quatre ?
Ostap s’installa sur le marbre frais de l’appui de fenêtre et, tout en balançant les jambes comme un enfant, se mit à réfléchir.
— La fille ne compte pas. Il en reste trois : le lèche-bottes aux yeux blancs et à trogne rouge, le vieillard au type porcin qui porte des lunettes métalliques et le chien de garde bien gras à l’air important. Je rejette avec indignation le vieillard au type porcin. À part le coton dont il a rempli ses oreilles velues, il ne possède rien de précieux. Il en reste deux : le chien de garde et le lèche-bottes aux yeux blancs. Lequel des deux est Koreïko ? Réfléchissons un peu.
Ostap tendit le cou et se mit à comparer les candidats, tournant rapidement la tête comme s’il suivait un match de tennis en observant chaque mouvement de la balle.
— Vous savez, mécanicien de bord, dit-il enfin, le gras toutou convient mieux au rôle de millionnaire clandestin que le lèche-bottes aux yeux blancs. Considérez un peu les lueurs anxieuses dans les yeux du toutou. C’est tout juste s’il reste en place, il est impatient, il ne pense qu’à rentrer bien vite chez lui pour plonger ses pattes dans les paquets aux gros billets. Il n’y a pas de doute, c’est bien lui le collectionneur des carats et des dollars. Ne voyez-vous pas que cette gueule épaisse constitue la combinaison démocratique de Shylock, d’Harpagon et du Chevalier
avare134 ? Quant à l’albinos, c’est tout simplement une nullité, un souriceau soviétique. Bien sûr, il a un petit capital : douze roubles à la caisse d’épargne. Le plafond de ses rêves nocturnes, c’est de s’acheter un manteau poilu à col en veau. Celui-ci ne peut être Koreïko. C’est une souris qui...
Mais en cet instant le magnifique discours du Grand Combinateur fut interrompu par un cri impérieux venu du fond de la salle et qui appartenait de toute évidence à un collaborateur en droit de crier :
— Camarade Koreïko ! Où se trouve le bordereau des sommes que nous doit le Service du logement ? Le camarade Polykhaïev le demande d’urgence.
Ostap poussa Balaganov du pied. Mais le chien de garde continuait tranquillement à grincer de la plume. Son visage, qui concentrait les traits caractéristiques de Shylock, d’Harpagon et du Chevalier avare n’avait pas changé. Par contre, l’albinos aux cheveux blonds et à la trogne rouge, cette nullité, ce souriceau soviétique possédé par le rêve d’un manteau à col en veau fit soudain preuve d’une activité extraordinaire. Faisant fébrilement claquer les tiroirs de son bureau, il attrapa un morceau de papier et courut au plus vite à l’endroit où on l’avait demandé.
Le Grand Combinateur émit un grognement de surprise et regarda Balaganov d’un air interrogateur. Choura se mit à rire.
— Oui, fit Ostap au bout d’un moment de silence, celui-là ne nous apportera pas l’argent sur une assiette. À moins que je ne l’en prie très fort. L’objectif est digne d’estime. Ressortons maintenant à l’air. Mon cerveau vient d’enfanter une combinaison amusante. Ce soir, si Dieu le veut, nous lui toucherons pour la première fois les pis. C’est vous, Choura, qui toucherez.
124. Dans Diablerie, nouvelle de Boulgakov (1924), le Tsentrosnab a été installé dans un ancien
orphelinat de l’époque de Catherine II, mais tout le monde pense au cabinet de Lénine à Smolny, ancien pensionnat de jeunes filles nobles, et QG des bolcheviks en octobre 1917.
125. L’« initiative personnelle », la « spontanéité », mot à mot « le cours naturel » (samotiok)
avait été dénoncés par Staline le 27 décembre 1929 : accusé de favoriser l’anarchie et le trotskisme, ce mouvement s’apparentait à notre « autogestion » moderne et s’opposait bien évidemment au « centralisme démocratique » stalinien autoritaire.
126. Il s’agit ici de toute évidence de huit « camarades » de la Guépéou, héritière de la Tchéka et
ancêtre du NKVD puis du KGB (et aujourd’hui du FSB). Traits caractéristiques : banalité apparente, yeux clairs (on ne faisait appel qu’aux Slaves), regard fuyant.
127. Ilf et Petrov se sont beaucoup souvenu ici des Âmes mortes, aux portraits inoubliables et à
l’intrigue aussi mythique (le rachat de serfs décédés par Tchitchikov) que les activités d’« Hercule », où Polykhaïev achète et vend du bois qui n’existe pas.
128. Portrait digne de La Bruyère. Le Mouchard est cet homme qui venait espionner les gens un
peu partout et même chez eux sous couvert de bavarder amicalement. On les appelait les « frappeurs de porte » (stoukatchi), ou les « piverts ». Mais Bomzé, avec ses opinions contradictoires successives, est aussi une image de Staline jouant au chat et à la souris avec ses collègues et concurrents politiques « gauchistes » et « droitistes ».
129. Une des caractéristiques les plus remarquables du système soviétique, pourtant alors en
gestation, a été génialement aperçue par Ilf et Petrov : le « cycle zéro », la machine qui tourne à vide, le triomphe de la forme sur le contenu, que l’économiste Gaïdar a décrit à l’époque de la « glasnost » sous le nom de « mécanisme de l’expansion administrative ». Ilf et Petrov en ont fait le sujet d’un récit kafkaïen qui faillit leur valoir des ennuis, Cloop (janvier 1932 - Parangon, 2003).
130. Probable lapsus dû à la stupidité administrative : bacon au lieu de béton, qui serait logique
(les deux mots se ressemblent encore plus en russe).
131. On pense ici aux chantages exercés par les gangsters des géniaux Récits d’Odessa de Babel,
contemporains du Veau d’or (1931), comme Bénia Krik dans Le Roi.
132. Personnage historique des années 1880 : Sofia Bluvshtein, plusieurs fois incarcérée et
plusieurs fois évadée. Tchékhov lui rendit visite en 1890 au bagne de Sakhaline. Elle y était si célèbre que l’on vendait des cartes postales à son effigie.
133. Aventurier et escroc célèbre, Nikolaï Savine (mort vers 1933) ne cessa de parcourir le monde
sous les apparences les plus diverses. Affublé du titre de « comte de Toulouse-Lautrec », il fut effectivement choisi par le sultan turc pour être son « tsar » en Bulgarie.
134. Nouvelles allusions littéraires de ce simple aventurier qui fait rêver les auteurs et les lecteurs
de la liberté qu’ils n’ont pas : à Shakespeare et Molière, Ilf et Petrov associent Pouchkine, auteur du Chevalier avare, pièce en un acte et chef-d’œuvre de vérité psychologique et d’élégance formelle.
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