Le Veau d'or
XXI. La fin du Faubourg des corbeaux
XXI
La fin du Faubourg des corbeaux238
Varvara Petibourdoukova était heureuse. Assise à une table ronde, elle embrassait du regard son petit intérieur. La pièce des Petibourdoukov était remplie de meubles et il n’y avait pratiquement aucun espace libre. Mais le peu qui subsistait suffisait à leur bonheur. Leur lampe transmettait sa lueur au-delà de la fenêtre et la petite branche verte qu’elle éclairait ainsi tremblotait comme une broche sur une robe. Il y avait sur la table des gâteaux secs, des chocolats et une boîte de conserves ronde contenant du sandre mariné. La bouilloire électrique concentrait sur sa surface courbe tout le bien-être du nid petibourdoukovien : elle reflétait le lit, les rideaux blancs, la table de nuit. On y voyait aussi Petibourdoukov en personne assis face à sa femme en pyjama bleu fermé par des cordonnets. Lui aussi était heureux. Tout en expulsant à travers ses moustaches la fumée d’une cigarette, il achevait l’assemblage d’un petit modèle réduit en contreplaqué : des waters campagnards. C’était là un travail minutieux. Après avoir découpé les parois, il fallait poser le toit en plan incliné, aménager l’intérieur, mettre un carreau à la fenêtre et fixer à la porte un crochet microscopique. Petibourdoukov travaillait avec fièvre. Il affirmait que la fabrication des modèles réduits était pour lui le meilleur des repos.
Son travail achevé, l’ingénieur eut un rire heureux, donna à sa femme une claque dans le bas du dos bien chaud et rembourré et attira à lui la boîte de poisson. Mais un coup frappé contre la porte retentit au même instant, faisant clignoter la lampe et déplaçant légèrement la bouilloire sur son support en fil de fer.
— Qui donc cela peut-il être, à cette heure ? prononça Petibourdoukov en ouvrant la porte.
Sur les marches se tenait Vassisouali Lokhankine, drapé jusqu’à la barbe dans un plaid blanc d’où émergeaient ses jambes poilues. Il serrait contre sa poitrine L’Homme et la femme, gros volume doré comme une icône. Il avait le regard errant.
—Je vous en prie, fit l’ingénieur ahuri en reculant involontairement. Varvara, qu’est-ce que cela veut dire ?
— Chez vous je suis venu à jamais m’installer, répondit Lokhankine en un alexandrin lugubre. J’espère ici asile et protection trouver.
— Comment cela, asile ? demanda Petibourdoukov, devenu pourpre. Que voulez-vous, Vassisouali Andrieïévitch ?
Varvara accourut sur le palier.
— Sachouk ! Regarde, il est tout nu ! s’écria-t-elle. Que s’est-il passé, Vassisouali ? Mais entre donc ; je veux dire : entrez.
Lokhankine franchit le seuil pieds nus et, tout en bredouillant : « Quel malheur, quel malheur », se mit à parcourir la pièce, l’air hagard. Dès la première minute, il balaya au sol du bout de sa couverture le fin travail de menuiserie de Petibourdoukov. Sentant que tout cela ne présageait rien de bon, l’ingénieur se réfugia dans un coin de la pièce.
— Quel malheur ? poursuivit Varvara. Pourquoi es-tu vêtu d’une couverture ?
— Chez vous je suis venu à jamais m’installer, répéta Lokhankine d’une voix bovine, tandis que ses talons, qu’il avait plutôt ovins, et jaunes, battaient le sol fraîchement encaustiqué de petits coups répétés et inquiets.
— Tu n’es pas bien, non ? jeta Varvara à son ex. Rentre chez toi et repose-toi un bon coup. Pars d’ici. Va-t’en, va-t’en !
— Je n’ai plus de chez moi, répondit Lokhankine qui continuait à trembler. Un horrible incendie m’a conduit en ces lieux : mon logis a brûlé, brûlé jusqu’à la base. Je n’ai pu emporter que cette laine rase, et puis cette œuvre chère, ce livre aimé des dieux. Mais puisque vous avez des cœurs impitoyables, je repars de ce pas et vous maudis tous deux.
Et Vassisouali se dirigea vers la porte, en chancelant amèrement. Varvara et son mari le retinrent. Ils lui demandèrent pardon, lui dirent qu’ils n’avaient pas tout de suite compris ce dont il s’agissait et s’affairèrent. On tira du placard un complet-veston que Petibourdoukov n’avait pas encore eu le temps d’étrenner, du linge et des chaussures. Et pendant que Lokhankine s’habillait, les époux allèrent conférer dans le couloir.
— Où allons-nous le mettre ? chuchota Varvara. Il ne peut pas passer la nuit chez nous, nous n’avons qu’une pièce.
— Tu m’étonnes vraiment, répliqua le brave ingénieur. Quelqu’un est dans le malheur et tu ne penses qu’à ton confort personnel !
Lorsque les époux rentrèrent dans l’appartement, le sinistré était attablé et mangeait leur poisson mariné à même la boîte. En outre, deux tomes sur la Résistance des matériaux avaient été jetés à bas des étagères et remplacés par les tranches dorées de L’Homme et la femme.
— Comment la maison tout entière a-t-elle pu brûler ? demanda Petibourdoukov compatissant. Quelle chose affreuse !
— Peut-être le fallait-il ? prononça Vassisouali en achevant le dîner de ses hôtes. Peut-être ressortirai-je purifié par le feu ?
Vanité d’un tel espoir !
Quand tout eut été dit et commenté, les Petibourdoukovs firent leurs préparatifs nocturnes. On étendit pour Vassisouali un matelas en l’endroit précis qui, une heure plus tôt, était suffisant pour que l’on connût le bonheur. La fenêtre fut fermée, la lumière éteinte et la nuit entra dans la pièce. Pendant une vingtaine de minutes, chacun resta coi, se retournant seulement de temps en temps et soupirant pesamment.
— Varvara ! Varvara ! Écoute, Varvara !
— Qu’est-ce que tu veux ? demanda l’ex-épouse d’une voix indignée.
— Pourquoi m’as-tu quitté, Varvara ?
Et sans attendre de réponse à cette question de fond, Vassisouali se mit à geindre :
— Tu n’es qu’une femelle, Varvara ! Une chienne assoiffée de stupre ! Femelle que tu es, sache que je te méprise...
L’ingénieur restait allongé dans son lit sans bouger, les poings serrés et étouffant de rage.
Le Faubourg des corbeaux avait commencé à flamber à minuit précis, au moment où Ostap Bender dansait le tango dans son bureau désert et où les frères de lait quittaient la ville, courbés sous le poids d’haltères en or.
Le chaînon initial, dans la longue suite d’incidents qui avaient précédé l’incendie de l’appartement n° 3, avait été la « Grand-mère à personne ». On sait que, méfiante à l’égard de l’électricité, elle s’éclairait dans sa soupente avec une lampe à pétrole. Plus rien d’intéressant ne s’était produit dans l’appartement depuis la correction infligée à Vassisouali Andrieïévitch, et l’esprit inquiet du chambellan Mitritch souffrait de cette inaction forcée. Ayant quelque peu songé aux habitudes de la grand-mère, il s’alarma.
— Elle va nous faire flamber l’appartement, la vieille ! grommelait-il. Elle, elle s’en moque bien, mais moi, rien que mon piano il doit valoir dans les deux mille.
Parvenu à cette conclusion, Mitritch assura tous ses biens mobiliers contre le feu. Maintenant tranquille, il regardait avec indifférence la grand-mère traîner chez elle ses petites bonbonnes troubles, qu’elle tenait dans ses bras comme des enfants. Le premier à apprendre quelle avait été la louable prudence de Mitritch fut le citoyen Hygiénichvili, qui lui trouva aussitôt une explication de son cru. Il avança vers le chambellan dans le couloir, l’agrippa par la poitrine et lui demanda, menaçant :
— Tu veux mettre le feu à l’appartement ? Tu veux toucher la prime ? Tu crois qu’Hygiénichvili, il est idiot ? Hygiénichvili comprend tout !
Le jour même, le bouillant locataire s’assura pour une forte somme. À cette nouvelle, le Faubourg des corbeaux fut pris d’effroi. Lucie Frantsevna Pferd accourut dans la cuisine, les yeux écarquillés.
— Ils vont nous faire rôtir, ces deux crapules. Vous faites comme vous voulez, citoyens, mais moi je vais me faire assurer. De toute façon nous rôtirons : autant que je touche la prime. Je n’ai pas envie de me retrouver sur le pavé à cause d’eux.
Le lendemain, tous les locataires se retrouvèrent assurés, à l’exception de Lokhankine et de la « Grand-mère à personne ». Lokhankine lisait la Patrie de 1899 et ne remarquait rien. La grand-mère, quant à elle, ne croyait pas plus à l’assurance qu’à l’électricité. Nikita Priakhine rapporta chez lui son contrat dans un joli cadre lilas et en examina longuement les filigranes à la lumière.
— Alors cela signifie que l’État coopère avec nous ? demanda-t-il d’un air sombre. Il aide les locataires ? Eh bien, merci ! Donc, maintenant, nous pouvons faire ce que nous voulons ?
Et dissimulant la police sous sa chemise, Priakhine regagna sa chambre. Une telle panique s’instaura après sa déclaration que personne, cette nuit-là, ne dormit au Faubourg des corbeaux. Dounia occupa la nuit à ficeler ses effets. Ses sous-locataires s’étaient réfugiés chez diverses connaissances. La journée se passa à se surveiller et à emporter petit à petit le plus de choses possible.
Tout était clair : la maison était condamnée. Elle ne pouvait pas ne pas brûler. Et effectivement, à minuit elle s’embrasa, allumée simultanément en six endroits différents.
Le dernier à sortir de la maison, déjà remplie d’une fumée de samovar parcourue de flammèches, fut Lokhankine. Enveloppé dans un plaid blanc, il bondit dehors en criant : « Au feu ! Au feu ! », quoique cette nouvelle ne fût plus de nature à étonner personne. Tous les habitants du Faubourg étaient réunis. Priakhine ivre était assis sur une malle à coins ferrés. Il regardait d’un air stupide les fenêtres rougeoyantes et répétait :
« Maintenant nous pouvons faire ce que nous voulons239. » Hygiénichvili reniflait d’un air dégoûté ses mains qui sentaient le pétrole et les essuyait ensuite à son pantalon. Un ressort de feu s’échappa d’un vasistas et se déploya sous la corniche en bois en perdant des étincelles. Le premier carreau éclata et s’effondra bruyamment. La « Grand-mère à personne » poussa un long hurlement.
— Pendant quarante ans la maison était restée debout, expliqua posément Mitritch en se promenant dans la foule. Sous tous les régimes. C’était une maison solide. Et sous le régime soviétique, elle a brûlé. C’est là un fait bien attristant, citoyens.
Les femmes s’étaient regroupées et ne quittaient pas le brasier des yeux. Une flamme de canon sortait maintenant de chacune des fenêtres. Parfois le feu disparaissait et la maison noircie semblait reculer comme le corps du canon après la déflagration. Et de nouveau un nuage d’un jaune rougeâtre réapparaissait, illuminant la rue des Citronniers d’une lueur somptueuse. Il faisait maintenant extrêmement chaud. Comme on ne pouvait plus rester dans la rue auprès de la maison, toute la compagnie émigra sur le trottoir opposé.
Seul Nikita Priakhine sommeillait sur son coffre, au beau milieu de la chaussée. Soudain il bondit, farouche et les pieds nus.
— Chrétiens ! s’écria-t-il en déchirant sa chemise à même le corps. Citoyens !
Courant de côté et tournant le dos au feu, il se mêla à la foule et, tout en hurlant des syllabes incompréhensibles, montra la maison qui brûlait. Il se fit dans la foule une grande confusion.
— On a oublié un enfant, fit avec assurance une femme en chapeau de paille.
Tous entourèrent Nikita, qui tentait de se dégager pour courir vers la maison.
— Je l’ai laissée sur le lit ! criait-il comme un dément. Laisse-moi passer, que je te dis !
Des larmes de feu roulaient sur son visage. Il frappa à la tête Hygiénichvili qui lui barrait la route et se précipita dans la cour d’où il ressortit une minute plus tard, une échelle sous le bras.
— Arrêtez-le ! s’écria la femme en chapeau de paille. Il va brûler !
— Va-t’en, je te dis ! criait à tue-tête Nikita en posant son échelle contre le mur et en repoussant des jeunes gens qui, dans la foule, voulaient lui prendre les pieds. Je ne veux pas la laisser perdre, c’est trop fort pour moi.
Et tout en ruant, il se mit à grimper le long de l’échelle en direction de la fenêtre fumante du premier.
— Reviens ! lui criait-on d’en bas. Tu n’es pas fou ? Tu vas brûler !
— Elle est restée sur le lit ! continuait-il de crier. Une oie entière ! Avec un quart d’alcool de grain. Je ne peux quand même pas la laisser perdre, citoyens chrétiens !
Avec une agilité que l’on n’aurait pas attendue de lui, Nikita Priakhine s’agrippa à la gouttière et disparut en un instant, aspiré par l’appel d’air. Ses dernières paroles furent : « Maintenant nous pouvons faire ce que nous voulons. » Le silence revint dans la petite rue, interrompu seulement par la cloche et les bruits de trompette de la voiture des pompiers. Vêtus de costumes en toile raide goudronnée, avec de larges ceintures bleues, les sapeurs investirent au galop la cour.
Une minute après que Nikita eut accompli le seul acte héroïque de son existence, une poutre en feu se détacha de la maison et tomba au sol. Le toit s’ouvrit dans un énorme craquement et s’effondra à l’intérieur. Une colonne étincelante monta vers le ciel : on aurait dit que, de la cour, on avait envoyé un boulet vers la lune.
Telle fut la fin de l’appartement n° 3, plus connu sous l’appellation de « Faubourg des corbeaux ».
Un claquement de sabots crépita dans le silence revenu. C’était l’ingénieur Talmudovski qui passait au galop d’un fiacre. Il tenait sur ses genoux une valise couverte d’étiquettes. Il sautillait sur son siège et se penchait en même temps vers le cocher à qui il criait :
— Pas question de rester ici avec de tels appointements ! Dépêche-toi !
Au même instant son dos gras, éclairé par les feux et les torches des pompiers, disparut au coin de la rue.
238. Chapitre ajouté dans l’édition en volume.
239. Une des formules les plus fortes du roman, mais dont la traduction ne peut restituer
parfaitement la sécheresse lapidaire. Privé des garde-fous de la religion et de la morale dite bourgeoise, l’homme naturel est méchant (marquis de Sade, Don Giovanni). Ivan Karamazov l’a formulé : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. »
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